Écologie

La preuve par Nauru : comment le capitalisme a détruit la plus petite République du monde

Surexploitation du sol et de ses matières rares, dégâts écologiques monstrueux, dilapidations des richesses du pays dans des activités douteuses, régression globale des conditions de vie de la population… L’histoire de l’île de Nauru est l’exemple absolu, la preuve que le système dans lequel nous vivons est intenable et va à l’abîme. Elle devient l’étendard de l’inconséquence du capitalisme financiarisé et du tout-marché.

 

Le cadre avait tout pour plaire. Les premiers explorateurs européens avaient tout d’abord nommé le lieu « Pleasant Island » (l’île agréable). Endroit bucolique, presque paradisiaque, Nauru s’est métamorphosée en moins de cinquante ans pour devenir l’exact opposé de ce qu’elle fut.

Perdue dans le Pacifique sud, à 3 000 km de l’Australie, l’île de Nauru fait à peine 21 km² et compte à peine 10 000 habitants. Présentée au cours des années 60 et 70 comme un lieu d’opulence, une sorte de Dubaï de l’époque, elle est aujourd’hui dévastée, ruinée et sa population voit son niveau de vie et sa santé décliner. Comment un si petit pays est-il devenu le symbole de l’impasse du système économique et culturel actuel, un modèle par excellence de tout ce qui ne va pas et de tout ce qu’il ne faut pas (ou plus) faire ?

 

Le trésor maudit de Nauru : extraire, encore et encore

L’opulence de Nauru dans les années 1960 et 1970 n’est pas qu’une simple apparence communicationnelle. Le pays est riche, immensément riche, à tel point qu’en 1974 il s’élève au 2ème rang mondial pour ce qui est du PIB/habitant, à un niveau trois fois plus élevé que les Etats-Unis. Les résidents de l’île ont gratuitement accès aux soins, à l’eau, à l’électricité, à l’éducation et au logement. Les Nauruans ne paient pas d’impôt, le gouvernement finance des femmes de ménage pour les particuliers et chaque foyer dispose en moyenne de 6 voitures et d’équipements technologiques de pointe. Un chef de police peut même se targuer d’avoir une Lamborghini toute neuve.

Mais d’où vient une telle richesse ? Lorsque les colons européens s’établissent sur l’île, ils découvrent rapidement que le sol contient une très importante quantité de phosphate de chaux à l’état quasiment pur, utilisé comme fertilisant agricole activement recherché et prisé. L’extraction, transformation et exportation du phosphate va dès lors assurer la prospérité de Nauru… et sa destruction.

Dans le film Le cercle des poètes disparus, le personnage de Robin Williams rapporte cette parole de Henry David Thoreau sur son souhait de « sucer toute la moelle secrète de la vie ».  En adaptant ces mots à la situation de Nauru, on pourrait dire que les puissances coloniales (Allemagne en 1886, Empire britannique en 1914, Australie en 1945) ont cherché une seule chose : sucer tout le phosphate du sol de l’île jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus, et même si cela doit conduire à la destruction de l’île. Dans des vidéos promotionnelles tournées par le gouvernement australien dans les années 1960, il est clairement reconnu que les habitants ne pourraient pas survivre à l’assèchement du phosphate. Ainsi, au nom de l’agriculture industrielle et de son développement, le sacrifice de toute une île est considéré comme négligeable et acceptable.

“Car derrière la façade attrayante qu’affiche Nauru depuis la mer, c’est en réalité un paysage dévasté, dénaturé qui s’étend sur toute l’île”

Lorsque les Nauruans accèdent à l’indépendance le 31 janvier 1968, ils reprennent le contrôle de l’exploitation du phosphate en nationalisant la firme. Mis au courant par diverses études scientifiques qu’il n’y aura plus de phosphate exploitable d’ici 30 ans, le gouvernement commence à envisager de réduire progressivement l’extraction du phosphate pour stopper la destruction de l’île. Car derrière la façade attrayante qu’affiche Nauru depuis la mer, c’est en réalité un paysage dévasté, dénaturé qui s’étend sur toute l’île. Les forêts et terres arables ont été enlevées, arrachées, pour extraire le phosphate. Le centre de l’île n’est plus habitable ni fertile, la population se concentre sur une mince ligne côtière et des espèces d’oiseaux ont disparu. Le territoire est dévasté à 90%.

