Les évolutions de la situation politique italienne depuis la crise économique de 2008 offrent de nombreuses leçons pour tous ceux qui souhaitent comprendre comment un système politique et ses principaux acteurs se disloquent, de la trajectoire de Berlusconi aux conséquences de l’austérité budgétaire, en passant par la crise migratoire et les attaques de l’Union européenne contre la souveraineté du pays. Les élections de mars 2018 et la formation du gouvernement M5S-Lega n’y font pas exception. A gauche, beaucoup de militants  se sont pourtant contentés de postures et de condamnations moralisatrices. Comprendre comment une majorité de gens en vient à voter pour la Lega et le M5S serait pourtant digne d’intérêt, non pour les imiter, mais pour comprendre pourquoi cette même majorité ne vote pas pour d’autres alternatives plus souhaitables.

 

« La vie, c’est comme une boite de chocolats, on ne sait jamais sur quoi on va tomber », « Luke, je suis ton père »… L’une des clés pour qu’un succès au cinéma s’enracine durablement dans la mémoire collective réside dans sa capacité à fabriquer des répliques cultes. Elles contribuent à rendre un film incontournable et à l’ancrer dans la culture populaire. Force est de constater qu’il en va de même dans le champ politique. En Italie, le gouvernement issu de l’alliance entre le Mouvement 5 étoiles (M5S) et la Lega, a provoqué de nombreuses réactions, parmi lesquelles pourraient bien émerger quelques répliques cultes. Mais, contrairement à leur cousines cinématographiques, on se souviendra de ces répliques non pour leur capacité à pénétrer positivement la culture populaire, mais pour leur totale déconnexion d’avec le sens commun.

 

Le sens des mots et des non-dits

Les mots ont un sens, la chose est connue. Les phrases que nous prononçons en disent bien plus sur nous et sur ce que nous pensons (ou ce que nous ne pensons pas) que sur le message que nous voulons transmettre. A ce titre, les réactions à la constitution du gouvernement M5S-Lega sont éclatantes d’enseignements tant elles ont traduit un déni quasi unanime face à de ce que les Italiens avaient exprimé lors des élections générales du 4 mars 2018.

D’un côté, de nombreux responsables et dirigeants européens ont clairement affiché leur mécontentement face à la volonté initiale du nouveau gouvernement de mener une politique économique incompatible avec le respect des traités budgétaires de l’Union européenne.

Ainsi, Guy Verhofstadt, président du groupe parlementaire européen de l’Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe, a déclaré le 29 mai dernier à la tribune du Parlement européen que « l’Italie n’est pas en difficulté à cause de l’euro, mais à cause d’un manque de réformes structurelles. L’Italie devrait faire ce que la France a commencé à faire. Réformes, réformes, réformes, et l’Italie sera sauvée ! » Curieuse réécriture de l’histoire, au vu du nombre de réformes intervenues depuis 2011 en Italie. Il suffit de lire les rapports de l’OCDE pour s’en convaincre : loi Salva Italia en décembre 2011 (retraites, déréglementation du droit des entreprises), lois Cresci Italia et Semplifica Italia de mars 2012 (concurrence sur le marché des produits, simplification des normes administratives), réforme du marché du travail de juin 2012, Job Act de Matteo Renzi en décembre 2014, loi Buona Scuola de 2015… Le même Guy Verhofstadt saluait d’ailleurs la même Italie en 2012 pour avoir « fait du bon travail » et s’être « remise sur pied ». La réalité est pourtant toute autre : malgré la multiplication des réformes structurelles, le pays ne se porte pas mieux. Mais, tel un médecin de Molière, Guy Verhofstadt ne jure que par la saignée.

