Il y a près de quarante ans, en 1981, le philosophe Jacques Rancière publiait La nuit des prolétaires : Archives du rêve ouvrier. Le sous-titre de l’ouvrage montre bien le but de l’auteur : rendre la parole aux ouvriers du XIXème siècle, étudier leurs archives, leurs journaux, leurs vies et leurs rêves. Qui dit « rêve ouvrier » dit utopie. Rancière étudie dans ce livre les utopies pensées par les ouvriers parisiens entre 1830 et 1848.

Dans cet ouvrage majeur, l’ancien élève d’Althusser étudie le socialisme utopique. Seize ans après la publication de Lire le Capital, le philosophe marxiste rompt avec le vieux maître de la rue d’Ulm. Car avant le socialisme scientifique de Marx il y a bien le socialisme utopique des ouvriers français. Saint-simonisme, fouriérisme, mutualisme : les facettes du socialisme utopique sont multiples.

C’est sous la monarchie de juillet que la conscience de classe des ouvriers se développe. Les ouvriers ont combattu aux côtés des bourgeois en juillet 1830 pour abattre les projets absolutistes de Charles X. Les descendants des sans-culottes espèrent la République ; la bourgeoisie les trahira pour la monarchie orléaniste de Louis-Philippe. Les ouvriers n’ont pas oublié cette trahison. « Les hommes de l’ancienne aristocratie ont disparu, ceux de la nouvelle les ont remplacés », écrit l’un d’eux, engagé dans la Doctrine saint-simonienne (page 192).

Le philosophe a fait un véritable travail d’historien dans cet ouvrage. La plupart des archives qu’il étudie sont issues des fonds d’archives des saint-simoniens comme Enfantin ou Gauny. Des journaux comme Le Globe, l’organe de presse saint-simonien, ou L’Atelier sont étudiés. Pour Rancière, la trahison de 1830 entraîne les ouvriers à réfléchir sur l’exploitation et la misère qu’ils subissent et à tenter de s’autonomiser de la bourgeoisie libérale mais antisociale. Les utopies ouvrières ont mené le peuple de Paris à l’utopie de la République sociale de 1848, digne héritière du Gouvernement révolutionnaire et de la Commune de Paris des sans-culottes. Pour l’auteur, la formation politique et idéologique de la classe ouvrière française a lieu sous la monarchie de juillet.

En cela, un parallèle peut facilement être fait entre ce livre et la monumentale étude de l’historien anglais Edward P. Thompson sur La formation de la classe ouvrière anglaise, bien que le travail de l’historien anglais soit plus important puisque la période qu’il étudie s’étend de 1770 à 1830. Un ouvrage plus récent de l’historien italien Maurizio Gribaudi (Paris ville ouvrière : 1789-1848, 2014) montre qu’il y a peu de sources produites directement par les ouvriers avant 1830. De plus, la plupart des ouvriers ne savent ni lire ni écrire. Les sources de Jacques Rancière ont probablement été écrites par les ouvriers les plus instruits.

« Les archives de l’utopie ouvrière sont toujours issues de la dureté du quotidien. »

Dans leurs écrits, les ouvriers et les ouvrières se plaignent de journées entières à travailler de 5h à 21h, de l’endettement qui les conduit à placer leurs biens au mont-de-piété, de l’abrutissement du travail… Le dimanche permet de sortir « des portes de l’enfer ». Il y a les goguettes où l’on boit et où l’on chante à la gloire de la République ou en hommage à l’Empire selon les jours, il y a les barrières aux portes de Paris où l’on boit aussi. Et pour d’autres ouvriers, « la nuit des prolétaires » est faite pour lire. Lire si le travail ne les a pas abrutis, lire si le corps le permet, lire s’ils ont les moyens d’avoir des livres. On lit pour comprendre la division de la société en classes, pour comprendre son sort et celui de sa classe ou pour la beauté de la poésie.

Les ouvriers écrivent aussi. Des vers pour parler de leur condition ou de la prose dans des lettres et des journaux pour imaginer le monde d’après. Quel monde ? Celui de l’Association ouvrière défendue par les saint-simoniens et celui du droit à la retraite, de l’éducation pour tous et de l’égalité entre les hommes et les femmes. Les archives de l’utopie ouvrière sont toujours issues de la dureté du quotidien.

Les ouvrières réclament l’indépendance économique et une nouvelle organisation du travail où elles auront leur place. Dans un article de 1833, l’ouvrière Reine Guindorff critique certains saint-simoniens qui disent comme les républicains bourgeois « réclamez des droits politiques, comme si ces droits pouvaient le rassasier et organiser autrement le travail » (page 250). Ce ne sont pas les libertés de la presse et d’expression ni l’extension du droit de vote qui permettront aux ouvrières de vivre dignement et de nourrir leur famille, c’est la réorganisation de l’industrie et du travail qui leur permettra de travailler toutes et de ne plus être dépendantes de leur mari.

Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon.

Car la vie est fragile. La crainte du chômage est perpétuellement là. Il peut ruiner une famille en peu de temps. Il y a la crainte de l’emprisonnement avec l’invention dans ces années-là de la prison cellulaire, apogée du grand renfermement des pauvres. Il y a la crainte de l’infirmité causée par le travail et la crainte de l’hospice où les ouvriers finissent souvent leur vie. Face à ces difficultés, la Doctrine saint-simonienne est un refuge pour les ouvriers les plus capables et les plus cultivés.

« C’est l’histoire de l’utopie ouvrière que raconte Jacques Rancière dans ce livre. »

Les saint-simoniens, qu’ils soient bourgeois ou prolétaires, promettent aux ouvriers de les libérer dans l’organisation future de la société. Les ouvriers voient dans la seule organisation ouvrière de l’époque un refuge à l’égoïsme. Les prolétaires y recherchent l’amitié et l’amour qui leur fait oublier leur travail harassant. Les ouvriers catholiques ayant découvert le culte de Robespierre dans L’Histoire parlementaire de la Révolution française de Buchez et Roux côtoient les nostalgiques de l’Empire et de la Révolution française, détachés de la religion catholique par la vertu du culte théophilanthrope. Les nobles et les bourgeois déclassés y croisent les anciens soldats forcés de trouver un état après la réaction de 1815 et les ouvriers nés en province pour la plupart d’entre eux.

C’est cette histoire de l’utopie ouvrière que raconte Jacques Rancière dans ce livre. Cette utopie de voir les chaînes de l’exploitation se briser pour que les travailleurs et l’humanité connaissent enfin la liberté et puissent inventer une nouvelle organisation du travail qui profiterait à tous. Le livre du philosophe n’a pas pris une ride depuis près de quarante ans et nous invite à reprendre le chemin de l’utopie à l’heure où le peuple français se bat pour sauver son système de retraites par répartition.

Gauthier Boucly.