L’exemple de Nauru permet de mettre en évidence une des facettes les plus dangereuses du système économique actuel, ce que Naomi Klein, journaliste et essayiste canado-américaine, appelle « l’extractivisme », c’est-à-dire l’exploitation intense de matière première sans vision à long terme ni préoccupation par rapport aux conséquences. Avec le consumérisme et le productivisme, il est l’un des piliers du capitalisme actuel, et un non-sens écologique. Déstabilisant, voire anéantissant des écosystèmes locaux entiers, il peut, à une échelle mondiale, provoquer des déséquilibres structurels tels que les conditions de la vie humaine sur Terre en sont menacées. Reposant sur l’idée d’une croissance infinie, il fait l’impasse sur une réalité toute simple : nous vivons dans un monde aux ressources limitées. Les surexploiter, c’est se condamner à alimenter un système intenable, donc voué à s’effondrer. D’ores et déjà, nous sommes entrés dans une nouvelle ère géologique appelée l’anthropocène : l’activité humaine est tellement importante qu’elle bouleverse la lithosphère et provoque des changements géologiques majeurs.

L’extractivisme est aussi révélateur d’un système de pensée qui considère que la nature que nous dégradons ne va pas revenir mettre en danger nos existences. Il repose sur le sentiment que l’homme contrôle et domine la nature. Le changement climatique actuel et ses potentielles conséquences pour nos existences montrent pourtant que ce n’est pas le cas. D’ailleurs, Nauru n’échappe pas aux effets déjà bien réels du changement climatique : sécheresses de plus en plus intenses et fréquentes provoquant des pénuries d’eau, acidification des océans, montée du niveau de la mer.

 

Blanchiment, détention : la descente aux enfers continue

La catastrophe écologique n’est pourtant qu’une des conséquences de la surexploitation du phosphate à Nauru. Confronté à la perspective de ne plus pouvoir profiter de la manne financière liée au phosphate, le gouvernement nauruan cherche d’autres sources de revenus plus durables. Suivant les conseils « d’experts », il place la majeure partie de ses recettes dans des investissements immobiliers en Australie, au Moyen-Orient et à Hawaï présentés comme sans aucun risque. L’idée est de vivre des intérêts des investissements réalisés pour réduire progressivement l’extraction du phosphate et lancer une réhabilitation écologique de l’île.

“Près de 400 banques fantômes sont hébergées sur l’île, blanchissant près de 70 milliards $ d’argent qui provient principalement de l’économie souterraine russe”

Le plan va pourtant échouer. Mal conseillé, le gouvernement multiplie les investissements ruineux et dilapide progressivement toute sa richesse, l’obligeant à maintenir le niveau d’exploitation du phosphate. A la fin des années 1990, les réserves s’épuisent et il doit emprunter sur les marchés financiers. Confronté à des intérêts exorbitants, il lui faut absolument trouver de nouvelles sources de revenus. Nous sommes alors en pleine vague de déréglementation financière internationale et de libéralisation des échanges. Le gouvernement se tourne vers une activité en plein essor : le blanchiment d’argent. Près de 400 banques fantômes sont hébergées sur l’île, blanchissant près de 70 milliards $ d’argent qui provient principalement de l’économie souterraine russe. Un article du New York Times en 2000 établit même un lien entre l’intensité de l’activité de Nauru et l’effondrement de l’économie russe de la fin des années 1990.

En parallèle, le gouvernement nauruan se lance dans deux autres activités tout aussi douteuses et discutables : le trafic de passeports diplomatiques et le monnayage de sa voix à l’ONU avec Taïwan ou le Japon (notamment sur le dossier de la pèche à la baleine). La corruption des dirigeants locaux grandit au fur et à mesure.

Pourtant, rien n’y fait. Le pays est ruiné et voit sa dette s’élever à 800 millions $ pour un PIB annuel de 72 millions $. Au cours des années 2000, le gouvernement nauruan trouve encore une nouvelle source de revenus : l’accueil sur l’île d’un centre de détention de demandeurs d’asile géré par le gouvernement australien. Cela permet aux autorités australiennes de rediriger les navires transportant des migrants vers le camp de Nauru (ou d’une autre île) à 3 000 km des côtes australiennes. Les migrants clandestins ayant été arrêtés dans les eaux internationales, donc n’ayant pas pénétré le territoire australien, ils ne peuvent prétendre au statut de réfugié politique en Australie.

Les conditions de détention dans le camp sont exécrables. Certains sont retenus pendant plus de 5 ans, le camp est surpeuplé et on assiste à une multiplication des tentatives de suicide. Les rats côtoient la chaleur suffocante du climat local et des enfants vivent dans la poussière et les privations. Les gouvernements australien et nauruan ont d’abord cherché à dissimuler, puis à falsifier la réalité, sans succès. En 2013, un rapport public du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés dénonce une « violation des traités internationaux sur les droits de la personne, entre autres de l’interdiction de la torture ». En 2014, le témoignage d’un ancien agent en poste dans le camp rapportait la tentative de suicide d’un homme ayant avalé du détergent tandis qu’un autre perdait la raison et se mettait à aboyer.