D’autres responsables se sont montrés encore plus explicites. Le commissaire européen au Budget, Günther Oettinger, a affirmé le même jour, dans une interview à la radio Deutsche Welle, que « les marchés vont apprendre aux Italiens à bien voter. » Ce propos, dont la finesse est à la mesure de la douceur d’un éléphant marchant sur des œufs, témoigne d’un état d’esprit assez dérangeant. La démocratie est acceptable, mais seulement si elle va dans le sens qui convient. Assurer, comme le fait Günther Oettinger, qu’une force extérieure au peuple peut le contraindre dans sa décision, c’est admettre que l’Union européenne est un système dans lequel la souveraineté ne réside plus dans le peuple, mais dans la finance et ses technocrates.

D’un autre côté, un puissant vent de critiques est venu cette fois-ci de « la gauche ». Après plus de deux semaines de silence, Benoît Hamon s’est enfin décidé le 1er juin dernier à livrer son analyse sur les conséquences des élections italiennes et les soubresauts entourant la formation du gouvernement M5S/Lega. Sa réaction s’est limitée à un seul tweet : « Le leader de l’extrême droite italienne, anti étrangers, anti avortement, anti Europe nommé ministre de l’intérieur. Cette alliance « 5 étoiles / Lega » pue ». Dans une notable harmonie avec Bruxelles, ce ne fut donc pas le coup de force du veto du Président italien à la première proposition de gouvernement qui émeut Benoît Hamon. Cela aurait pourtant pu être l’occasion pour lui d’engager une introspection sur sa propre grille de lecture, sur ses analyses de la crise, sur la véritable nature de l’UE et sur la stratégie à adopter. De cela, il n’en est pas question. Le nouveau gouvernement est méchant et il n’y a pas besoin d’aller plus loin dans l’analyse.

Benoît Hamon n’a pas été le seul à gauche à réagir ainsi. Entre la caractérisation automatique du nouveau gouvernement comme d’extrême-droite (faisant fi de la complexité idéologique du M5S et du soutien que la même gauche avait apporté à Syriza début 2015 bien qu’elle se soit alliée au parti de droite nationaliste ANEL) et les commentaires à base de lecture dans les entrailles de canard sermonnant sur la résurgence imminente du fascisme, de nombreuses réactions de militants et de cadres de gauche nous ont laissé sur notre faim.

 

La (non) pensée Ned Stark en action

Ce déni est à mettre en perspective avec le parcours de Ned Stark, un personnage de la série Game of Throne. Idéal-type du chevalier juste et vertueux, il agit en toute occasion selon ce que lui dicte son code moral. Mû par son sens de l’honneur, Ned Stark s’appuie sur la seule légalité et le sens de la justice pour faire face aux Lannister, qui eux ne se privent pas de tricher, assassiner, menacer. Logiquement, l’honorable Stark finit par être trahi, arrêté et mis à mort. Dans un monde où personne n’est honorable, il se révèle incapable d’anticiper les actions de ses ennemis et de faire les choix qu’il faut pour conquérir le pouvoir et instituer un nouvel ordre civil fondé sur ses principes.

« Le syndrome Ned Stark peut donc se résumer ainsi : il ne suffit pas d’avoir raison, ni d’être bon, pour l’emporter en politique »

Dans son analyse politique de la série, Pablo Iglesias livre une brillante analyse de la praxis du pouvoir chez ce personnage : « Ned Stark est sans aucun doute moralement irréprochable. Mais le monde qui résulte des actions de ce héros moral est-il meilleur ou pire que le monde résultant des actions de Varys, de Tyrion ou de la Khaleesi, qui sont des personnages de nature davantage politique que morale ? Moralement parlant, un monde où les innocents doivent fuir et se cacher pendant que votre tête roule sur le sol est-il préférable à un monde où il vous reste encore des marges de manœuvre pour prendre le pouvoir et neutraliser le despotisme et la tyrannie ? « L’honneur » des Stark appartient à un monde meilleur. Mais il faut d’abord le gagner, ce monde […]. Dans un monde terrible, il est parfaitement possible que le seul résultat de nos « bonnes actions » soit un monde pire encore, encore plus injuste, encore plus impitoyable. En ce sens, on peut dire que le héros moral, comme Ned Stark, plutôt que de faire le bien, choisit toujours d’être lui-même bon (ce qui est une bien curieuse manière de l’être). »1

