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[Le livre du mois] Retraites : Impasses et perspectives.

manifestation du 5 décembre 2019 © Cyrielle F.

Le rédacteur en chef de Reconstruire, Sacha Mokritzky, publie avec François Cocq un essai qui dresse un bilan au mouvement contre la réforme des retraites. En trois actes, ce petit ouvrage,intitulé “Retraites : impasses et perspectives”, et pensé comme un récit, met en lumière l’incapacité des acteurs sociaux à saisir la dimension insurrectionnelle de la lutte populaire. Il dresse des perspectives critiques quant à l’avenir du mouvement social et propose des pistes tactiques pour une réhabilitation du peuple au cœur des stratégies de mobilisation.

Dès la préface, le ton est donné : les auteurs souhaitent redonner au peuple “son pouvoir de décision, autrement dit sa souveraineté, et ce faisant sa capacité à refaire société et goûter au bonheur commun en revitalisant l’intérêt général.” Ambitieux ! Il faut dire qu’ils sont tous deux des acteurs de la lutte. François Cocq, qui a compté parmi les dirigeants, notamment, du MARS (Mouvement Pour une Alternative Républicaine et Sociale) et ancien orateur national de la France Insoumise, est déjà l’auteur reconnu de plusieurs essais ; Sacha Mokritzky, qui a participé en 2016 à la fondation du Mouvement National Lycéen (À l’époque, ce syndicat s’appelait l’Union Nationale Lycéenne – Syndicale et Démocratique), et milite depuis au Parti de Gauche, publie ici son premier ouvrage. Ceux qui connaissent leur engagement et leurs positions comprendront aisément le postulat de cet essai et le déroulé de l’exposé ; héritage d’une tradition populiste dont ils se revendiquent régulièrement, cette volonté presque incantatoire de remettre le peuple au centre de la pièce peut néanmoins déstabiliser. On aurait aimé peut-être plus d’éléments introductifs à la grille de lecture populiste, afin de saisir profondément les références dont ils se saisissent.

Couverture de l'ouvrage "Retraites : Impasses et Perspectives"

Hormis cela, l’exposé est clair et le propos juste ; François Cocq et Sacha Mokritzky dressent un bilan sans appel des impasses dans lesquelles le mouvement historique contre la réforme des retraites s’est empêtré et mettent les acteurs de celui-ci en face de leurs responsabilités. Centrales syndicales, partis politiques, médias, la liste des coupables convainc par son exhaustivité et sa justesse. Le péché originel est, selon les auteurs, l’incapacité des acteurs à penser dès-avant le 5 décembre le mouvement dans la durée. On ne peut que leur donner raison à ce sujet ; immanquablement, les centrales syndicales et partis politiques ont enfermé le mouvement dans une échéance unique qui n’a pas permis une structuration sur le long terme. Cet impensé s’est répercuté tout au long de la mobilisation, freinant une convergence totale et efficace des luttes. Les partis politiques, en observant la réforme des retraites que selon l’oeillère des institutions, ont loupé le coche de la dynamique insurrectionnelle populaire et se sont enfermés dans des vieilles grilles de lecture qui ont empêché l’émergence d’un front social efficace face au gouvernement d’Emmanuel Macron. Incontestablement, cette absence de stratégie révolutionnaire a servi l’agenda de l’exécutif : “ Le piège était grossier, écrivent-ils,  et personne ne peut croire que les directions syndicales et politiques ne l’ont pas vu. Elles ont pourtant accepté de sauter à la corde.”

Mais ce qui fait la force de cet ouvrage, c’est qu’il ne se contente pas de dresser une critique amère d’une lutte non victorieuse : les auteurs se plient à une souhaitable discipline, quasiment philosophique, en mettant en lumière le lien fondamental entre l’action, l’idéologie, et les grands déterminismes qui la guident. Dès la quinzième page, ils ancrent leurs analyses dans la perspective d’une lutte des classes réactualisée – avec des accents Toddiens – en défendant l’idée qu’une telle réforme, en principe, aurait dû être le “vecteur agrégateur d’une reconstruction de la conscience d’être dominés par une caste qui nous veut du mal” – Les perspectives posées par ce chapitre sont intéressantes et pertinentes. On espère, car on reste sur notre faim, que les auteurs se hâteront de produire des analyses plus poussées spécifiquement dédié à cette question, car leur intuition semble juste.

Enfin, les perspectives dressées sont justes et les stratégies proposées limpides ; dans la droite ligne de l’ambition posée dans la préface, les auteurs proposent un retour nécessaire du peuple au coeur du processus politique. C’est le grand combat, d’ailleurs, de François Cocq, qui a fondé récemment un collectif de réflexion autour de l’idée constituante, et qui produit régulièrement du contenu à ce propos.

Parlons style. C’est fluide, agréable, facile à lire – bien des ouvrages politiques pêchent par un vocable incompréhensible qui sont un frein à leur universalité. C’est loin d’être la cas ici, et on se prend même parfois à sourire devant une ironie bien dosée. L’organisation en trois grands actes chronologiques ( on comprend dans la conclusion que l’idée était d’écrire l’ouvrage sous la forme d’un drame, ou d’une tragédie classique ), qui ferait frémir de bonheur un professeur de méthodologie universitaire, n’est pas une révolution littéraire, mais les courts sous-chapitres donnent du rythme et un ton qui correspond bien à l’ambiance du mouvement contre les retraites. 

Globalement, le livre ouvre des perspectives intéressantes et plutôt justes. S’il enfonce parfois des portes ouvertes – nécessaires sûrement au déroulé de l’exposé -, il permet de comprendre les grands mécanismes à l’oeuvre dans le mouvement social de la fin 2019. Le choix d’en faire un récit chronologique satisfera les militants qui veulent ancrer le souvenir de cette période dans leur esprit, et, peut-être, les historiens qui y trouveront dans quelques années une base parfaite pour comprendre l’enchaînement des événements. On comprend qu’il a été écrit dans l’urgence, et les auteurs (et l’éditeur) réussissent un exploit en publiant l’ouvrage moins de deux semaines après l’annonce de l’article 49-3 par le gouvernement, entérinant une loi contestée. On comprend l’idée, et il est très agréable d’avoir un ouvrage autant sourcé et qui pose des perspectives aussi justes aussi rapidement, mais on attend impatiemment la suite ou l’édition augmentée.

Le livre est disponible sur le site des éditions du Borrego.

Charles Demange

Charles Demange

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