La nécessaire transition écologique de nos sociétés n’est pas exempte de contradictions. Les progrès techniques dans les domaines du numérique et de l’énergie sont tout aussi dépendants de ressources limitées et épuisables, les métaux rares, que ne le sont nos sociétés actuelles vis-à-vis du pétrole. Cette dépendance laisse la porte ouverte au maintien de la compétition économique, loin des impératifs écologiques de coopération et de soutenabilité.

La dépendance à une ressource énergétique est une constante dans l’histoire des techniques : la machine à vapeur fonde la première révolution industrielle grâce à l’exploitation du charbon et le moteur thermique fonde la seconde grâce à l’exploitation du pétrole. A l’aune du 21ème siècle, une diversité d’acteurs, des responsables politiques aux entrepreneurs de la Silicon Valley en passant par les écologistes et le Pape François, appellent à l’avènement d’une « troisième révolution industrielle » pour fonder la société écologique et numérique de demain.

De l’utopie à la réalité, il n’y a qu’un pas. Les différents progrès techniques réalisés depuis les années 1980 ont permis l’invention d’une multitude de technologies dites « vertes » ou numériques visant à accomplir ce dessein. Pourtant, ces technologies, aussi évoluées soient-elles, n’échappent pas au besoin primaire d’une ressource énergétique. Laquelle ? Répondant à l’appellation générale « métaux rares », ce sont le cobalt, le prométhium, le tantale, l’indium, les terres rares… des ressources minières inconnues du grand public.

La définition des « métaux rares » est sujette à caution; il y a une trentaine de métaux rares selon la liste des matières premières critiques de l’UE, et 17 lorsque l’on s’en tient au tableau périodique de Mendeleïev. Dotés de propriétés magnétiques et chimiques extraordinaires, ces minerais décuplent la performance des batteries des moteurs électriques, des technologies numériques (smartphone, ordinateur, objets connectés), d’appareils électroniques en tout genre et même des turbines des centrales d’énergie atomique. Surtout, ils forment les aimants permanents au coeur des « technologies vertes », qui alimentent en énergie abondante ces dispositifs et transforment les sources d’énergie naturelle (éolien, solaire, hydraulique, thermique) en énergie mécanique. Ils ont aussi permis l’invention des smartgrids, ces calculateurs numériques qui réduisent les pertes en électricité lors de l’acheminement de l’électricité (principal problème des greentechs).

Les métaux rares sont utiles aux technologies vertes, beaucoup plus efficients que les énergies fossiles et, en même temps, ne brûlent pas et n’émettent pas de dioxyde de carbone : serait-ce la clé de la réussite du « capitalisme vert » ?

« Olivier Vidal, chercheur au CNRS, estime qu’il faudrait extraire dans les 30 prochaines années davantage de minerais que tous les minerais jamais extraits des 70 000 dernières années »

Une ressource « rare » et épuisable au fondement d’une transition écologique ?

Les discours qui enjoignent à la transition écologique et numérique évoquent peu souvent les problèmes que peuvent poser une dépendance matérielle à une ressource minière. Pourtant, le terme même de « métaux rares » devrait les inquiéter. Il y a « rareté » car ces minerais se trouvent dans une proportion moindre dans la croûte terrestre.

Mélangés aux métaux abondants (cuivre, zinc, fer, aluminium…), il faut les extraire, les séparer et les purifier à 100% pour obtenir d’infimes métaux et il y a forcément un impact sur le marché : ce sont des productions annuelles relativement faibles par rapport aux métaux abondants et leur prix est élevé. Du fait de l’augmentation de la demande par la transition énergétique et l’essor du numérique, la production mondiale de métaux rares est en croissance exponentielle. Olivier Vidal, chercheur au CNRS [1], estime qu’il faudrait extraire dans les 30 prochaines années davantage de minerais que tous les minerais jamais extraits des 70 000 dernières années, tant les besoins en métaux rares dans le cadre de la transition énergétique et numérique sont élevés. Or, ces activités extractives, loin du monde supposément plus vert qui s’offre à nous, laissent entrevoir une scandaleuse opération de greenwashing.

La Chine, compte près de dix mille mines de métaux rares sur son territoire et en possède aussi en Afrique (certaines mines congolaises de cobalt). Dans La Guerre des métaux rares, Guillaume Pitron enquête et démontre que les extractions minières dans la région autonome de Mongolie intérieure, au nord de Pékin, sont autant de scandales sociaux, sanitaires et environnementaux. Fournissant pour la plupart le marché noir, les mineurs obtiennent un salaire misérable et travaillent dans des conditions de travail extrêmement dures, car il faut une exploitation intensifiée de l’écorce terrestre pour aller extraire les minerais. On utilise aussi des tonnes de solvants chimiques, des acides (sulfurique, chlorhydrique) nocifs pour la santé des mineurs et pour l’environnement. Les déchets et eaux polluées sont largement rejetés dans la nature, les fleuves et les nappes phréatiques, sans même transiter par des stations de raffinage.

