3 médias s’entrecroisent : Kevin Victoire, responsable de la revue du Comptoir et journaliste à Marianne, Lenny Benbara, directeur de publication de Le Vent se lève sont réunis pour la première fois par Reconstruire. Dialogue entre deux versions du populisme adossées à deux auteurs (Chantal Mouffe et Jean-Claude Michéa), entre deux jeunes médias engagés dans la construction d’une contre-hégémonie culturelle.

Ci-dessous, la 2ème partie de cet entretien croisé. Retrouvez la 1ère partie ici

 

 

Après la création d’Aufstehen et les déclarations de Mélenchon, critiquant “ceux qui organisent l’immigration pour faire pression sur les salaires”, les débats sur l’immigration divisent dorénavant jusqu’à la gauche radicale. Les Etats providences occidentaux sont-ils soumis à ce que David Goodhart qualifie de tension entre solidarité et diversité ? Une société qui subit un processus d’hétérogénéisation culturelle prépare t-elle une absence de sentiment collectif qui est le terreau du libéralisme ?

Lenny Benbara : Non je ne suis pas d’accord avec ça, je crois que la question est fondamentalement politique. Elle dépend de la façon dont on construit le clivage politique et de la façon dont on construit la catégorie de peuple, de façon ouverte. Je crois que le peuple se constitue dans un rapport avec l’oligarchie, et il faut une définition qui soit capable d’appréhender l’ensemble des positions hétérogènes y compris sur le plan culturel. Même si on peut constater des phénomènes d’hétérogénéisation culturelle et la présence de forces centrifuges au sein de la société, ce n’est pas en mettant le clivage sur cette question là qu’on va reconstruire une homogénéité. Mais à l’inverse, c’est dans l’action, dans cette espèce de revendication, dans cette réinscription de l’agenda politique des valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité, et d’une société plus juste, plus solidaire, plus écologique, qu’on va permettre de reconstruire une forme de fraternité entre des gens qui sont très dispersés, qui vivent différemment, qui ont des moeurs religieuses différentes.

Les gilets jaunes fournissent une leçon là-dessus : beaucoup de gens ont expliqué qu’ils avaient de nouveau des liens politiques, ils parlaient aux autres. Il n’est pas nécessaire d’avoir la même religion pour se parler. C’est un rappel : dans l’action, dans le rapport conflictuel, dans l’action politique se recrée une sorte d’auto-définition de soi, et d’auto-reconnaissance d’un destin partagé. Je crois que c’est une question fondamentalement politique et qui dépendra de la capacité des acteurs à projeter ce genre d’idées.

Après, il est vrai que, dans une société néolibérale où la peur se vit de façon éclatée et atomisée, il y a un terreau propice à une réarticulation des positions qui conduit à déplacer la frontière politique vers la désignation des immigrés, ou de ceux d’en bas, comme les adversaires. Je pense que ça dépendra d’une lutte culturelle, idéologique, pour l’hégémonie entre des acteurs populistes, réactionnaires ou pas, et de leur capacité à articuler de façon plus ou moins progressiste des demandes frustrées qui existent dans la société.

Kevin Victoire : Sur ce coup-là je serai un peu moins d’accord. D’abord, je pense que le débat sur l’immigration manque de complexité. Sur la question de l’organisation de l’immigration pour faire pression sur les salaires, c’est à la fois vrai et faux. C’était totalement vrai au début des années 1990, d’ailleurs Pompidou a avoué sur son lit de mort avoir ouvert les vannes de l’immigration pour faire plaisir à Bouygues. Aujourd’hui, c’est un peu moins vrai, l’immigration ne répond pas qu’à des objectifs économiques, il y a aussi une immigration à cause de désordres géopolitiques, il y a des raisons humanitaires, le fait qu’on a globalement basculé dans un autre monde. Nous sommes dans un monde où les frontières en général se sont rétrécies. C’est une conséquence du capitalisme, les moyens de voyager, de passer d’un point A à un point B sont plus simples, donc ça augmente les moyens d’immigration. Même si on attaquait de plein fouet l’immigration économique, le phénomène migratoire continuerait d’exister, de manière moindre, mais il serait encore là.

