Le parti Socialiste s’est lancé dans la campagne des européennes, à travers une alliance avec place Publique et a choisi Raphaël Glucksmann comme tête de liste. Crédité de 5% dans les sondages, il semble ne pouvoir faire mieux que lors de l’élection présidentielle de 2017 et s’être éloigné à jamais du pouvoir. Retour historique et enseignements politiques sur le moment qui sonna la fin de ce qui fut le plus puissant parti de France.

Du réformisme social à la réforme du “socialisme.”

1981 : le Parti Socialiste arrive pour la première fois de son histoire à l’Elysée et Michel Poniatowsky, ambassadeur, annonce rien de moins que l’arrivée des chars russes place de la Concorde.  François Mitterrand applique alors un programme social d’étatisation et de socialisation massif : nationalisations industrielles et bancaires, augmentation des salaires, cinquième semaine de congés payés, lois Auroux et droits syndicaux, 39 heures de travail hebdomadaire, création de l’impôt sur les grandes fortunes.

 

“L’opposition social-démocrate est devenue une opposition interne au néolibéralisme”

2011 : Plus personne ne craint de voir débarquer les troupes bolchéviques avant l’élection de François Hollande. Trois décennies ont passé, la mondialisation et son idéologie d’accompagnement, le néolibéralisme, ont intellectuellement colonisé tous les partis de gouvernements français. Les classes populaires s’abstiennent massivement ou votent Front National. L’opposition social-démocrate est devenue une opposition interne au néolibéralisme, au point qu’on  peut la qualifier d’alter-capitaliste : elle inscrit son réformisme dans la possibilité d’un capitalisme « inclusif » ou chaque catégorie sociale, chaque minorité, peut apporter sa contribution aux rapports de domination. Ce changement politique majeur de la part de “progressistes” supposés proposer un modèle de société différent face à la structuration inégalitaire des sociétés, a été conceptualisé par Christopher Lasch comme “gestion égalitaire des inégalités.”

La même année, un rapport du think tank Terra Nova incite la gauche française à tirer pleinement les conséquences de ces nouvelles configurations politiques. Elle lui recommande explicitement d’abandonner les discours en direction des catégories populaires et de s’appuyer plutôt sur les jeunes, diplômés et « jeunes de banlieue », qui partagent « ses valeurs. » François Hollande n’écoutera pas ses conseils d’honnêteté et fera campagne en 2012 contre « le monde de la finance » pourfendant  l’argent qui « doit être un serviteur, et non pas un maître. »

Un an plus tard, au congrès de Toulouse, le Parti Socialiste rend un hommage vidéodiffusé à François Mitterrand,  mais ne peut s’empêcher de censurer son discours au congrès d’Epinay : « celui qui ne consent pas la rupture avec la société capitaliste , celui-là, je le dis, ne peut pas être adhérent du Parti Socialiste. » Il semble effectivement désormais difficile de conjuguer ce discours subversif avec la mise en place du Traité d’austérité, le TSCG, entériné quelques mois plus tôt. Difficile, également, de le rendre compatible avec la suite : le CICE, la loi travail, et pour parachever le tout, Emmanuel Macron ministre de l’économie. Le futur président de la République va progressivement travailler à la destruction du Parti né en 1971 et celui-ci va perdre toutes les élections intermédiaires lors du quinquennat de François Hollande.

Baudelaire disait dans son recueil Fusées « Dieu est un scandale, un scandale qui rapporte. » Il semblerait que le socialisme ait cessé de « rapporter » dès lors qu’il a cessé d’être un “scandale. »

Un parti par les bourgeois…pour les bourgeois ?

Antonio Gramsci prévenait qu’un parti politique se mettait en danger d’anachronisme en n’écoutant plus sa base militante. En cas d’atteinte d’un degré trop important de bureaucratie, il anticipait le risque pour une organisation de passer à côté des évolutions de la société. Les militants étaient supposés être l’émanation de ces évolutions et servir de jonction culturelle entre l’état-major d’un parti et la classe ouvrière en général.

Ce schéma politique semble correspondre à celui des sociétés occidentales du début du XXe siècle, mais la complexité de la stratification sociale actuelle le renverse. L’apparition d’une « élite de masse » comme la qualifie Emmanuel Todd, c’est-à-dire d’une base sociale de millions d’éduqués supérieurs, ayant bénéficié de la massification des universités, modifie les perspectives.

La figure sociale du militant-type est celle d’un jeune, urbain, diplômé, ou d’un urbain retraité, et ses capacités de connexion culturelle sont rares avec les nouvelles classes prolétarisées, qui constituent la base sociale des gilets jaunes. Le monde des éduqués supérieurs dispose de nouveaux moyens, démographiques comme géographiques, d’évoluer en vase clos. Il est suffisamment conséquent en termes démographique pour ne se parler qu’à lui-même et vivoter dans son nombrilisme de classe, lisant, regardant, étudiant, militant, avec ou dans des livres, films, universités et partis politiques conçus par lui, et pour lui. Toute la superstructure idéologique est touchée par un phénomène nouveau de narcissisme social.

Antonio Gramsci, penseur communiste italien.

Cette situation engendre un nouveau paradoxe: pour entendre le peuple, certains partis politiques doivent contourner leurs militants. Non parce que les militants seraient traditionnellement toujours plus radicaux que le citoyen lambda, mais aussi pour de simples considérations sociologiques.

