Jour après jour, certains éditorialistes s’attachent à dépeindre les manifestants gilets jaunes en sanguinaires séditieux. L’amalgame très rapidement établi entre le mouvement et les factions « d’ultragauche » ou « d’ultradroite » s’étant heurté à la réalité de manifestations populaires largement a-partisanes, politiques et journalistes se sont appliqués à stigmatiser les Gilets jaunes pour l’image déplorable qu’ils donneraient du pays à l’étranger. Si le récit du mouvement que font les médias mainstream ne diffère que peu d’un pays à l’autre, chaque samedi semble pourtant soulever un vent d’espoir chez les oubliés du monde entier.

La confrontation sanglante entre « anarcho-fascistes » et partisans de « l’ordre républicain » se jouant dans les tranchées champs-élyséennes est une de ces mythologies médiatiques s’affranchissant de toute exploration du réel. Ce qui, aujourd’hui, fait trembler l’édifice de l’ordre établi, c’est la renaissance d’une Agora. Depuis le 17 novembre 2018, des dizaines de milliers de citoyens à travers la France tissent, souvent malgré eux, des réseaux de communication et d’information échappant aux verrous des garde-fous médiatiques. Nous assistons à la faillite de la mainmise des marchands d’image de BFM TV sur le récit légitime des événements politiques et sociaux. Les médias alternatifs bourgeonnent, le printemps de l’information populaire a succédé à l’hiver froid des Décodex et des « experts » de plateaux.

Le chiffre de 54% de soutien avancé par l’IFOP début mars 2019, en dépit des épisodes de casse, prouve que la majorité de nos concitoyens reste solidaire du mouvement. Fait rare dans une démocratie occidentale : les médias mainstream ne semblent plus en mesure d’attribuer les points de bonne et de mauvaise conduite, moins encore de délivrer une analyse pertinente du moment politique que nous traversons. Les biais de cadrage dont souffrent si souvent les mouvements sociaux semblent avoir échoué à mettre à bas les Gilets jaunes.

« L’expérience nous le montre, lorsqu’un questionnement de fond traverse notre société, le camp du bien dispose d’une arme imparable pour décrédibiliser toute parole divergente :  l’appel à l’image de la France dans le monde »

Dans un tel contexte, l’offensive communicationnelle mise en place par le gouvernement doit renouveler ses points d’appui. L’équation, insoluble dans le cadre d’une communauté nationale et démocratique, ne semble pas poser de problème aux troupes macroniennes. Et pour cause, ce n’est pas aux citoyens français qu’Emmanuel Macron en appelle en dernière instance, mais au village global et à ses producteurs/consommateurs d’information rapide. Et comme dans la restauration, l’information rapide n’est jamais qu’une information produite à la chaîne et mal digérée.

Et pourtant, l’expérience nous le montre, lorsqu’un questionnement de fond traverse notre société, le camp du bien dispose d’une arme imparable pour décrédibiliser toute parole divergente : l’appel à l’image de la France dans le monde.

Sur l’encadrement des signes religieux dans les services publics : « Mais enfin, quelle image donnons-nous à nos voisins ? ». Sur le gaz de schiste, la GPA ou la légalisation du cannabis : « Tant de pays l’ont fait dans le monde, il serait irresponsable pour la France de rater encore une fois le train de l’histoire… ». Sur les Gilets jaunes enfin, la nostalgie des gaulois réfractaires semble refaire surface ; les manifestations sont mauvaises pour les petits commerces ; les touristes vont déserter nos rues, de peur d’être pris dans la guerre civile qui s’annonce… Autant d’arguments qui, en plus de couper court à toute possibilité d’échange, illustrent la volonté de s’adresser non pas à l’Agora française, mais aux citoyens du monde, au « peuple européen ». Progressistes de tous les pays, unissez-vous !