Ainsi, l’extraction de l’indium, nécessaire à la fabrication de panneaux solaires, compromet l’approvisionnement en eau potable de la région du Hunan. L’extraction du gallium, métal servant aux ampoules à basse consommation, détruit les écosystèmes de la province du Fujian. Enfin, l’extraction du tungstène, métal indispensable aux éoliennes, obstrue les affluents du Yangtze.

Une spécialiste chinoise de la question, Vivian Wu, résume la situation : « Le peuple chinois a sacrifié son environnement pour nourrir la planète entière avec des terres rares« [2]. On retrouve bien ici la propension de la « rente foncière capitaliste« , dans sa version fluide et mondialisée, à « gaspiller les forces du sol que le commerce transfère bien au-delà des frontières du pays considéré » (Karl Marx, Le Capital).

Le monopole chinois, de la « délocalisation de la pollution » à la dépendance

En 1992, Deng Xiaoping, le successeur de Mao, déclarait « le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine a les terres rares ». Pourtant, des années 30 aux années 80, les pays occidentaux étaient leader du marché : en Californie pour l’extraction avec la mine de Mountain Pass de Moly Corp, et en France pour le raffinage avec le centre de Rhône-Poulenc, qui raffinait 50% des terres rares mondiales. Mais dans les années 1990, un dumping social et environnemental fait indirectement fermer ces mines. Avec la prise de conscience écologique des dégâts environnementaux des activités extractives, des normes environnementales contraignantes se développent dans les pays occidentaux. Dans le même temps, une période avancée de libre-échange s’ouvre (consacrée par l’entrée de la Chine au sein de l’OMC en 2001), créant une mise en compétition des industries et une désindustrialisation massive.

« La Chine s’est servie de son faible coût de main d’oeuvre et de sa réglementation environnementale quasi inexistante pour devenir l’acteur incontournable de l’approvisionnement en métaux rares »

La délocalisation de l’activité minière a pour effet pervers de déplacer et de délocaliser la pollution vers des contrées lointaines tout en donnant, par la même occasion, une fausse bonne conscience écologique aux pays « avancés » : on s’exempte de la pollution occasionnée tout en comptant sur d’autres pays « émergents » qui acceptent, pour s’industrialiser rapidement et avoir un rôle dans la mondialisation économique, de sacrifier leur environnement et de produire et exporter des matières premières. La Chine s’est servie de son faible coût de main d’oeuvre et de sa réglementation environnementale quasi inexistante pour devenir l’acteur incontournable de l’approvisionnement en métaux rares, produisant à elle seule 57 % de l’indium, 55 % du vanadium, 67 % du germanium, 84 % du tungstène, 87 % de l’antimoine et 95 % des terres rares.

Mais, loin de subir cette évolution, Pékin a largement profité du contrôle de l’exploitation de ces ressources minières. Devenue une puissance high tech en pointe sur l’innovation technologique (record du nombre de brevets déposés chaque année), sur le numérique (42% du commerce électronique mondial) et sur le renouvelable (investissement de 360 milliards de dollars dans le secteur, d’ici à 2020), elle a tout à gagner de la transition en cours. C’est ce que le Président des Etats-Unis Donald Jr. Trump a compris, en exprimant de manière caricaturale (en contestant un réchauffement climatique « créé par et pour les chinois« ) des craintes sur le jeu joué par la Chine, qui se drape de la nécessité de sortir des énergies carbonées pour « rendre l’industrie américaine non-compétitive« .

Cela renvoie au vieil adage : celui qui détient la matière première, détient l’industrie. Le Royaume-Uni détenait le charbon, les pays du Moyen-Orient et les Etats-Unis via les pétromonarchies détenaient le pétrole… la Chine a désormais les métaux rares. Et un quasi-monopole sur la ressource cruciale du 21ème siècle dans un contexte d’épuisement du pétrole lui assure une indépendance stratégique et des perspectives d’innovation et de croissance extraordinaires… tout en étant du côté des « bons élèves » (contrairement à son rival étasunien, producteur de gaz de schiste).

À mesure que l’échiquier géopolitique mondial voit un regain de tensions entre grandes nation-continents (relatif déclin des échanges mondiaux, guerre commerciale, monde multipolaire…), cette dépendance devient de plus en plus problématique. Pour protéger son emprise, la Chine mène une politique protectionniste et cherche à se garantir un approvisionnement durable. De 2005 à 2015 elle a créé des quotas et des taxes à l’exportation (notamment l’embargo à l’export en 2011 contre le Japon) contraires aux règles de la concurrence établies par l’OMC.

