Politique

Le voile, l’idiot et le doigt.

Le 11 octobre 2019, Julien ODOUL, président du groupe Rassemblement National au Conseil régional de Bourgogne, interpellait violemment la présidente de Région Marie-Guite Dufay, furieux de voir dans l’hémicycle une mère voilée accompagnant une classe de CM2. Plus avant, une polémique éclatait quant à une affiche de la Fédération des Conseils de Parents d’élèves qui présentait une femme voilée en sortie scolaire. Ces polémiques à répétition sur la question du voile sont symptomatiques d’une délocalisation du débat sur des étendards religieux qui au final ne font pas avancer les discussions sur la laïcité, et détournent l’opinion publique du véritable problème. Tentons d’y voir plus clair, et de comprendre pourquoi, même si les discours sont à priori antagonistes, ces deux polémiques servent un agenda politique déconnecté des réalités.

Le voile : un produit médiatique.

Ce cliché, pris lors de l’intervention violente de Julien Odoul, a fait le tour de la toile.

L’affaire a fait du bruit. Le jeune conseiller régional Julien Odoul, membre du bureau national du Rassemblement national, en fait un sujet de fierté. Le 11 octobre 2019, il publie sur Twitter une courte vidéo où on le voit interpeller violemment la présidente de région Marie-Guite Dufay. Après avoir aperçu une maman d’élève dans le public portant le voile, il lui intime de le lui faire retirer. La vidéo est assortie de ce descriptif : “Au nom de nos principes républicains et laïcs, j’ai demandé à @MarieGuiteDufay de faire enlever le voile islamique d’une accompagnatrice scolaire présente dans l’hémicycle. Après l’assassinat de 4 de nos policiers, nous ne pouvons pas tolérer cette provocation communautariste.” La vidéo, qui montre ensuite l’enfant de la jeune mère fondre en larmes dans ses bras, a été l’objet de débats enflammés sur les réseaux sociaux, et les médias se sont saisis très rapidement du sujet. 

Quelques jours plus tôt, la Fédération Nationale des Conseils de Parents d’élèves, fédération majoritaire de représentants de parents en France, ancrée à gauche, était au coeur d’une polémique qui a divisé jusqu’en son sein. Après la diffusion d’une affiche représentant une mère voilée, assortie du slogan “Oui, je vais en sortie scolaire, et alors ?”, le polémiste Laurent Bouvet, président du Printemps républicain, avait publié un détournement où la mère était remplacée par des djihadistes. L’ensemble de la sphère politique s’était saisie de la polémique, les uns défendant la FCPE, d’autres la mettant en cause. Ces deux exemples montrent à quel point le voile est sujet à controverse et comment la sphère médiatique s’en saisit à intervalles réguliers pour alimenter une polémique permanente qui éloigne des vrais enjeux.

L’affiche polémique de la FCPE

Des polémiques déconnectées.

Pendant que les plateaux télévisés s’enflamment et que les polémistes s’écharpent, le terrorisme islamiste tue. Il tue en France, où quatre policiers ont perdu la vie au sein même de la préfecture, du fait de la radicalisation d’un de ses agents. Il tue au Moyen-Orient, où l’Etat islamique connaît un regain d’activité du fait de l’invasion turque au Rojava. Il tue, chaque jour, dans les pays du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. Des citoyens français se radicalisent et partent faire le jihad, au nom de l’Islam politique. Ces campagnes médiatiques à propos du voile ne font ni avancer le débat sur la laïcité, ni la lutte contre le terrorisme islamiste, qui est l’un des dangers majeurs de notre siècle. Elles sont déconnectées de la réalité sociale et internationale, et ne permettent pas une approche pragmatique, car elles favorisent la “politique de la communication”, méthodologie tout à fait appréciée du gouvernement. 

