Société

Le commerce peut-il être équitable ?

Depuis des années les produits étiquetés « commerce équitable » sont nombreux dans nos supermarchés. Mais n’y aurait-il pas tromperie sur la marchandise ? Le commerce repose sur la négociation, le rapport de force. Un commerce équitable est-il possible ? Analyse de Guillaume Pelloquin.

Le label « commerce équitable » popularisé par Max Havelaar diffuse l’idée qu’il serait possible d’organiser le commerce international de façon un peu moins inéquitable que le commerce pratiqué autrement, c’est-à-dire dans le cadre des traités de libre-échange. En effet, les termes de ces traités sont généralement inégaux, reflétant la domination des pays du Nord sur le Sud. Le « commerce équitable » renvoie également depuis peu une connotation écologique, qui relève plutôt du vœu pieu que de l’engagement réel. De fait, l’importation des produits tropicaux des pays du sud vers ceux du nord, et l’intensification du commerce international qui en résulte, sont des piliers de la mondialisation et du réchauffement climatique. La question est donc posée : le commerce peut-il vraiment être équitable ?

Le commerce est un échange marchand d’initiative privée. Il existe d’autres relations monétaires qui n’en relèvent pas, comme les redistributions au sein d’une famille, ou au sein de la société par voie d’impôts et de prestations sociales. L’autre terme du sujet est l’équité, qui selon la page Wikipédia afférente « appelle [les notions] d’impartialité et de justice »[1]. L’équité dans le commerce pourrait donc se définir comme suit : est équitable un échange marchand dans lequel aucune des parties n’influe sur le prix de cet échange, ni est contraint à vendre ou à acheter.

Le premier commerce qui ne peut être équitable est celui des négociations de gré à gré. Elles sont courantes quand les entreprises se vendent des biens ou services entre elles. Dans ce cas, acheteur et vendeur négocient en direct l’un avec l’autre, le vendeur essayant d’augmenter le prix tandis que l’acheteur essaye de le diminuer. Les deux savent que ce faisant, même s’ils utilisent des arguments plus ou moins fondés, leur motivation principale réside en fin de compte dans leur intérêt propre. Le prix est fixé par le rapport de force entre leurs subjectivités. Ce processus est nécessairement partial. Il ne peut être équitable.

“Le vendeur a toujours une influence injuste sur son prix.”

Regardons maintenant le cas où le prix est fixé par le vendeur, comme lorsque les entreprises vendent à des consommateurs. La fixation du prix répond donc à une logique unilatérale, partiale par essence. Bien sûr, le prix fixé par le vendeur est influencé par d’autres facteurs, au premier rang desquels les prix de l’éventuelle concurrence. Mais en tout état de cause le prix fixé par une entreprise inclut son profit. Or le profit est issu d’un rapport de force incluant l’entreprise et d’autres parties, comme ses salariés, ses concurrents, etc. Contrairement à certaines idées reçues, le profit n’est pas la rémunération du capital, il n’est pas issu d’un calcul qui soit juste, équitable ou méritocratique, et il ne correspond pas à la productivité du capital[2]. Ainsi, le vendeur, qu’il soit une entreprise ou pas, a toujours une influence injuste sur son prix. La fixation du prix n’est donc pas équitable dans ce cas non plus.

Dans le circuit de production, il faut enfin ajouter le niveau des salaires, qui entre également dans la composition du prix de toute marchandise. Il est lui aussi déterminé par un rapport de force entre employés et employeurs, qui ne peut être qualifié d’équitable ou de méritocratique. En particulier, il n’est pas lié à la productivité des salariés[3]. Il faut donc également écarter tout échange succédant à un paiement de salaires.

Un prix peut-il alors être fixé objectivement, c’est-à-dire en dehors des subjectivités du vendeur et de l’acheteur, et à partir de faits extérieurs ? Un « prix juste », comme s’en revendique le « commerce équitable » labellisé est-il possible ? Pour les libéraux, le prix s’équilibrerait naturellement par la confrontation de l’offre et de la demande. Ce « prix d’équilibre », ou « prix naturel », émergerait de la mise en concurrence « libre et non faussée » de tous les vendeurs et de tous les acheteurs sur tous les marchés, simultanément. Ainsi pour eux le « commerce équitable » n’a même pas lieu d’être.

