La  première place accordée au RN aux élections européennes, qui devance de 0,90 points et 200 000 voix la République en Marche, démontre que le gouvernement reste impopulaire malgré le « grand débat national ». Mais si le pouvoir gouvernemental s’appuie sur une base sociale-électorale restreinte, on ne peut pas en dire autant du système libéral dans son ensemble, résilient électoralement. Pour toujours ?

Comme l’a démontré le bilan “médical” du mouvement des Gilets jaunes (plus d’une vingtaine d’éborgnés, les  mutilés, les centaines de blessés graves), le décalage entre le discours officiel libéral et une pratique ultra-répressive du pouvoir aura rarement été aussi élevé sous la Ve République.

Ce sont les contradictions internes au capitalisme français qui l’ont amené à son stade actuel de radicalisation-répression. Celui-ci se caractérise également par la réduction progressive de la base sociale sur laquelle s’appuie la bourgeoisie technocratique pour maintenir son ordre de domination. Les classes moyennes sont soumises à un processus de polarisation et sont désormais tiraillées entre deux blocs. Un premier bloc  précarisé, de plus en plus éloigné des grandes villes, décroche économiquement et culturellement pour rejoindre la catégories des classes populaires.

“Ce club social-culturel dominant n’est pas aussi limité électoralement qu’il pourrait l’être”

Un second bloc, composé de cadres du privé et du public qui votaient respectivement PS et LR, s’est endurci et apuré idéologiquement et soutient désormais majoritairement la macronie.

Mais ce club social-culturel dominant n’est pas aussi limité électoralement qu’il pourrait l’être. L’effondrement de la macronie ne se traduirait pas nécessairement par l’immixtion au pouvoir d’un programme social, d’une expérience souverainiste ou d’un pouvoir aux communes et aux usines autogérées.

Analyse par blocs : des constantes et des variations.  

. (Yoan Valat/Pool photo via AP)

L’analyse par blocs donne une grille de lecture très intéressante des résultats électoraux depuis 2002. On constate ainsi que le bloc de gauche culturelle n’a cessé de se réduire, de 45% de l’électorat lors de la réélection de Chirac, à 30% en 2017 et 2019. Au sein dudit bloc, la sous-catégorie de la gauche antilibérale (PC, Generations, France Insoumise, Lutte Ouvrière)  est minoritaire en 2019 malgré cinq ans de renoncements hollandistes et de pratique du pouvoir social-démocrate. Il faut cependant préciser que le mode de scrutin et l’abstention défavorisent la gauche antilibérale aux élections européennes, les catégories les plus populaires de l’électorat, plus susceptibles d’adopter un vote contestataire se déplaçant peu. La percée de la liste de la liste Europe Ecologie Les Verts, à 13%, explique en bonne partie ce rapport de force interne à gauche.

A l’inverse, au sein de la droite culturelle, le vote populiste-national (UPR, RN, Les patriotes, Debout la France) est clairement hégémonique, représentant désormais environ 80% de ce vote. L’effondrement des libéraux- conservateurs et la débandade des Républicains est le résultat d’un travail d’un véritable déplacement idéologique de la droite dite « classique ». Cette dernière ayant abandonné toute revendication nationale, alignée comme elle l’est sur l’OTAN et les libertés de circulations européennes, c’est désormais le nationalisme qui s’approprie la demande identitaire grâce à un discours efficace aux accents pseudo-gaullistes. Le bloc de la droite culturelle, lui, reste lui stable depuis 15 ans, à environ 45% de l’électorat..

Le bloc libéral-européen tient bon.

Que se passerait-il en cas d’effondrement de la macronie à court terme ?

Il est possible que le système libéral-européen arrive à se maintenir en place, par un tour de passe-passe similaire à celui que fut l’élection de Macron en 2017, ou celle de Sarkozy en 2007. Ces deux anciens ministres des quinquennats ayant précédé leur élection avaient eu la faveur médiatique d’être présentés comme incarnant une rupture politique, ce qui ne veut pas dire autre chose dans le langage journalistique qu’innovation communicationnelle interne aux partis néolibéraux.

“En additionnant les votes de 2019 pour les partis libéraux-européens (Parti Socialiste, les Verts, En Marche, UDI, Les Républicains),  on arrive à un total de 52% des voix exprimées. Dans un tel contexte, le gouvernement peut tomber, le système c’est moins probable.”

Pourquoi ce constat ? En additionnant les votes de 2019 pour les partis libéraux-européens (Parti Socialiste, les Verts, En Marche, UDI, Les Républicains),  on arrive à un total de 52% des voix exprimées. A l’inverse, en regroupant les partis ayant un discours populiste-national-de droite ou populiste-antilibéral-de-gauche, le total « populismes »  est cantonné à un maigre score de 43%. Dans un tel contexte, le gouvernement peut tomber, le système c’est moins probable.En 2017, c’était 50-50. En 2012, le bloc “populismes” regroupait 32% contre 67% pour le bloc libéral-européen. En 2007, le vote système regroupait carrément 77% des voix, réaction probable au traumatisme légitime du 21 Avril 2002 et à l’injonction au “vote utile”.

Dans les données à prendre en compte et qui ajoutent à la thèse d’une résilience relative du “système”, il y a notamment cet état de fait que le programme politique “social” des nationalismes français est souvent très modéré, voire inexistant, malgré une radicalité discursive « antilibérale ». Le vote Rassemblement National, souvent présenté comme un vote de suprême radicalité par ceux qui le pratiquent, ressemble plutôt au cautionnement d’un programme économique social-démocrate modéré, mis à part le protectionnisme.