En étant en phase avec leur base, en adoptant les priorités, thématiques, références, vocabulaires, et les modes de communications de leurs militants, les partis se déconnectent du bloc majoritaire des travailleurs, c’est-à-dire les ouvriers, les employés, les artisans et petits commerçants. S’ils veulent s’adresser aux catégories sociales dominées dans l’espace hiérarchisé du capitalisme néolibéral, la plupart des partis politiques, ayant une sociologie très urbaine et diplômée, doivent trouver des canaux de contournement… De la “démocratie” interne.

C’est la grande leçon des primaires de gauche et de droite : les deux candidats ayant mobilisé les ouvriers, Arnaud Montebourg et Nicolas Sarkozy, ont perdu. Contrairement à ce qui avait été annoncé, ce n’est ni automatiquement le candidat le plus modéré, ni le plus radical qui l’emporte aux primaires, c’est celui qui s’adresse le mieux aux citoyens susceptibles de se déplacer à une primaire d’un parti  : les bourgeois des villes.

Ces victoires sont rapidement apparues comme empoisonnées. François Fillon, dès son élection, s’est retrouvé extrêmement contesté, et des voix s’élevaient en interne pour qu’il accentue le côté “social” d’un programme politique manifestement taillé sans considération pour les catégories populaires, et qui avait pour objectif de supprimer rien de moins que 500 000 postes de fonctionnaires.

Benoît Hamon, vainqueur de la primaire de gauche,  s’est retrouvé dans une aporie politique: Il pouvait sauvegarder son programme axé sur des thématiques post-matérialistes et post-industrielles (taxe sur les robots, Europe fédérale, revenu universel) et s’aliéner les catégories populaires de gauche qui se réorientaient rapidement vers le populisme social de la France Insoumise. Il pouvait également réorienter son programme mais déplaire à ses militants. La question a été réglée pour lui, car la structure profonde de son parti a sabordé sa campagne, soutenant en sous-main ou ouvertement Macron comme le fit par exemple Manuel Valls. Il finira comme on le sait, avec un score de 10 % à Paris, 4 % dans la Somme, et 6 % au total.

Les partis politiques sont des astres.

La politique ayant en commun avec la nature l’horreur du vide, le Parti Socialiste a été remplacé dans son hégémonie à gauche par la France Insoumise. Ce dernier mouvement, créé en 2016, avait le grand avantage de ne pas souffrir d’ambiguïté sur son programme social et de ne pas disposer initialement d’une base militante étendue. Cette configuration lui permettait de s’adresser directement aux catégories populaires par l’amplificateur d’audience idéologique qu’est Jean-Luc Mélenchon. Maintenant que ses cadres intermédiaires sont installés dans le paysage institutionnel, sa capacité à mener la bataille culturelle au-delà de son camp s’est en partie auto-limitée. Les divisions sur les questions économiques entre l’aile gauche et l’aile droite du PS ne recoupent pas celles de la France Insoumise. Homogène sur le discours social-économique, le mouvement est plutôt divisé sur les questions culturelles-sociétales, entre un pôle populiste-républicain et un pôle d’auto-identification à la gauche.

Mais le PS a été remplacé deux fois. Le deuxième remplacement vient de LREM, qui a drainé l’électorat libéral et pro-européen qui votait « OUI » à l’UE et Parti Socialiste, correspondant aux professions intellectuelles et aux cadres du public. Ne disposant pas de militants, mais d’un réseau en ligne ne demandant aucun compte, il a pu parfaitement cibler le discours qu’il fallait pour s’adresser aux classes heureuses bénéficiaires de la mondialisation et les unifier au-delà du clivage droite/gauche.

Le mouvement présidentiel se retrouve d’ailleurs avec les mêmes divisions que la France Insoumise, entre un pôle laïc-républicain, incarné par Jean-Michel Blanquer, et une tendance ouvertement multiculturaliste, revendiquée par un député comme Aurélien Taché.

 

“Un parti politique peut se maintenir longtemps après la disparition de  la conjoncture politique particulière qui lui a donné naissance”

Le Parti Socialiste a regroupé à certaines périodes de son histoire, Jacques Delors, Emmanuel Macron, Dominique Strauss-Kahn, Pierre Moscovisci d’un côté, Gérard Filoche, Jean-Pierre Chevènement, Arnaud Montebourg et Jean-Luc Mélenchon de l’autre. Une telle bizarrerie, une telle hétérogénéité idéologique n’a survécu que tant qu’il y avait des intérêts matériels à la défendre. Le Parti Socialiste a survécu à la rupture du programme commun, au tournant de la rigueur, la chute du mur, au NON au référendum de 2005, à la crise économique de 2008.  Il n’a pas survécu à Benoît Hamon et ses 6 %. Il a été logiquement remplacé par des mouvements politiques plus cohérents sur les enjeux socio-économiques et n’ayant pas une structure militante fixe et élaborée.

Une certaine morale politique émane de ce constat : un parti politique peut se maintenir longtemps après la disparition de  la conjoncture politique particulière qui lui a donné naissance. C’était, en l’occurrence, la stratégie de François Mitterrand de permettre à un parti politique ayant un programme radicalement social de parvenir au pouvoir, en s’appuyant sur le Parti Communiste. Mais il ne peut se maintenir éternellement et, en 2017, l’étoile a finalement explosé.

L’alliance avec Place publique avalise l’effacement historique de l’ancien parti de gouvernement, comme l’annonce Gaël Brustier :”Sans projet, sans stratégie, ce contrat relève du protocole compassionnel.”

Combien d’autres partis, nés avant l’élection d’Emmanuel Macron, avant la fin du clivage droite/gauche, avant les gilets jaunes, sont, eux aussi, des astres morts ?

Article réalisé par Pierre Sivera.