Désormais, la Chine cherche à défendre son monopole de manière plus insidieuse en organisant l’instabilité des cours : hausse des cours des métaux qu’elle seule est en mesure de produire ; baisse des cours des métaux qui font l’objet de projets de mines concurrentes. Il n’est pas impossible que le géant chinois limite sous peu ses exportations du fait d’un risque avéré d’une pénurie des réserves terrestres : on annonce pour 2027 l’épuisement de certaines d’entre-elles. Or, perdre son approvisionnement en métaux rares signifie perdre la guerre économique, du fait de l’importance croissante du secteur de la haute technologie dans la compétition mondiale et de l’absence de véritable solution de substitution.

« Loin de la prétendue immatérialité d’une énergie « naturelle », les énergies renouvelables ne sont pas des concentrés d’énergie comme les combustibles fossiles et elles nécessitent une grande quantité de métaux « traditionnels » et rares pour être captées »

Greentechs, entre innovation technologique, intérêt économique et écologie

Les enjeux géopolitiques montrent que lorsque l’on parle des métaux rares, on raisonne dans des termes qui renvoient davantage à la prédation capitaliste qu’à l’utopie écologiste. Ce qui est vrai pour les grandes puissances l’est aussi pour les spécialistes de la « finance verte » et autres start-upers qui valorisent avec emphase le potentiel « immense » de croissance des technologies vertes les plus avancées.

Mais loin de la prétendue immatérialité d’une énergie « naturelle », les énergies renouvelables ne sont pas des concentrés d’énergie comme les combustibles fossiles et elles nécessitent une grande quantité de métaux « traditionnels » et rares pour être captées. On compte ainsi environ deux tonnes d’aimants permanents pour une éolienne de 3 MW à générateur synchrone et entraînement direct.

La course à l’innovation technologique peut entrer en contradiction avec l’objectif écologique, comme en témoigne l’exemple de la voiture électrique. Grande consommatrice de métaux rares, celle-ci a, de base, un impact carbone un peu inférieur à celui d’un véhicule thermique (selon les calculs optimistes de l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie, cet écart représente un quart d’émission carbone en moins durant l’ensemble de son cycle de vie). Cependant, à mesure que l’on fait progresser l’autonomie des batteries, les émissions de carbone générées augmentent proportionnellement et cet avantage de la voiture électrique se réduit. De plus, alors que c’est essentiellement le processus de production de la voiture électrique qui est polluant, on voit mal comment la volonté de « rénover le parc immobilier » et l’incitation par diverses primes à la casse à la consommation d’un nouveau produit, aussi high-tech et estampillé « écologique » qu’il soit, est un acte écologique.

C’est surtout une activité de croissance qui témoigne de la stratégie employée par les industriels pour promouvoir de nouveaux modèles qui démodent les précédents. Ils entretiennent un marché de renouvellement par le dénigrement de la vieille voiture thermique, victime d’une triple obsolescence : technologique (électrification), d’estime (conscience écologique) et esthétique (« les gars qui roulent au diesel »). Pour stimuler la demande, les acteurs privés, par la publicité, et l’Etat, par des primes diverses, dupent le consommateur en survalorisant une efficacité extrêmement contestée. Selon une étude de l’UPSA (Union professionnelle suisse de l’automobile), près de la moitié des utilisateurs privés déclarent qu’ils ne partent pas en vacances ou en week-end avec leur voiture électrique en raison du problème d’autonomie et les trois quarts d’entre eux doivent utiliser une voiture supplémentaire « normale » pour les trajets les plus longs.

Par ailleurs, l’électrification n’est pas, en soi, vecteur de décarbonation. Il est incongru de se féliciter, comme l’a fait la Commission Européenne dans un tweet [3} du haut taux de circulation de voitures électriques en Pologne (16% du parc immobilier), alors même que 86,7% de l’électricité polonaise est produite grâce à des combustibles fossiles.

En France, la voiture électrique est largement plus soutenable du fait de son taux extrêmement élevé de décarbonation. Avec une part décarbonnée de 91% dans la production d’électricité, ainsi que de 98% dans la consommation d’électricité, c’est le 4ème pays le plus avancé en la matière au niveau mondial. Cela s’explique par sa part importante d’électricité émanant du nucléaire (qui a d’autres problèmes mais qui émet relativement peu de C02) contrairement à l’Allemagne qui a une pollution carbone dix fois supérieure (500 grammes contre 50 grammes par kWh produit) du fait d’une dépendance encore accrue aux centrales à charbon.