 

« Le libéralisme a détruit certains modes de vie et la manière d’intégrer correctement les gens »

 

Je pense effectivement que l’immigration est en partie créée par le capitalisme de manière plus globale, pas juste des patrons, mais la manière dont le monde est organisé avec toutes les formes de néo-colonialisme en Afrique, les guerres impériales, et encore une fois la mondialisation qui est l’extension de marchés qui sont nés en Occident, c’est-à-dire en Europe de l’Ouest et aux USA, et qui s’étendent sur toute la surface du globe et créent de nouveaux moyens de communication. C’est globalement ce qui explique l’immigration.

Mais une fois qu’on a dit ça, on n’a pas dit grand chose, comment on fait maintenant aujourd’hui ?

Le libéralisme a aussi détruit certains modes de vies, et a détruit la manière d’intégrer correctement les gens. Avant, un immigré venait en France et s’intégrait grâce aux vecteurs d’intégrations comme l’école, le Parti Communiste, la CGT, l’Eglise catholique, le service militaire. Il ne vous aura pas échappé que tous ces vecteurs ont soit disparus, soit sont en crise.

Avant, un immigré s’intégrait dans un quartier en étant minoritaire et reproduisait ce que faisaient les autochtones. Aujourd’hui, il arrive dans un quartier où les autochtones sont très minoritaire. Je ne leur jette pas la pierre, la tentation communautaire est très humaine.

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Imaginez que vous arrivez du Mali et tombez dans un quartier où il y a beaucoup de maliens, c’est toujours plus facile pour vous d’aller avec les maliens, de parler, vivre un peu comme au bled. Et les français qui sont expatriés en Asie, en Afrique, font la même chose sauf qu’ils le font dans des ghettos de riches. Si on ne leur donne pas ces moyens, le capitalisme n’est pas en mesure de donner les moyens aux immigrés de s’intégrer pleinement.

Une dernière chose, le libéralisme n’est pas seulement économique, c’est un phénomène total qui se caractérise par une individualisation des rapports, donc par une destruction des mécanismes de solidarité, des valeurs communes, ce qui aboutit à un vide anthropologique. Aucun homme ne peut s’intégrer dans une société atomisée.

C’est sur ce point que je rejoins Lenny : un phénomène comme les gilets jaunes peut être un des moyens de résoudre le problème, en intégrant par la pratique commune. Après, je pense qu’on part d’assez loin et que c’est compliqué. D’autant plus que l’immigration en tant que phénomène affaiblit la conscience de classe. Parce qu’un immigré qui débarque en France et qui doit faire vivre une partie de sa famille au bled, ou qui est sans-papiers, ce sera beaucoup plus difficile pour lui de s’inscrire dans des luttes collectives, soit parce qu’il aura des gens à faire vivre au pays, soit parce qu’il doit faire renouveler son permis de séjour. Un sans-papier qui fait grève, c’est un sans papier qui risque de se retrouver le lendemain dans son pays.

L’immigration, phénomène compliqué, amène à des solution complexes. Je pense qu’il ne faut pas renier la générosité à l’égard de l’autre, même si je suis pour une régulation de l’immigration. L’immigré qui est sur notre sol doit être traité de manière convenable, et tout doit être mis en place pour l’intégrer. Et puis, nous serions des salauds de renvoyer un immigré dans un pays en guerre. Donc on a aussi ce devoir et en  même temps on a le devoir de protection pour ceux qui sont déjà sur place.

 

On présente souvent la nation française comme une nation politique, à l’opposé de la nation culturelle. Pour vous, peut-on définir la France simplement par sa devise ou ses institutions républicaines ?