Outre la nécessité de replacer ce débat dans un cadre sain où il ne sert pas simplement les préoccupations d’un gouvernement qui a tout intérêt à concentrer les querelles idéologiques sur les parties immergées de l’iceberg de la laïcité, ces polémiques constituent un terreau fertile pour les idées discriminatoires et délatoires du gouvernement. On retiendra par exemple le discours de Christophe Castaner qui appelle de façon hyper-explicite au fichage des citoyens. L’amalgame qui est soutenu par ces discours de haine, qui défendent une vision biaisée de ce qu’est la République, sont intolérables. 

Un débat délocalisé.

Le débat sur la laïcité est important et nécessaire au sein de notre République. La place des insignes religieux, de toutes sortes, et de quelque religion qu’il s’agisse, doit être soumise au débat, et les discussions à ce sujet doivent avoir lieu. Pour autant, elles doivent se limiter au débat républicain et ne doivent pas être l’objet de prosélytisme religieux, de clientélisme ni être vectrices d’une haine dirigée à l’égard des individus. Un sujet aussi sensible et nécessaire mérite une sortie par le haut, qui interroge les concepts et les idées dans le cadre républicain de la démocratie et du respect. Lorsque des vies et des affects sont en jeu, les responsables politiques doivent souscrire à une discipline tout à fait particulière et à un respect total des individus et de leur intégrité. 

Julien ODOUL

Lorsque Julien Odoul s’en prend à cette mère voilée, ce n’est pas sain pour le dialogue en ceci qu’il cristallise les tensions au niveau de l’individu. Cette mère n’a pas à devenir l’étendard de ses idées et son opposition au voile dans l’espace publique ne peut pas devenir un prétexte de haine et de dénonciation. Au-delà des critiques qui peuvent être faites sur le fond à propos de son discours, hypocrite lorsque l’on connaît la propension de cet élu à défendre la matrice chrétienne du pays et le droit des mairies à en abuser, il dépasse le cadre républicain en tenant ses propos. Sa position d’élu ne lui permet pas d’outrepasser les lois en matière d’humiliation et de calomnie. Le cadre actuel de la loi n’interdisant pas aux mères accompagnatrices de porter le voile, il n’a aucune légitimité à se réclamer de la loi de la République pour faire de cette femme le symbole de ses desideratas idéologiques.

La polémique liée à la FCPE touche à un autre sujet de récupération inappropriée du débat. Au-delà de la défense du droit des femmes musulmanes portant le voile à accompagner leurs enfants en sortie, ce qui est sujet au débat et ouvre des dilemmes complexes, l’usage de cette affiche cristallise encore une fois le débat à des fins purement électoralistes et clientélistes qui ne font pas honneur à l’importance du sujet. 

Ces polémiques desservent le camp laïque et républicain, elles ne permettent pas l’ouverture d’un débat sain et ouvert qui respecterait les individus dans leur intégrité. Elles cristallisent les débats sur la laïcité autour des musulmans, certains créant volontairement un pont avec l’islamisme radical. A l’inverse, la FCPE, joue la carte d’un faux angélisme électoraliste. En vérité, ils ne sont pas naïfs, mais suivent l’esprit de la trajectoire fixée dans le rapport de Terra Nova, ce think-tank proche du Parti socialiste, sur l’avenir du vivier électoral de la gauche. Cette stratégie est contre-productive, et, en plus d’alimenter un buzz permanent qui n’apporte aucune pertinence au sujet, elle  se retrouve divisée en son propre sein et n’interroge pas les problématiques soulevées par le prosélytisme religieux.

Les questions de laïcité doivent être abordées dans toute leur complexité et en prenant en considération toutes les sphères qu’elles impliquent. Elles ne peuvent pas être prétextes à des discours anti-républicains, et la question du voile ne suffit pas à répondre à toutes les problématiques liées à ce sujet. Aussi, lorsque obstructeurs et défenseurs du voile s’impliquent communément dans un combat anti-républicain au nom d’une prétendue laïcité, et qu’elle ne devient qu’un objet médiatique qui sert leurs intérêts individuels, ils ne peuvent prétendre exercer dans le cadre de la République. 

Sacha Mokritzky.

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire.Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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