Le syndrome Ned Stark peut donc se résumer ainsi : il ne suffit pas d’avoir raison, ni d’être bon, pour l’emporter en politique. La recherche du bien commun doit l’emporter sur l’envie d’être le héraut de la morale absolue. Cela implique d’être capable d’admettre que nous ne vivons pas dans un monde idéal et de voir les choses telles qu’elles sont. Sinon, on perd et on ne change pas la réalité.

Or, on observe, aussi bien chez les libéraux que dans les rangs de « la gauche », la manifestation de ce syndrome. Comme Ned Stark, tous préfèrent demeurer dans leurs certitudes plutôt que de se montrer suffisamment souples pour comprendre et analyser honnêtement la situation. Il émane de ces deux camps une même exigence de pureté en préalable à toute discussion, à toute compréhension possible de l’interlocuteur auquel ils sont confrontés. Pour les libéraux de l’Union européennes, cette pureté réside dans l’acceptation, l’adoration même, du cadre budgétaire et économique européen fondé sur la rigueur et la libéralisation à tout va. S’ils doivent choisir entre la démocratie et le respect des traités, ils opteront en dernière instance pour la deuxième option.

cc by Li Chen

Pour ce qui est de la gauche, cette exigence de pureté prend les traits de la rigidité moralisatrice de Ned Stark. Puisque le programme de gouvernement prévoit une politique fermement anti-migrants, alors l’alliance M5S/Lega se révèle impure et ne mérite pas qu’on s’attarde davantage sur son cas. Peu importe que « la gauche » italienne, qu’on y inclue ou non le Parti démocrate, ait été laminée et réduite à un espace marginal du champ politique. Peu importe que la grande majorité des classes populaires et des jeunes, pourtant cœur de cible de la gauche morale, ait voté pour ces deux partis. Peu importe qu’une fois encore, l’Union européenne s’en prenne à un pays qui a le malheur de vouloir essayer autre chose. Seul compte le prisme du pur respect des codes de la gauche.

Les militants qui réagissent ainsi le font par confort moral. Ils préfèrent se rassurer plutôt que de chercher à avoir une prise sur le réel. Or, faisons un bilan : après 30 ans de leçons moralisatrices de « la gauche » contre ceux votant pour l’extrême droite, cette dernière a-t-elle reculé ? Après 30 ans de transe sur la résurrection de la bête immonde et du fascisme, le monde est-il meilleur ? La gauche morale a les mains pures, mais elle n’a plus de mains.

 

Penser au-delà de l’indignation morale primaire.

Ce qui s’est passé en Italie mériterait pourtant d’être analysé sérieusement, au vu des leçons politiques à en tirer. Il ne s’agit pas ici de défendre le gouvernement M5S/Lega, qui est assurément condamnable sur beaucoup de points, mais de se donner les moyens de comprendre comment ces deux partis ont réussi à rassembler 50% des voix. Les nombreux sondages effectués depuis montrent même que les deux partis atteindraient désormais 60% des voix en cas de nouvelles élections. Voici donc quelques pistes de réflexion esquissées.