Lenny Benbara : La différence entre nation politique et nation culturelle peut être ténue. Je considère qu’un ensemble de valeurs et un projet politique sont aussi un projet culturel. Vivre sous l’égide de la fraternité, l’égalité, la liberté, c’est un projet culturel en soi. Il y a une imbrication entre les deux. Après, pour prendre la question franchement, il faudrait différencier la nation comme projet linguistique et culturel-ethnique, conception traditionnelle à l’allemande, et la conception politico-civique, plutôt française.  Les deux sont des projets culturels, l’un met plus l’accent sur des valeurs politico-civiques, sur une politeia, une façon de vivre de la loi commune, et l’autre met l’accent sur l’auto-conscience de soi dans des traits culturels communs, sur un mode de vie, des références… Je pense qu’il ne faut pas définir de façon trop étanche les deux projets. Mais dans la pratique politique et performative, au-delà de l’analyse de ce qu’a pu être la France, de ses transformations historiques, de ses héritages culturels, de son hétérogénéité culturelle, de ses processus d’homogénéisation par l’Etat, on peut débattre longuement de ce qu’est le territoire français sur le plan culturel, mais les Français ne seront jamais d’accord.

Je crois qu’il faut insister davantage sur ce qui nous rassemble, sur ce qui conduit à élaborer un projet commun, la capacité à développer, à assumer un destin partagé, à construire un pays meilleur. Et de ce point de vue, je crois que la définition politico-civique de la Nation est beaucoup plus utile sur le plan politique parce qu’elle est beaucoup plus capable de reconstruire un sentiment de fierté positive, un sentiment de solidarité, de fraternité que ne l’est le projet ethno-culturel. Et effectivement je me bats pour imposer cette conception-là, je ne sais pas si elle est juste ou non, je pense qu’elle est utile et c’est déjà ça.

Kevin Victoire : Appartient à la Nation française toute personne qui se sent appartenir à un destin politique commun, au destin politique de la France. Contrairement à l’Allemagne, plutôt construite sur le sang et l’ethnie au départ.. C’est une bonne chose, et je préfère ce modèle au modèle ethnico-culturel.

Mais en même temps la République et ses institutions,  c’est trop abstrait pour définir une Nation. En réalité, la France n’est pas que la République, c’est une terre, une Nation cimentée par la République, mais cette cimentation n’aurait pas été possible sans des siècles voir des millénaires d’histoire, qui est autant l’Histoire des Gaules, qui se prolonge avec l’invasion romaine, l’invasion des francs, la conversion de Clovis au catholicisme et les  1 500 ans de catholicisme qui ont fait la France.

Colombey-les-deux-Eglises ne s’appelle pas comme ça par hasard, elle ne s’appelle pas Colombey-les-deux-mairies-républicaines. (rires généraux) La République a voulu fabriquer son projet culturel, en voulant notamment éradiquer tout ce qui lui était antérieur, et je pense que c’était une erreur. La volonté de créer un nouveau calendrier, l’an I…

Lenny Benbara : Moi je trouve ça très beau.

Kevin Victoire : Je pense qu’on ne peut faire table rase du passé aussi facilement. Au contraire, on doit s’appuyer sur le passé pour créer quelque chose de nouveau et créer de la liberté, de l’égalité, à partir de ce qui pouvait déjà exister. Je pense que tout n’était pas mauvais dans le passé. La République c’est aussi le français, la diffusion du français, qui était la langue administrative mais n’était pas parlée par beaucoup de français au moment de la Révolution française. La création de l’école républicaine a aussi engendré une forme de culture qui n’enferme pas, mais qui contient une volonté d’émancipation. D’où la création, d’un roman, d’un récit national :’on a compris qu’une patrie, une nation ne pouvait exister sans que les gens ne connaissent pas un minimum leur histoire commune, quitte à parfois la caricaturer, avec le fameux “nos ancêtres les Gaulois.” Ma mère, née aux Antilles, a appris “nos ancêtres les Gaulois”, ce qui était un peu aberrant.