Adam Smith (1723-1790)

Sans profit ni salaires, il reste à examiner les échanges dans lequel ni le vendeur ni l’acheteur n’ont produit l’objet ou le service échangé. Un service étant produit en même temps qu’il est consommé (comme une coupe de cheveux par exemple), par définition, seul le producteur d‘un service peut le vendre. La vente d’un service ne peut donc pas être équitable. Reste l’échange de produits. Pour qu’il soit équitable, il faut que le prix soit fixé par une entité extérieure. Cela serait par exemple le cas des marchés boursiers, où le prix peut être considéré comme étant dû au hasard[4] ; nous allons revenir sur cette possibilité.

Cette théorie dite de la main invisible est souvent attribuée à tort à Adam Smith (1723-1790), l’économiste écossais de l’école dite classique, dont Karl Marx (1818-1883) était l’un des derniers penseurs. En réalité, celui qui a posé cet « équilibre général » de tous les marchés est Léon Walras (1834-1910), un des premiers et plus influents économistes de l’école de pensée néoclassique, un courant qui s’accorde avec des positions politiques libérales.

Or, cette théorie souffre de nombreux défauts. Tout d’abord, très peu de prix dans le monde réel sont fixés sur de tels marchés. Ensuite, même dans le cas s’approchant le plus de cette situation théorique, c’est-à-dire les marchés boursiers, cette théorie ne fonctionne pas. Les marchés boursiers sont très volatils et ne tendent pas à s’équilibrer « naturellement ».

Le commerce peut-il être équitable ?

Léon Walras (1834-1910)

Depuis les grandes dérégulations financières des années 1980, les crises financières sont devenues de plus en plus fréquentes et violentes. L’idée que les marchés soient efficients signifie que les traders prendraient toujours des décisions « rationnelles », c’est-à-dire maximisant leur « utilité », en connaissant et en traitant correctement toutes les informations disponibles, ce qui est humainement impossible – et ce même pour des ordinateurs très puissants[5]. Cela signifierait également que les prix des actifs sur les marchés constitueraient une information juste

Premier problème, de nombreuses expériences[6] ont montré qu’en effet, soumis à des choix complexes, les participants prenaient systématiquement des décisions « irrationnelles ». Typiquement, les personnes soumises à des choix de type « préférez-vous gagner 100€ tout de suite, ou avoir une chance sur 10 d’en gagner 1500 ? » choisissent l’option perçue comme la moins risquée (la première), alors même que mathématiquement elle devrait rapporter moins. Et les situations réelles, comme par exemple choisir ses achats en faisant ses courses, sont encore bien plus complexes : il est de très loin impossible que les individus prennent leurs décisions à partir de calculs mathématiques complets[7].

Ensuite, les données récoltées sur les marchés financiers montrent que ces derniers obéissent à des dynamiques endogènes. C’est-à-dire que certes, les informations extérieures, par exemple les annonces des entreprises cotées en bourse, ont une influence sur les prix ; mais deux autres facteurs jouent sur les prix : les erreurs et les prix eux-mêmes[8]. En effet, les mouvements spéculatifs montrent qu’il suffit souvent que les prix montent pour que les prix montent. Et la dernière information disponible sur une bourse est toujours… les prix de la bourse eux-mêmes.

Le commerce peut-il être équitable ?

John Maynard Keynes (1883-1946)

L’une des critiques les plus célèbres du comportement des marchés financiers est venu de John Maynard Keynes (1883-1946). Dans la célèbre analogie du concours de beauté, il les comparait à « ces concours dans lesquels les participants doivent choisir les 6 portraits les plus séduisants dans une centaine de photographies, le prix étant remis au compétiteur dont le choix correspond le plus à la moyenne du choix des autres ; de telle sorte que chaque participant doit choisir non pas les visages qu’il préfère lui, mais ceux qu’il pense que les autres choisiront, tous les autres regardant le problème du même point de vue. Il ne s’agit pas de choisir ceux qui, d’après son jugement le plus acéré, sont les plus jolis, pas même ceux dont l’opinion moyenne pense qu’ils sont les plus jolis. Nous avons atteint le troisième degré où nous dédions notre intelligence à déterminer ce que l’opinion moyenne pense que l’opinion moyenne sera »[9]. Les investisseurs influent donc sur les prix qu’ils utilisent[10]. Bref, il est de très loin impossible que le commerce habituel des marchés financiers soit équitable.