Force est de constater que les grands médias étrangers n’épargnent pas le mouvement des Gilets jaunes. Le Time, début décembre, évoque une « atmosphère de guerre civile », tout comme ses confrères du New York Times, ou de la BBC qui est allée jusqu’à discuter d’un éventuel recours à l’état d’urgence. Très peu de médias avaient pris la peine de mentionner l’ampleur nationale du mouvement et la multiplicité des points de rassemblement, ainsi que la primauté des ronds-points dans la construction d’un discours commun. Finalement, les grands médias étrangers ont sensiblement le même discours que les nôtres sur les Gilets jaunes. Jackie Smith, spécialiste américaine des mouvements sociaux, décrit ces phénomènes comme des « biais sélectifs » et « descriptifs ». Alors que le biais sélectif mènera un média à se focaliser sur une dimension étriquée de l’événement rapporté, éclipsant les revendications et taisant la complexité du phénomène, le biais descriptif, quant à lui, plie le récit des événements dans un sens menant à la défense d’un statu quo économique, social et politique, sans s’empêcher pour autant d’afficher une certaine sympathie infantilisante à l’égard des manifestants. Ainsi, un peu partout chez nos partenaires occidentaux, le mouvement a été dépeint comme « légitime dans ses aspirations », mais desservi par sa « radicalité », sa « violence », sa « haine de ceux qui réussissent ».

Les révoltes populaires, un rayonnement culturel français

Au rayon des arguments indépassables que nous servent les éditocrates français en appelant à notre image à l’étranger, il en est un qui occupe une place de choix : le déclin du tourisme. Les propos larmoyants sur les difficultés du secteur touristique dues au mouvement ne sont pas sans rappeler une description résignée que Michel Houellebecq établissait de la France dans La carte et le territoire : celle d’un pays résigné à se transformer en parc d’attractions du monde, n’ayant plus d’autre choix que de travestir ses richesses culturelles en produits conformes aux fantasmes des touristes russes ou chinois. En somme, lorsque nos élites s’inquiètent de l’image de la France à l’étranger, leur vision de notre histoire et de notre culture apparaît au grand jour, et elle est bien étriquée. On pourrait la résumer au Louis Vuitton des Champs-Élysées, au Musée du Louvre (non pour ses œuvres, déjà tombées de leur piédestal suite aux selfies intempestifs de touristes n’ayant que bien peu d’intérêt pour l’art) et à Disneyland Paris. Or, comme le veut le cliché répandu du penchant des Français pour la grève, notre culture nationale est aussi une culture de révoltes populaires contre les inégalités de rang, d’argent, de droits ; en somme, contre les injustices.

Par-delà les médias mainstream allemands, américains, britanniques ou belges, bien des observateurs étrangers nous envient cet éveil populaire. En ont d’abord témoigné les émules qu’a fait le mouvement des Gilets jaunes chez nos voisins et dans le monde. En décembre 2018, la police tunisienne a saisi près de 50 000 de ces gilets, coupant l’accès à ce symbole de ralliement. En Afrique du Sud, en Israël, au Liban, la baisse du pouvoir d’achat et de la qualité des services publics ont motivé l’importation du mouvement. En Belgique, en Irlande, plusieurs actes ont eu lieu, en solidarité aux Gilets jaunes français. Au-delà de ces reprises du mouvement, il est également intéressant de souligner l’intérêt que suscite le mouvement chez les médias alternatifs à travers le monde. Au Royaume-Uni par exemple, le média en ligne Spiked, se caractérisant comme « humaniste » et « se battant pour la démocratie », relaie continuellement les développements du mouvement avec enthousiasme, dévoilant l’espoir de voir la même effervescence populaire se développer un jour sur leurs terres. Il n’est pas difficile de se rendre compte, dans ces médias ou sur les réseaux sociaux, que beaucoup de citoyens britanniques, peu usés aux contestations populaires, rêvent d’un printemps jaune.