“l’homme est loin d’avoir acquis un pouvoir prométhéen : nous ne produisons toujours pas de l’énergie tombée du ciel, nous l’extrayons d’un environnement bien concret”

Alors, quelles solutions ? Il faut déjà se porter sur une transition énergétique articulée à la fois avec un changement clair de paradigme et avec un discours réaliste. Les thèses optimistes sur la transition énergétique et numérique annonçaient un monde plus propre, un monde de l’après-pétrole géopolitiquement plus apaisé, la fin de la course à l’exploitation des ressources et le recul net des émissions de gaz à effet de serre. À la lumière de la question des métaux rares, on voit qu’on en est très loin. La dématérialisation, l’idée d’un monde affranchi de la matière par le virtuel et les énergies « naturelles » sont des illusions, à l’heure où les métaux rares s’épuisent et où le secteur des technologies d’information et de communication produit 50% plus de gaz à effet de serre que le transport aérien.

Malgré la maîtrise du prométhéum (nom d’un métal rare), l’homme est loin d’avoir acquis un pouvoir prométhéen : nous ne produisons toujours pas de l’énergie tombée du ciel, nous l’extrayons d’un environnement bien concret. Notre action a des implications matérielles concrètes, non pas pour ceux qui vivent leur circulation en trottinette électrique et leur participation à la dernière rave party pour le climat comme des actes citoyens écolo-transgressifs, mais pour ceux dont la vie et l’environnement sont marqués par les conséquences catastrophiques de l’extraction de ces minerais.

Le Dr. Denis Mukwege, gynécologue de République Démocratique du Congo qui a reçu le Prix Nobel de la Paix du 11 décembre 2018, a rappelé que les conflits armés dans son pays, responsables de la mort de près de cinq millions de personnes, sont alimentés par un affrontement entre groupes armés pour l’exploitation des ressources minières, revendues ensuite à des multinationales de l’électronique et de la haute-technologie.

« L’abondance de nos ressources naturelles -coltan, cobalt, et d’autres minerais stratégiques – alimente la guerre, source de la violence extrême et de la pauvreté abjecte en République Démocratique du Congo. […]. En conduisant votre voiture électrique, en utilisant votre smartphone, ou en admirant vos bijoux, réfléchissez un instant au coût humain de la fabrication de ces objets. »

Le discours dépolitisé, mêlant bonnes intentions, mythe de l’immatérialité de l’énergie, poursuite de l’idéal de croissance et utopisme politique (la transition énergétique interviendra parce que c’est le Progrès !) doit être abandonné.

Fondamentalement, la question des métaux rares implique de sérieuses prises de conscience. On ne peut pas promouvoir un projet de transition « écologique » et en même temps fonder ce dernier sur une ressource minière finie dont l’extraction est sale. On ne peut pas non plus s’inquiéter du « risque élevé de pénurie d’approvisionnement » et en même temps valoriser « un accès fiable et sans entrave aux ressources » [4] dans une logique de libre-échange. On ne peut pas promouvoir des solutions comme le recyclage des métaux rares, voire pour certains l’ouverture de mines « durables » et en même temps ne pas remettre en cause l’ordre mondialisé qui fait qu’il revient automatiquement moins cher d’importer directement des matières premières venues de pays où les législations sociales et environnementales sont inexistantes.

Face aux premières pénuries dans les réserves terrestres, la réponse actuelle est de pousser à l’infinie accaparation des ressources, au point d’organiser le pillage des fonds sous-marins (Rapport sur la croissance bleue, Commission Européenne, 2012) et même de l’espace (Space Act, Administration de Barack Obama, 2015). De plus, le dernier rapport des Académies des sciences et des technologies nous montre que la transition énergétique [5] telle que défendue actuellement nécessite la construction d’installations et d’infrastructures qui vont polluer de nouveaux espaces naturels, l’importation de tonnes de matériaux et de métaux rares « sales » dont la valeur est estimée à 164 milliards d’euros, ainsi que le sacrifice de notre environnement sur l’autel du « renouveau extractif » (la réouverture de mines en France), seule solution pour garantir notre indépendance stratégique (à la place du nucléaire ?).

Sauf à progressivement s’affranchir de logiques incohérentes (croissance sans fin et surconsommation énergétique dans un monde « fini », compétition généralisée dans le marché global) la transition énergétique risque d’être le simple et triste passage d’une exploitation à une autre, du champ de pétrole au gisement de métaux rares, avec la même impasse en bout de course.

Article réalisé par Robin Thomas.

[1] cité par PITRON Guillaume, La guerre des métaux rares, la face cachée de la transition énergétique et numérique, (Préface d’Hubert Védrine), Les Liens Qui Libèrent, 2018, 296 p.

[2] Op. cit.

[3] https://twitter.com/EU_Eurostat/status/1082894742814408704

[4] Communication de la Commission Européenne relative à la liste 2017 des matières premières critiques pour l’UE, 2017

[5] Rapport commun des Académies des sciences et des technologies, « Stratégie d’utilisation des ressources du sous-sol pour la transition énergétique française », 2018