Mais on comprend la manière dont ils ont voulu faire ça, créer une forme de ciment culturel, et je suis d’accord il n’y a pas une frontière totalement étanche, moi je définirais la Nation d’abord comme Nation politique, mais cette politique n’est pas possible sans un ciment culturel commun. Parce que la République, si chacun parlait sa propre langue, si chacun avait juste son propre mode de vie individuel, je pense que ça ne donnerait pas grand chose en termes collectifs.

 

Sur quels éléments devrait-on s’appuyer pour construire un discours écologiste qui parle aux classes populaires et ne soit pas perçu soit comme un retour en arrière, soit commun un cheval de Troie légitimant de nouvelles taxations injustes ?

Kevin Victoire : Pasolini disait que ce qui nous pousse à retourner en arrière peut être aussi juste que ce qui nous pousse à aller de l’avant. Quand on voit qu’on va dans une mauvaise direction, quand vous êtes en bagnole, vous ne vous entêtez pas dans un mauvais choix, sinon vous allez dans une impasse, vous allez faire demi-tour.

Ensuite, c’est le défi de la gauche car aujourd’hui les classes populaires ne vont pas tout naturellement vers l’écologie. Tout dépend de ce qu’on appelle l’écologie : si c’est prendre le vélo et manger chez  biocoop’, c’est compliqué, biocoop coûte cher et les ouvriers ne vont pas y manger tous les jours. C’est facile de se passer d’une voiture en ville, ça l’est beaucoup moins quand on vit en France périphérique, rurale, péri-urbaine ou dans certaines zones urbaines. Il faut éviter l’écologie punitive ou celle qui fait la morale aux classes populaires, ou qui est uniquement là pour taxer les pauvres. Voilà pour ce qu’il ne faut pas faire.

La meilleur manière d’aller vers l’écologie, c’est de créer du commun. Par exemple, si on veut diminuer la consommation d’énergie, c’est d’abord de pousser vers des modes de vie communautaires, des habitats partagés par exemple. C’est mon côté communiste, mais si on vivait dans des sociétés où chacun connaissait son voisin, il serait plus facile d’avoir un nombre limité de lave-linge dans l’immeuble, avec plus de mise en commun de l’électroménager… Le mode de vie individuel, voiture, produit, équipement électroménager, n’est pas tenable à long terme.

Il faut aussi faire des économies d’échelles, recréer des unités de production plus petites, à hauteur d’homme. Si on doit faire une heure de bagnole pour aller bosser, c’est simple, le problème se trouve dans le fait que le capitalisme a délocalisé les lieux de production et les a séparé des lieux de vie domestiques.

Je ne suis pas un nostalgique de l’époque des champs et des maîtres, mais le modèle actuel n’est pas viable. L’écologie doit passer par une nouvelle organisation de la société qui va vers plus de commun, de proximité, de local, la préférence donnée aux petits producteurs locaux, qui seront moins chers que chez biocoop. Il faut éviter les intermédiaires et la grande distribution et ses marges.

Ce sont des guides de mesure qui affrontent le capitalisme et pas juste des petites réformes.

 

« Il faut construire un discours écologique anti-élitaire et dépouiller les élites de leur capacité à absorber une partie des demandes écologiques dans leur discours »

 

Lenny Benbara : Je vais me situer sur le plan politico-stratégique, parce que je crois que c’est un des éléments importants de la réponse. ça ne se réglera pas par des débats rationnels, il faut être capable de faire endosser la responsabilité de la non-réalisation de la transition écologique aux élites. Il faut construire un discours écologique anti-élitaire, et dépouiller les élites de leur capacité à intégrer, absorber, incorporer une partie de la demande écologique à l’intérieur de leur discours. C’est l’objet d’une lutte quasi-quotidienne. Sur le plan du discours, mais aussi des affects de façon générale, il faut construire esthétiquement un projet à la fois écologique et populaire et je crois que cela passe par l’investissement radical du discours écologique dans les éléments de la vie ordinaire et dans le sens commun.