« Le M5S et la Lega, chacun à sa manière, se sont positionnés comme les défenseurs de la souveraineté et de l’identité du peuple italien. »

ALBERTO PIZZOLI/AFP/Getty Images

Le M5S et la Lega se sont engouffrés dans un espace politique inoccupé en s’appropriant la demande de dégagisme du peuple italien face à des partis traditionnels incapables d’endiguer la crise et des « élites » empêtrées dans d’innombrables scandales de corruption. Ces mêmes élites qui exigent continuellement des sacrifices aux gens ordinaires, sans que cela ne produise de résultats merveilleux sur la croissance et le niveau de vie. La croissance reste atone depuis les années 2000, l’investissement, l’épargne et la productivité s’effondrent. Les jeunes s’expatrient en masse et le taux de natalité baisse, preuve du pessimisme collectif pour l’avenir du pays. De plus, l’Italie se retrouve en première ligne dans la gestion de la crise migratoire. Dans ce cadre, le discours habituel de « la gauche » sur l’Europe sociale à venir et l’ouverture des frontières n’est évidemment pas audible.

Le M5S et la Lega, chacun à sa manière, ont compris cela et se sont positionnés comme les défenseurs de la souveraineté et de l’identité du peuple italien. Ces deux mots peuvent ne pas faire plaisir, mais ils sont pourtant indispensables pour comprendre la réaction d’un nombre croissant de gens.

Sans souveraineté, il ne peut y avoir de démocratie. Salué par l’UE et les chefs d’Etats européens, le veto qu’a imposé le président italien à la première proposition de gouvernement, au motif que le ministre de l’économie avait auparavant tenu des propos hostiles à l’euro, montre bien que la bataille fondamentale au sein de l’Union européenne réside dans la capacité des états membres à maintenir leur à choisir leur destin, que cela plaise ou non aux marchés et aux dirigeants de l’UE.

Garibaldi, révolutionnaire internationaliste et un des fondateurs de la nation italienne.

L’identité, quant à elle, est fondamentalement liée à la souveraineté. Une communauté politique a besoin d’une culture commune, de références communes et de mythes communs pour exister dans la durée. De même, l’identité se dilue sans souveraineté. Dans un pays soumis à une forte pression migratoire et à une grave crise politique, économique, démographique, sociale et culturelle, la demande de protection de la population est compréhensible. Cette demande se traduit par un besoin de repères. Le M5S et la Lega ont proposé leurs propres repères, tandis que la gauche a abandonné ce terrain jugé trop impur. Le résultat a montré qui avait raison. La gauche est désormais hors-jeu, et risque de l’être pour un bon bout de temps. Investir le terrain de la souveraineté et de l’identité ne signifie pas apporter les mêmes réponses que l’adversaire. Au contraire, cela permet d’en souligner les incohérences et les limites tout en développant son propre récit.

Pour éviter que les demandes de dégagisme et de protection ne se portent sur une force équivalente à l’alliance M5S/Lega, il est indispensable de renoncer définitivement à l’auto-enfermement dans la condamnation morale ou le confort du discours traditionnel de la gauche. S’en séparer pour analyser froidement la situation, entendre et comprendre les demandes des gens et oser s’approprier de nouveaux combats, voilà un bon point de départ pour ceux qui voudraient représenter une alternative.

Toutefois, après quelques mois de gouvernement, les choses pourraient bien évoluer pour le gouvernement Lega-M5S. Après avoir pris quelques premières mesures qui semblaient confirmer sa volonté de rupture, à l’image du décret-loi Dignita réglementant le marché du travail, il semble finalement que le gouvernement italien ait revu dans les faits largement à la baisse cette volonté de rupture en acceptant un budget diminué par rapport à ses exigences initiales. On note d’ailleurs un changement de ton de la part de l’Union européenne. Serait-on en train d’assister au même scénario que celui qui avait conduit en 2015 le gouvernement grec de Tsipras à abandonner toutes ses promesses de politique anti-austérité ? Si cela se vérifie, alors une autre leçon sera confirmée, celle que pour distinguer les faussaires des vraies alternatives, l’épreuve de vérité se situe dans la confrontation avec l’UE, dans la capacité à dire non. Et à s’y tenir.

 

Article réalisé par Paul Deboutin.

 

1     IGLESIAS Pablo (sous la direction de), Les leçons politiques de     Game of Thrones, 2015, post-éditions.

 

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