L’intérêt extrême des néoclassiques pour le concept d’équilibre, qui les fait y tenir face à toutes les contradictions internes (contradictions logiques de la théorie néoclassique) et externes (dues au monde réel) tient peut-être au miracle de l’échange, et à cette croyance qu’il puisse être équitable. Pour que deux personnes échangent, il faut qu’elles soient d’accord sur un prix. Or comment deux personnes a priori indépendantes et ayant des avis différents peuvent se mettre d’accord sur un prix ?

“La faiblesse fondamentale de la théorie économique dominante est de ne jamais considérer la société que comme la somme de ses parties.”

Le commerce peut-il être équitable ?

Karl Marx (1818-1883)

Pour comprendre cela, il faut invoquer la dialectique de la valeur[11]. Pour le matérialisme dialectique, toute chose échangée possède deux valeurs : une valeur d’échange, et une valeur d’usage. Ces valeurs sont influencées par un ensemble de facteurs. Si vendeur et acheteur doivent être d’accord sur la valeur d’échange de la marchandise, ils ne le sont pas nécessairement sur sa valeur d’usage. Typiquement, le producteur d’une marchandise ne les produit pas pour s’en servir lui-même mais pour les vendre, il n’en a pas d’usage, contrairement aux consommateurs.

Selon Marx, il y a donc une tension dialectique entre la valeur d’échange, qui détermine le prix, et la valeur d’usage. La valeur d’échange est au premier plan, elle est généralement publique (influencée par la société), tandis que la valeur d’usage, à l’arrière-plan, tient davantage aux subjectivités (même si la valeur d’usage tient également à des propriétés objectives de la marchandise – un objet parfaitement inutile n’aura aucune valeur d’usage, et donc pas plus de valeur d’échange).

Cette tension dialectique est étrangère à l’équilibre stable et objectif avancé par les néoclassiques. Aujourd’hui de nombreuses critiques ont montré que les échanges marchands ne fonctionnaient pas comme ils sont décrits dans les manuels néoclassiques. La faiblesse fondamentale de la théorie économique dominante est de ne jamais considérer la société que comme la somme de ses parties ; c’est le fameux « la société n’existe pas » de Margaret Thatcher. À l’inverse, le matérialisme se fonde sur les conditions matérielles d’existence pour constater les rapports de force qui antagonisent les classes sociales. Il en résulte que nombre de dominés sont contraints, socialement, dans des échanges monétaires, ces échanges ne peuvent donc être équitables.

Finalement, la concurrence du commerce n’est pas le chemin vers l’objectivité ni vers l’équité. D’ailleurs, il n’était peut-être pas besoin de tous ces développements pour le sentir. La page Wikipédia citée en début de billet le mentionnait : « Le sens humain de l’équité, lié aux idéaux d’impartialité et de protection du bien commun, a longtemps été une énigme évolutive car semblant aller à l’encontre des intérêts à court terme d’au moins une partie des individus, notamment dans un monde réputé dominé par des processus de concurrence, de compétitivité ou de lutte pour la survie ».

Guillaume Pelloquin.

[1] Équité, page Wikipédia, consultée le 11 juillet 2018

[2] Steve Keen, Debunking Economics, 2011, chapitre 7 “The holy war over capital”, p. 142.

[3] Steve Keen, Debunking Economics, 2011, chapitre 6 “To each according to his contribution”, p. 129.

[4] Steve Keen, Debunking Economics, 2011, chapitre 15 “Why stock markets crash”, p. 378.

[5] Steve Keen, Debunking Economics, 2011, chapitre 16 “Don’t shoot me, I’m only the piano”, p. 402, et notamment le tableau 16.1 p. 409.

[6] Maurice Allais dans les années 1950, l’économie comportementale et notamment les nombreux travaux du prix « Nobel » d’économie Daniel Kahneman (Thinking fast and slow). Plus récemment, le prix « Nobel » 2017 Richard Thaler.

[7] L’économiste allemand Reinhard Sippel l’a montré en 1997 en conduisant une expérience où les participant devaient exprimer leurs préférences d’achat. Elles ne suivaient pas le modèle « rationnel » développé par Paul Samuelson, l’un des référents néoclassiques majeurs.

[8] Robert Haugen, 1999.

[9] John Maynard Keynes, Théorie Générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, 1936. Rapporté par Steve Keen, Debunking Economics, 2011, chapitre 11 “The price is not right”, p. 292.

[10] Steve Keen, Debunking Economics, 2011, chapitre 11 “The price is not right”, p. 270.

[11] Théorie de la valeur de la marchandise développée par Marx dans son brouillon du capital de 1857.

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