Les derniers résultats issus du vote par correspondance sont toujours en train d’être comptabilisés et, quoi qu’on pense de cette modalité de vote (qu’il est tout à fait légitime de trouver anti-démocratique, comme l’expliquait l’historien André Kaspi le 6 novembre sur France Inter), les bulletins arrivant devraient consolider l’avance désormais acquise de Joe Biden dans les États-clés, la Géorgie et la Pennsylvanie, peu importe qu’un retournement ait lieu en Arizona ou dans le Nevada en faveur de Trump. Difficile pour autant de voir dans le probable retour des démocrates au pouvoir un sans-faute, notamment au vu de la courte avance, bien plus faible que prévue, du candidat démocrate dans le vote populaire, et de la forte résistance du président sortant dans des États pourtant traditionnellement acquis aux démocrates.

Une victoire démocrate en trompe-l’œil dans la « Rust Belt »

Joe Biden, contrairement à ce que prévoyaient certains sondages des mois de janvier à mars, avant le début de la crise sanitaire aux États-Unis, est donc parvenu finalement à battre le sortant républicain dans le vote populaires mais aussi à reprendre l’avantage perdu par Hillary Clinton en 2016 dans les États de la « Rust Belt », Wisconsin, Michigan et Pennsylvanie, historiquement démocrates. Est-ce pour autant la fin du trumpisme ? Le mandat de Donald Trump ne serait finalement qu’un simple accident de l’histoire comme beaucoup auraient pu (et auraient voulu) le croire il y a encore un mois, ou lors des élections de mi-mandat de 2018, ou même le jour de son élection, en 2016 ?

La réponse était évidemment au cœur de toutes les réactions ayant suivi l’arrivée des premiers résultats dans la soirée du 3 novembre : Donald Trump est très loin d’être à terre, malgré sa campagne épouvantable, rythmée par les insultes, les démissions et départs en cascades, les dérapages, les violences raciales, une situation de quasi guerre civile, et après une gestion du Covid plus que désastreuse (près de 230 000 morts aux États-Unis selon les chiffres officiels) et malgré des sondages lui donnant souvent huit à dix points de retard sur son adversaire. Si l’anti-trumpisme semble bien sortir majoritaire du vote de la présidentielle, Biden rassemblant un peu plus de 50% des votes (quand Hillary Clinton en rassemblait 48), il n’est pas écrasant pour autant.

Loin de se limiter au vote des plus riches, le candidat républicain dispose encore de sérieux soutiens au sein de la classe ouvrière ruinée par le libre-échange et l’ultra-libéralisme.

Le président sortant enregistre en effet, sur un résultat provisoire portant sur presque la totalité des bulletins dépouillés, au moins cinq millions de voix de plus qu’en 2016 (un peu moins de 70 millions environ contre un peu plus de 63 millions il y a quatre ans) et deux points de plus qu’il y a quatre ans, en recueillant à peu près 48% des suffrages contre les 46% de 2016. Avec une participation qui explose (67% contre 54% en 2016), il accuse donc un retard de moins de trois points sur Joe Biden, soit à peine plus que celui qu’il accusait sur Hillary Clinton. Il fait donc bien plus que limiter la casse.
Plus encore, les premiers résultats enregistrés dans la soirée du 3 novembre dans le Michigan, le Wisconsin et la Pennsylvanie le donnaient nettement en tête dans ces États de la « Rust Belt », et les résultats quasi-définitifs montrent que, s’il y est dépassé par Biden, il y réalise, contrairement aux sondages accumulés depuis trois mois, des scores presque similaires à ceux de 2016 voire en augmentation. Il aura ainsi fallu attendre plusieurs heures, voire des jours de dépouillement des votes anticipés pour accorder une très très courte avance à son adversaire. Loin de se limiter au vote des plus riches (Donald Trump ayant vraisemblablement fait ses meilleurs scores au sein des catégories les plus aisées selon les sondages sortis des urnes), le candidat républicain dispose encore de sérieux soutiens au sein de la classe ouvrière ruinée par le libre-échange et l’ultra-libéralisme. Sa charge lancée contre l’ALENA (accord de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique) dès son élection par l’adoption de mesures contre les multiples délocalisations d’usines au Mexique, sa politique de restriction de l’immigration accompagnée d’une campagne axée sur cette question, ou encore la forte baisse du chômage enregistrée en 2019 peuvent expliquer le renforcement de son audience au sein de l’électorat populaire, toutes catégories confondues, notamment chez les Afro-américains et les Latino-américains.