Autre donnée, la gauche antilibérale se prive d’un programme politique national-souverainiste cohérent et, par là même, se prive de toute possibilité d’agir dans

le sens d’un rapport de force matériel crédible contre le capitalisme mondialisé., Cette incapacité programmée s’ajoute à son impuissance actuelle, car un discours abstrait sur la question nationale-identitaire la prive de toute possibilité d’arriver au pouvoir. Ce faisant elle laisse en effet toujours une marge d’avance au populisme de droite, dans un contexte géopolitique et politique priorisant les questions identitaires. Marge d’autant plus importante que les conditions d’apparitions de ce contexte sont installées pour le long terme et leur pic n’est pas atteint.  Quant au seul parti électoral proposant encore la socialisation des moyens de production, qui est peut-être la seule solution rationnelle à l’effondrement global de notre modèle productif, Lutte Ouvrière, il est à 0,7%.

L’histoire lente et les accélérations.  

Avec ces données en tête, et malgré l’abstention massive, on peut donc constater que la pensée contestataire stagne, ou, à minima,  que le bloc libéral-européen s’effrite lentement, se redresse parfois, remonte et rechute. Malgré la multiplicité des problèmes sociaux (économiques, écologiques, identitaires), leur irruption dans le réel et le spectaculaire (manifestations violentes, catastrophes écologiques, tensions communautaires, attentats, xénophobie), provoque pour l’instant une réaction de peur pro-institutionnelle et engendre régulièrement un réflexe d’ordre. C’est ainsi que peut s’interpréter le vote pour les Verts, qui réalisent 20% à Paris, un vote qui préserve les structures fondamentales inégalitaires mais permet à un électorat timoré de démontrer son insatisfaction de diplômé, parce que « les choses ne vont pas bien » et « qu’il faudrait que ça bouge. » En 1872, après la Commune, après que le parlement avait fait interdire pénalement toute organisation qui visait à la grève ou l’abolition de la propriété privée, on a créé une commission parlementaire chargée d’une enquête sur les conditions de travail. En 2019, année des gilets jaunes, les classes urbaines votent directement pour le pouvoir ou indirectement, pour un parti qui axe son discours sur “l’urgence climatique” mais dont le candidat proclame en même temps que “L’Union européenne est une chance pour les Etats membres” et qu”il faut établir un “droit à l’euro.” Verts est le diminutif de Versaillais, et Paris est leur nouveau Versailles.

“Malgré la multiplicité des problèmes sociaux (économiques, écologiques, identitaires), leur irruption dans le réel et le spectaculaire (manifestations violentes, catastrophes écologiques, tensions communautaires, attentats, xénophobie), provoque pour l’instant une réaction de peur pro-institutionnelle et engendre régulièrement un réflexe d’ordre”

Bien sûr, la légitimité « électorale » du système libéral-bourgeois  ne dit rien de sa légitimité tout court, démocratique, sociale, sans aborder la question de son bien-fondé moral ou de sa justesse esthétique. Les mémoires sont encore fraîches de la malversation politique mobilisée par Nicolas Sarkozy lorsqu’il a bafoué le vote du “Non” à la Constitution européenne en imposant le traité de Lisbonne, en 2008. Et la matelassure oligarchique est bourrée de manipulations médiatiques, de mensonges, de trahisons, de dérivatifs sociaux organisés, le festivisme, l’art de consommation de masse, les petites polémiques, l’idéologie et l’économie du « bien-être ».

Si le système tient encore, c’est indéniablement contre la volonté populaire, tant il est minoritaire sur toutes les thématiques politiques : le libéralisme est haï, le mythe de l’Europe sociale ne peut être évoqué sans provoquer un éclat de rire, les fauteurs de guerre en Libye et en Irak rasent les murs et l’idéologie communautariste à l’anglo-saxonne provoque un rejet massif dans toute l’Europe. Il n’y a guère que le productivisme qui maintient son mythe dans l’inconscient collectif, tant le discours écologiste, à gauche comme à droite, traduit un schéma idéologique alter-productiviste plutôt qu’une véritable décroissance.

Mais ce même système peut s’appuyer, au moins partiellement, et dans des conditions discutables, sur une légitimité électorale.

“Il y a un un phénomène que l’on peut qualifier de baisse tendancielle du taux de légitimité politique d’un groupe idéologique au pouvoir, quel qu’il soit”

Cependant, les groupes sociaux qui s’identifient culturellement, institutionnellement, économiquement comme perdants d’une organisation politique  donnée finissent toujours par renverser la table, quand la réalisation de leur hégémonie démographique s’articule à une conscience d’intérêts bien compris et à un discours cohérent. Il y a un un phénomène que l’on peut qualifier de baisse tendancielle du taux de légitimité politique d’un groupe idéologique au pouvoir, quel qu’il soit. Le pouvoir use la capacité à se maintenir au pouvoir, par phénomène de nécessaire oligarchisation et de restriction progressive de ceux qui y collaborent. L’épisode de la Fronde avait traumatisé l’enfance de Louis XIV, obligé de quitter Paris avec sa cour. La méthodologie de gestion étatique, en réaction au pouvoir des parlements, adoptée par le Roi Soleil a permis la plus longue période de stabilité politique de l’histoire de la monarchie. Seulement, quand cette période  s’est interrompue, elle l’a été par la Révolution de 1789, c’est-à-dire la plus intense période de lutte des classes et d’inventivité politique en trois siècles, et par un terrible cycle de guerres civiles et européennes.

C’est le paradoxe des systèmes politiques maintenus artificiellement par l’apparence de l’ordre  : plus leur domination dure, plus dure sera la chute.

Article réalisé par Paul Raja.