Ce qui parle aux gens aujourd’hui ce n’est pas “Mon dieu il faut sauver le climat” de façon abstraite, des gens qui s’investissent dans des abstractions, il n’y en a pas beaucoup, ou alors ce sont des catégories très spécifiques qui ont le temps de le faire. Il faut la préservation de l’environnement de façon générale autour de chez soi.

J’ai été marqué par certains discours qui ont été tenus l’été dernier:  les gens disaient “tout fout le camp, dans le village où j’ai ma maison de vacances, y’a plus d’eau dans la mare.” Ces trucs-là parlent aux gens, ça commence à être vraiment détraqué, ce n’est plus seulement la quantité de CO2 dégagé, c’est que concrètement les grenouilles sont en train de mourir. La question de la santé dans l’alimentation est importante, les gens sont de plus en plus hygiénistes, ils ne veulent plus manger de la merde.

Le temps des grandes surfaces est fini. Sur tous ces éléments de sensibilité accrue du sens commun, y compris chez les classes populaires qui se disent “ça c’est chimique”, il y a des points d’appui qui permettent d’articuler un discours à la fois écologique et social, et une conception anti-élite, populaire de l’écologie. Expliquer que ce sont les multinationales qui se goinfrent et les élites qui sont en collusion avec elles, que c’est à cause d’elles qu’on bouffe du glyphosate, je crois que ça peut toucher les gens.

 

« On peut savoir soi-même que la bouffe du Lidl c’est de la merde, mais quand on n’a pas les moyens de boucler ses fins de mois, on ira au Lidl. Il ne faut pas juste dire aux gens d’aller aux biocoop »

 

Il faut être capable d’identifier les éléments de la vie ordinaire, y compris des classes populaires, sur lesquels on peut s’appuyer, à partir desquels on peut investir un discours écologique radical, qui ne soit pas du greenwashing.

Kevin Victoire : Effectivement, les gens sont de plus en plus sensibles à la merde qu’ils bouffent, et le fait qu’ils bouffent de la merde, les supermarchés, etc. Mais dans les faits, demain, si tu va près de chez moi, tu vois que le Lidl a une queue énorme et le Auchan, je ne t’en parle même pas.

Lenny Benbara : On est tous dans des contradictions.

Kevin Victoire : Ce n’est pas une contradiction, c’est une question matérielle. On peut savoir de soi-même que la bouffe du Lidl c’est de la merde, mais quand on a pas les moyens de boucler ses fins de mois, et qu’on est à découvert le 18 du mois, on ira au Lidl. C’est pour ça que je disais qu’il ne faut pas juste dire aux gens d’aller au biocoop’.

Je suis d’accord avec toi, il faut démontrer la responsabilité des élites qui passent leur temps dans les aéroports, et ce sont eux qui polluent le plus. Mais une fois qu’on aura pointé la lutte des classes dans la question écologique, et le fait que ce sont les classes populaires qui subissent le plus ça – par exemple le département le plus pollué de France c’est la Seine Saint-Denis -, dans un second temps il faudra aussi radicaliser la lutte, car ce mode de vie en lui-même n’est pas tenable, il faudra trouver une alternative et engager les gens dans cette alternative.

Un monde sans multinationales, s’il faut quand même faire cent bornes en bagnole pour aller bosser, reste un monde polluant malgré tout. Donc il faudra mettre en place des alternatives qui arrangent les catégories populaires.

 

Les élections européennes arrivent : quelle place pensez vous que le débat public devrait accorder aux questions de souveraineté ?

Lenny Benbara : Je pense que c’est une question compliquée parce qu’on ne décide jamais de ce dont on va débattre, et bien malin qui dira quels vont être les sujets exacts qui vont déterminer le vote. Néanmoins, si on veut poser la question de la souveraineté concrètement, Emmanuel Macron va la mettre sur le tapis, car il a un projet clair de souveraineté européenne, même s’il enchaîne les défaites de ce point de vue, et que cela relève essentiellement du cosmétique maintenant.

De façon générale, c’est une question-clef, comme l’enjeu écologique, sur la capacité à réguler les multinationales, à reprendre la main sur la finance, à reprendre la main sur nos vies en général. La question de la souveraineté est la question politique par excellence, car elle ne signifie pas autre chose qu’avoir la capacité de décider de notre destin.

