Quelques mois après la publication des résultats de la Consultation Nationale Étudiante du REFEDD, c’est au tour du collectif Pour un réveil écologique de publier le rapport de son Grand Baromètre. Cette enquête dresse un bilan de la prise en compte des enjeux de transition écologique par les établissements d’enseignement supérieur en France. Le moins que nous puissions dire, c’est que ce bilan est mitigé.

           L’enquête, à laquelle ont répondu 39 établissements de l’enseignement supérieur du pays, livre un constat alarmant : seuls 15% de ces établissements déclarent vouloir former 100% de leurs étudiants aux enjeux de transition écologique. Deux ans après que the Shift Project nous a appris que seulement 11% des formations du supérieur proposent des cours obligatoires sur les enjeux énergie-climat[1], et bien que 69% des étudiants souhaitent être davantage formés aux enjeux environnementaux[2], les établissements du supérieur sont encore loin de la mobilisation optimale en ce qui concerne la transition écologique.

           Si ce rapport entend participer à la mise en dynamique des écoles et universités en multipliant les propositions de bonnes pratiques dont elles peuvent se saisir, il met surtout en avant quatre grandes conclusions :

  1. L’écologie est de plus en plus présente dans les formations ;
  2. Un besoin de cohérence dans la stratégie de l’établissement : recherche académique, orientation professionnelle, etc. ;
  3. Un manque de moyens humains et financiers alloués à la transition écologique ;
  4. Un plan national nécessaire pour embarquer tous les établissements dans la dynamique.
Un bilan très mitigé qui confirme le retard de l’enseignement supérieur sur la prise en compte des enjeux de la transition écologique.

Le rapport est partiellement rassurant, en nous apprenant que 66% des établissements « déclarent intégrer les enjeux de transition écologique dans leur stratégie actuelle », ou encore que « des associations axées sur le développement durable au sein des établissements [sont] de plus en plus actives et mises en valeur dans les établissements ». Difficile néanmoins de se réjouir de ces constats quand, parallèlement, il conclut qu’aucun établissement n’inclut les enjeux de transition écologique dans l’ensemble de ses formations, qu’aucun non plus ne mesure l’impact des débouchés de ses formations sur l’environnement, ou que de nombreuses opérations de « verdissement » des campus relèvent en fait du greenwashing.

           Le constat déjà fait dans le rapport publié en 2019 par The Shift Project se confirme ici : il existe d’importantes inégalités entre les écoles de commerce, les écoles d’ingénieurs et les universités, en termes de prise en compte des enjeux de la transition écologique, notamment dans les formations. Tandis que 77% des écoles de commerce interrogées, et 73% des écoles d’ingénieurs, proposent au moins un cours obligatoire sur ces sujets, seule une université sur les sept ayant répondu à l’enquête propose un cours obligatoire à l’ensemble des étudiants de première année. Si des modules de formation dédiés existent, les établissements n’expriment que peu de volonté de former l’ensemble de leurs étudiants à ces enjeux : cela n’est souhaité que par 16% des écoles de commerce, 21% des écoles d’ingénieur, et par aucune des universités qui ont répondu à l’enquête.

           Au-delà des questions de formation, prégnantes dans le débat, le rapport montre aussi certaines limites dans la stratégie et la gouvernance des établissements, ou encore dans la recherche, avec une fois de plus d’importantes disparités entre les écoles et les universités. Si 100% des universités interrogées disposent d’au moins un poste de chargé de mission DD&RS (Développement Durable et Responsabilité Sociétale), ce n’est le cas que pour 47% des écoles d’ingénieurs. Concernant le Label DD&RS, qui certifie que les établissements qui l’obtiennent sont engagés dans une démarche respectant un référentiel DD&RS national, il n’a été obtenu que par 23% des écoles de commerce, 36% des écoles d’ingénieurs, et 14% des universités interrogées. Concernant la recherche, si elle peut agir en faveur de la transition au travers des thématiques adoptées par les chercheurs, le rapport fait apparaître que dans les trois types d’établissements, les réflexions sur les finalités de la recherche et ses impacts sur l’environnement et le dérèglement climatique sont floues et peu abouties.

Des initiatives locales difficiles à mettre en œuvre

Ce retard manifeste des établissements du supérieur ne leur incombe pas totalement, et ils ont « globalement conscience des freins qui ralentissent l’intégration de la transition écologique en leur sein ». Il faut replacer les conclusions de ce rapport dans le contexte actuel de l’enseignement supérieur pour en trouver quelques explications.