Cet entrain transfrontalier se retrouve dans la récupération du du mouvement par les dirigeants étrangers hostiles à Emmanuel Macron. Et pour cause ; le Gilet jaune est devenu un symbole transnational de lutte contre l’ordre bureaucratique néolibéral et son oligarchie de technocrates. C’est ce qu’ont notamment compris Luigi di Maio et Mateo Salvini en Italie — chacun tentant par ailleurs, dans un contexte de lutte intestine au sein du gouvernement italien, de faire rentrer le mouvement dans le moule de son propre parti — ; c’est ce qu’a compris Donald Trump —qui a tenté un improbable rapprochement entre le refus de cette nouvelle taxe sur le carburant et son scepticisme à l’égard des accords de Paris sur le climat —. Il serait fastidieux d’énumérer tous les dirigeants étrangers ayant trouvé dans la récupération du mouvement le moyen d’appuyer leur propre agenda politique. Toutefois, ces récupérations ne sont pas anodines ; elles ont le mérite de nous montrer que partout où les images des Champs-Élysées sont utilisées, ce n’est pas pour déplorer un remake français de la marche sur Rome. Bien au contraire, le climat insurrectionnel est encouragé, approprié, fait sien par ce groupe de dirigeants qu’Emmanuel Macron a désigné comme ses adversaires sur la scène internationale.

Sans se réjouir de ces récupérations, il faut les prendre pour ce qu’elles sont : l’intégration dans le logiciel de dirigeants bien souvent autoritaires et identitaires d’une symbolique nouvelle, mêlant amour de la révolte, aspiration égalitaire, conscience sociale, et volonté de participation. A l’encontre de leur propre tradition politique, ces dirigeants comprennent que le gilet jaune n’est pas circonscrit au paysage social français ; il est, en puissance, le nouvel uniforme des classes paupérisées de tous les pays du monde. En dehors de notre propre gouvernement, de sa majorité, et de quelques chiens de garde maastrichtiens issus des pays voisins (notamment Angela Merkel ou Guy Verhofstadt — Président du groupe parlementaire ALDE au Parlement Européen, auquel seront vraisemblablement rattachés les députés LREM élus en mai prochain), aucun politique n’ose se servir des images de violence pour discréditer la France et son peuple en tant que tels. La vérité est la suivante : les Gilets jaunes ont gagné la bataille des affects. En quelques mois seulement, ils ont réussi là où tous nos dirigeants européistes avaient jusque-là échoué les uns après les autres ; à chaque acte du mouvement, c’est une fraternité à l’égard de leurs homologues français que ressentent les classes moyennes et populaires des pays d’Europe du Sud, de Grande-Bretagne, de Belgique, d’Afrique subsharienne ou d’Inde.

« Une vérité élémentaire demeure : si les cœurs que les Gilets jaunes ont gagné ne s’expriment pas collectivement, ils se rencontrent individuellement partout où l’occasion se présente »

Pour comprendre pleinement cet espoir que suscitent les Gilets jaunes en dehors de nos frontières, on comprend qu’il faut détourner le regard des chaînes d’information en continu ; se boucher les oreilles face aux discours pseudo-démocratiques paradant derrière « la protection de l’ordre républicain » pour discréditer un mouvement sans précédent dans notre histoire ; ne pas se laisser berner par les dirigeants identitaires voulant opérer une synthèse entre leur programme et ces aspirations sociales et politiques. Il est impératif de se détourner du spectacle politico-médiatique, du récit construit à coup de tweets par les acteurs agréés du récit politique.

Une vérité élémentaire demeure : si les cœurs que les Gilets jaunes ont gagné ne s’expriment pas collectivement, ils se rencontrent individuellement partout où l’occasion se présente. Le rédacteur de cet article, actuellement en échange universitaire à Édimbourg, peut en attester ; sur le campus, dans les soirées, dans les parcs, il ne suffit que d’un accent français pour que quelques curieux du monde entier viennent vous dire leur sympathie pour les Gilets jaunes. Cet environnement très international, bourgeois s’il en est, n’en demeure pas moins habité par la peur du déclassement qui caractérise les jeunes adultes de notre temps. Et au-delà de convergences politiques inattendues, ce sont des rencontres humaines impromptues que le Mouvement des Gilets Jaunes permet, bien au-delà de nos frontières.

Un article réalisé par Joachim Tafrasi.