Le problème étant que c’est l’Europe qui décide de plus en plus de notre destin, il y a une question démocratique à ce niveau-là. On verra comment se fait la campagne, mais c’est une question cardinale qui n’a pas été réglée, j’espère qu’elle sera mise en débat.

Kevin Victoire : Dans la mesure où le droit européen prévaut sur le droit national, que la monnaie que nous avons appartient aux institutions européennes et qu’au sein de ces dernière règne une absolue non-démocratie puisque nous n’avons même pas le droit à une séparation des pouvoirs – le Parlement européen n’a pas de pouvoir législatif, c’est une chambre d’enregistrement -, je pense que la question de l’Union européenne devrait être centrale, qu’on soit souverainiste ou européiste. Car on se rend compte que personne n’est capable de défendre l’Union européenne telle qu’elle existe aujourd’hui. Si vous allez voir un européiste, il vous dira que l’UE n’est pas assez fédérale, il ne sera pas satisfait de l’UE telle qu’elle existe. Si vous allez voir un militant de gauche, il vous parlera d’Europe sociale, de changement des traités, donc il ne sera pas d’accord avec l’UE actuelle. Si vous allez voir un souverainiste, il voudra en sortir. Aujourd’hui, je ne connais personne qui apprécie l’UE telle qu’elle existe.

Il y a quelque chose d’assez paradoxal : nous sommes à deux  mois des élections européennes, qui ne servent en réalité à rien du fait du pouvoir limité du Parlement européen par rapport à  la Commission et au Conseil européen – ce dernier est davantage démocratique puisqu’il est composé de chefs d’Etat élus par les citoyens -, et personne ne parle d’Europe dans ce pays. Est-ce parce que nous avons d’un côté des européistes qui savent que quand on parle d’Europe…

Lenny Benbara : C’est parce qu’il y a les gilets jaunes.

Kevin Victoire : Oui, aussi. Les gilets jaunes sont un symptôme, car leur sociologie est la même que celle des gens qui ont voté “non” en 2005 au Traité constitutionnel européen.

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Donc, nous avons d’un côté des européistes qui savent que quand on parle d’Europe, ça leur est rarement favorable. Nous avons des gens qui sont censés être souverainistes mais ne savent plus trop où habiter, avec notamment un Rassemblement national qui a enterré la question de la sortie de l’UE et de l’euro, une France insoumise dont plus personne n’est capable de dire ce qu’elle pense sur le sujet. Cette dernière avait déjà un positionnement plus flou à la fin de la campagne des présidentielles en ne sortant finalement pas son livret programmatique thématique sur l’UE, puis elle a arrêté de parler du plan B. Ensuite, nous avons une gauche type Glucksmann, Hamon… qui n’a toujours pas compris l’enjeu de l’UE. Tous ces positionnements expliquent pourquoi on n’en parle pas.

J’ai une position très simple là-dessus, c’est qu’aujourd’hui la démocratie n’est possible que si on retrouve notre souveraineté nationale. Comme le disait Philippe Séguin, “gauche et droite ne sont que les détaillants d’un même grossiste, l’Europe” et il n’y a pas de démocratie à l’intérieur de l’UE. Jean-Claude Juncker, président de la Commission, nous l’a confirmé en disant qu’il n’y a pas de démocratie possible en-dehors des traités européens. Il voulait nous dire que la démocratie est limitée puisque les enjeux d’une élection nationale ne doivent pas changer la politique menée au sein du pays.

Aujourd’hui, quand on veut changer les choses, on ne peut pas mener de politique sociale à l’intérieur du carcan de l’UE, Syriza nous l’a prouvé. Sur ce sujet, je renvoie à la lecture du livre du Collectif chapitre 2 La gauche à l’épreuve de l’Union européenne.