La multiplication des initiatives demandant une meilleure prise en compte des enjeux climatiques dans l’enseignement supérieur sont récentes. Or, peu ignorent que ces derniers mois ont été particulièrement difficiles pour les établissements, devant s’adapter à la crise sanitaire sans le soutien de leur ministère principal de tutelle. En effet, les équipes administratives et pédagogiques ont dû rapidement s’adapter aux enseignements à distance, et à un public étudiant en grande souffrance qui demande un suivi pédagogique et social encore plus important qu’en temps normal. Dans ces conditions, difficile pour elles de libérer du temps pour impulser la mise en place de nouveaux projets et nouvelles politiques locales.

©Jordan Gamaire

           En plus de la gestion des enseignements en période de crise, les équipes sont mobilisées pour mettre en œuvre les réformes successives qui bousculent les établissements, et en particulier les universités : la réforme de l’accès aux études de santé, qui demande de transformer certaines licences en L.AS (Licences Accès Santé) et d’organiser davantage d’épreuves de concours d’entrée dans les filières de santé ; la réforme du DUT (Diplômes Universitaires de Technologique) qui demande la création pour chacun de ces diplômes d’une troisième année pour les remplacer par des BUT (Bachelors Universitaires de Technologie) souvent sans ressources humaines et financières supplémentaire ; et la LPR (Loi de Programmation de la Recherche), qui a entraîné une forte levée de bouclier dans les communautés universitaires, notamment car elle accentue la mise en concurrence de la recherche et donc le temps passé par les chercheurs à la chasse aux financements aux détriments des autres activités du métier.

           Au-delà de la crise et des réformes, la situation budgétaire des établissements du supérieur est souvent délicate. Soumises à une gestion proche de celle des entreprises depuis la loi Pécresse de 2007 et à un plafond d’emplois, leurs capacités d’investissement dans des initiatives d’ampleur (création de formations et d’enseignements, rénovations thermiques des bâtiments, refonte des marchés publics, etc.) sont très limitées. Bien souvent, seuls les financements par appels à projets peuvent financer ces actions, mais répondre à ces appels demande déjà la mobilisation de moyens humains et financiers.

La nécessité d’une politique nationale  

           La solution ne doit-elle pas alors venir d’en haut ? Ce ne sera probablement pas le cas sous le mandat d’Emmanuel Macron. En effet, aucune volonté politique nationale claire ne se dégage des actions du gouvernement ou de sa majorité parlementaire, en faveur de l’implication de l’enseignement supérieur dans la transition écologique. Une proposition de loi intergroupes[3], qui prévoyait notamment l’inclusion systématique des enjeux liés à la préservation de l’environnement et de la biodiversité dans les formations, a été déposée en septembre 2019, mais finalement rejetée. Pour le moment, nous n’avons pas de nouvelles du groupe de travail créé par la ministre Frédérique Vidal et présidé par le climatologue Jean Jouzel, qui a pour objectif de réfléchir à une meilleure prise en compte des enjeux de la transition dans l’enseignement supérieur.

Il faut tout de même souligner l’initiative du Manuel de la Grande Transition, commande du ministère de l’Enseignement Supérieur confiée au Campus de la Transition, et rédigé par un collectif d’enseignants-chercheurs, d’étudiants et d’experts. Si les bonnes volontés peuvent se reposer sur cet outil, cela n’efface pas les difficultés que nous venons de citer, qui rendent difficile l’impulsion de réels projets de formations des étudiants à ces enjeux. Difficile de mobiliser les équipes dans la mise en place de tels projets sans qu’une politique nationale non seulement ne les rende obligatoires, mais surtout, donne les moyens humains et financiers pour le faire. Le rapport recommande la mise en place d’un plan national pour « embarquer tous les établissements dans la dynamique » et pour « impulser des transformations ambitieuses dans l’ensemble des établissements ». Pour le moment, il est optimiste d’espérer une telle politique, dans un contexte où la vision de l’enseignement supérieur et de la recherche par la ministre et le gouvernement repose davantage sur la mise en concurrence accrue et le désinvestissement public, que sur des politiques ambitieuses d’investissements financiers et de redéfinition des priorités nationales.

Notes :

[1] « Mobiliser l’Enseignement Supérieur pour le Climat », The Shift Project, 24 mars 2019

[2] Selon les résultats de la Consultation Nationale Étudiante 2020 réalisée par le REFEDD

[3] Proposition de loi n°2263 relative à la généralisation de l’enseignement des enjeux liés à la préservation de l’environnement et de la diversité biologique et aux changements climatiques dans le cadre des limites planétaires.

Jordan Gamaire
Sociologue et politiste de formation, apprenti chercheur en sciences politiques et sociales. Ex-vice-president étudiant d'université. Écolo décroissant convaincu le week-end, encore plus convaincu la semaine.

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