Cette situation inhumaine résonne comme un acte d’une cruelle inconséquence de la part du gouvernement nauruan. Gardant et maltraitant les réfugiés politiques d’aujourd’hui, il ne se rend pas compte que demain, au vu de l’état calamiteux de l’île, il devra sûrement abandonner les lieux, transformant ses habitants en réfugiés climatiques. Les nauruans vivront-ils alors ce que vivent aujourd’hui les migrants enfermés dans ce camp de détention ?

 

Quand un peuple se meurt

On pourrait croire qu’on a déjà fait le tour des désastres liés à la surexploitation du phosphate. Il manque pourtant un aspect essentiel à ce tableau catastrophique : la dégradation de l’existence des Nauruans.

Des décennies d’opulence ont produit des transformations dans les coutumes, modes de vie et comportements des habitants. L’accès facile aux services et la richesse personnelle ont poussé les Nauruans à délaisser leur alimentation traditionnelle et à fonder leur régime sur la consommation d’aliments transformés importés, autrement dit sur la malbouffe. Associé à un consumérisme assumé (achat de voitures et produits d’équipements neufs plutôt que leur réparation) et l’indolence (les habitants ne travaillent pas et sont absorbés par la télévision, ce sont essentiellement des immigrés chinois qui extraient le phosphate), leur mode de vie a fait des Nauruans le peuple « le plus obèse de la Terre », avec une diminution de l’espérance de vie moyenne. Selon l’OMS, 95% de la population est en surpoids et 50% de la population souffre d’un diabète de type 2.

En associant cette dégradation de l’état sanitaire collectif de la population, un chômage massif (90% des actifs), un Etat ruiné et miné par une corruption passée et la dévastation écologique du territoire, on ne peut être surpris que tout cela ait un effet psychologique dévastateur pour les Nauruans. Ayant perdu ses repères et sa culture traditionnelle au profit d’un mode de vie standardisé, c’est comme si on assistait à la mort lente mais inéluctable de tout un peuple, une régression globale et sans fin, qui s’autoalimente continuellement.

solastalgia, un néologisme destiné à décrire une détresse psychologique tendant à la nostalgie du lieu dans lequel on vit mais qu’on ne reconnaît plus, un lieu transformé, bouleversé par un processus destructeurs”

Le philosophe Glenn Albrecht parle de « solastalgia », un néologisme destiné à décrire une détresse psychologique tendant à la nostalgie du lieu dans lequel on vit mais qu’on ne reconnaît plus, un lieu transformé, bouleversé par un processus destructeurs. Tout comme les gens vivant près des anciennes mines de charbon ou ceux habitant une ville ayant vu toutes ses entreprises se délocaliser et sa vitalité s’exfiltrer, les Nauruans souffrent de cette solastalgia. Leur histoire résonne comme un concentré de toutes les impasses du capitalisme néolibéral et financiarisé. Si on souhaitait démontrer à quel point ce système est intenable quel que soit le bout par lequel on le prend, il suffit de regarder l’exemple de Nauru. Tout y passe : désastre écologique, fraude fiscale, argent facile sur le dos d’êtres humains, régression des conditions de vie, aveuglement et corruption des élites, destruction des cultures au profit d’une uniformisation marchandisée, détresse psychologique et sociale… Le mythe du Progrès et de la modernité n’a pas seulement servi d’idéologie justifiant un projet anti-écologique ; il a eu des conséquences sur la possibilité même d’une vie humaine. Ses conditions matérielles d’abord, mais aussi ses conditions sociales, car ce ne sont pas simplement les coutumes des Nauruans qui ont disparu. Avec les pénuries d’eau croissantes et le manque de nourriture, ce sont également les mécanismes de solidarité qui sont aujourd’hui rongés : les gens se comportent non plus comme membres d’une communauté humaine, mais comme des consommateurs perdus au milieu de la jungle du marché.

Y a-t-il de l’espoir pour Nauru ? Un article de France Info traitant de l’histoire de l’île termine sur cette note, en arguant du fait que des géologues ont découvert de nouveaux gisements de phosphate et que de grands entrepreneurs australiens ont financé des explorations. Vraiment, un espoir ? N’est-ce pas juste l’espoir d’un joueur addict qui remet 10 sous dans la machine ? Espérons, puisque c’est le mot, que le peuple et le gouvernement nauruan tireront d’autres leçons et ne tomberont pas dans le piège de relancer l’extraction. Une chose est sûre : si nous ne changeons pas rapidement le système dans lequel nous vivons, bientôt nous vivrons tous à Nauru…

 

Article réalisé par Paul Deboutin

Paul Deboutin

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