 

Les études se multiplient pour décrire les divisions de plus en plus fortes qui fracturent la société française : déclassement, inégalités, fractures socio-territoriales entraînant des ruptures culturelles entre métropoles et périphéries, reproduction sociale, stratifications éducatives… Comment, dans ces conditions, faire émerger un bloc populaire fédéré autour d’une même identification ?

Lenny Benbara : Je pense qu’il faut être capable de développer à la fois politiquement et esthétiquement, et j’insiste sur cet aspect-là, un discours, une forme de conception patriotique ouverte. Il faut être capable d’imposer une conception plébéienne de la nation, qui soit plurielle et repose sur des principes axiologiques tels que l’égalité, la liberté, la fraternité. Il faut aussi être capable d’incarner une volonté de remettre de l’ordre, là où les autres ont mis du désordre et sont en train de diviser et détruire le pays. C’est à partir de tout cela qu’on peut réarticuler un projet positif et restaurer une forme de volonté de conservation de l’existant, de ce qui est juste dans la société, de ce qui nous a permis de bien vivre jusqu’ici.

 

« Il faut être capable d’incarner une volonté de remettre de l’ordre, là où les autres ont mis du désordre »

 

La dimension patriotique est fondamentale, elle mobilise les affects de façon très forte et est la plus à même de mobiliser les gens. On a encore vu sa force avec la dernière Coupe du Monde, mais aussi avec les gilets jaunes. L’idée que les gens au pouvoir sont en train de défaire la France est très présente, il faut aller plus loin et dire “la France, c’est nous”, pour mettre sur pied une société plus juste. Je crois que c’est l’unique façon, à partir d’une société hétérogène et morcelée, de reconstruire de l’unité. Il y a une vraie demande pour retrouver un lien collectif.

Kevin Victoire : Je pense que le sentiment patriotique est très important pour recréer du commun, mais il faut qu’il soit articulé avec une vision de classe. Il faut montrer aux gens qu’ils ont les mêmes intérêts et qu’ils sont soumis aux mêmes problèmes, quand bien même ils ne s’expriment pas nécessairement de la même manière. Face à eux, ils ont des gens qui créent ces problèmes.

 

« Gramsci disait que le combat culturel commence à se mener au sein de l’usine »

 

Il faut montrer aux gosses d’immigrés, aux gens des cités, à ceux de la France périphérique, et même aux bobos déclassés des centre-villes – je fais exprès de prendre des idéaux-types -, qu’ils ont les mêmes intérêts en commun, les mêmes ennemis communs, et que par conséquent ils doivent lutter les uns avec les autres. Ca ne se fera pas juste par des discours, ça se fera en mobilisant les gens sur un projet contre un adversaire commun. Je ne suis pas non plus de ceux qui veulent que ça dérive vers la guillotine pour tous.

On réarticule un projet en menant un combat culturel, mais pas au sens où beaucoup l’ont compris ces dernière années en pensant que c’était simplement écrire des articles ou des livres. Gramsci disait que le combat culturel commençait par se mener au sein de l’usine. Il faudra donc mettre les mains dans le cambouis, aller dans les banlieues, aller au contact de la France périphérique, et leur montrer de manière concrète que leurs problèmes sont à chaque fois liés à quelque chose, que le problème du petit blanc ce n’est pas l’immigré, ni même la racaille qui parfois l’emmerde, mais c’est d’abord le bourgeois qui a permis à cette situation sociale d’arriver, qui a permis la ghettoïsation ou l’expulsion des gens vers les zones périurbaines par la gentrification. Il faudra montrer aux gens que toutes ces nuisances sont le fait du capitalisme et de la stratification de la société en classes. Pour se libérer, il faudra plus d’égalité. Dans une des préfaces, tardives, du Manifeste du Parti communiste, Engels disait que le communisme visait aussi à libérer le bourgeois, car il est un aliéné comme les autres. Quelque part, si on s’oppose aux bourgeois, c’est aussi pour les désaliéner en leur  reprenant leurs milliards, leur capital.

 

Entretien réalisé par Paul Deboutin et Paul Raja