Donald Trump rattrapé par le Covid-19 ?

Si accident de l’histoire il y a eu, on serait presque à se demander si ça ne serait p as l’élection de Joe Biden qui le serait… Ce dernier réaliserait presque exactement le score prévu depuis le début de la crise du Covid, qui a vu Donald Trump s’effondrer dans les intentions de vote, et ce alors que les sondages de janvier à mars 2020 donnaient le président sortant gagnant ou au coude-à-coude face à tous les candidats démocrates. L’ancien vice-président de Barack Obama remporte notamment le Michigan, le Wisconsin et la Pennsylvanie, États dévastés par la pandémie, et où Trump était donné vainqueur ou au coude-à-coude avec Biden entre novembre 2019 et mars 2020. C’est au début de la crise sanitaire, entre mars et avril, que Biden y sera donné vainqueur avec une avance écrasante, souvent entre 6 et 10 points. Dans les sondages sortis des urnes publiés, la crise du Covid-19 est ainsi citée par 61 % des électeurs de Joe Biden comme le facteur le plus important de leur vote, contribuant ainsi à rendre la victoire de Biden très circonstancielle. Et, si le candidat démocrate arrive bien en tête dans les États de la « Rust Belt », c’est d’une très courte avance (un peu plus de 2 points dans le Michigan, et à peine 1 point dans le Wisconsin et la Pennsylvanie).
Preuve que les démocrates n’ont pas encore récupéré tout l’électorat ouvrier et populaire qui leur avait fait défaut, qu’il soit blanc ou afro-américain : les sondages sortis des urnes prouvent bien par ailleurs que l’avance de Biden sur les afro-américains est moins élevée que celle de Hillary Clinton.

De la même manière, l’avance très courte de Joe Biden dans le Nevada (à peine 2 points et 11 000 voix d’avance selon les résultats partiels portant sur 92 % des bulletins dépouillés), pourtant acquis à Clinton en 2016, son échec à prendre le Texas ou la Floride ou encore la déception des démocrates devant les résultats des élections au Sénat et à la Chambre des Représentants démontrent la faiblesse de la stratégie démocrate de compter durablement sur le soutien de la communauté latino américaine, et ce malgré ses appels à condamner le racisme affiché par Donald Trump et ses soutiens. La progression du président sortant (relative bien sûr) au Nevada et chez les afro-américains et les latinos peut indiquer que le trumpisme, mélange de nationalisme économique et de conservatisme social, dispose encore d’une solide base électorale dans le pays, et ce au sein de toutes les couches sociales du pays, malgré les violents relents racistes de son discours et de ses soutiens, et ne sera pas qu’une parenthèse dans l’histoire politique de la droite et de la politique étasunienne.

Une « coalition » démocrate encore très fragile

Tout cela rend ainsi la victoire des démocrates à la Maison Blanche très fragile, tant la coalition formée autour de Joe Biden, allant de Bernie Sanders à une partie de la droite conservatrice, semble instable, dénuée de réel projet politique ou de transformation sociale ou politique dans le pays, si ce n’est l’« apaisement » du pays face à la montée des violences et se résumant finalement à l’anti-trumpisme. Cela ne garantit donc aucune victoire prochaine aux démocrates, qui ont connu une progression très limitée à la Chambre des Représentants et ont échoué à reprendre le Sénat aux Républicains cette semaine, ni une implantation durable au sein des catégories modestes et ouvrières perdues en 2016.

Désormais, que peut-il advenir du trumpisme ? L’arrivée probable de Joe Biden à la Maison Blanche en janvier 2021 ne changera probablement pas grand-chose à la politique des États-Unis en matière de politique étrangère et même économique. L’enjeu pour Joe Biden et Kamala Harris est maintenant de limiter le plus possible les effets de la crise du Covid sur l’emploi et la précarité dans le pays et surtout de stopper le désastre sanitaire, par la mise en place de politiques de santé et de couverture sociale ambitieuse, ce qui impliquerait probablement d’adopter une politique de couverture de santé universelle, soit a minima celle que proposait Bernie Sanders pendant la campagne des primaires démocrates. Cela reste toutefois peu probable vu le positionnement de Biden lors de la campagne présidentielle, en dépit des quelques engagements pris envers l’équipe de Bernie Sanders. Les conséquences sanitaires, sociales et également électorales des années à venir pourraient ainsi s’avérer calamiteuses pour les États-Unis. Pourtant, 2024 arrive déjà, et le trumpisme, et peut-être même Donald Trump lui-même, n’ont sans doute pas dit leur dernier mot.

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