Insurrection décentralisée, le mouvement des gilets jaunes nous rappelle que, par le passé, les régions françaises ont sû, avant Paris, initier des révoltes pour protester contre l’inégalité sociale. Parmi les plus emblématiques trône celle des canuts lyonnais, née dans le sillage de la première révolution industrielle française.

 

2019, la révolte gronde dans les régions françaises. Après plusieurs réformes impopulaires telles que la « loi travail », la hausse de la CSG, l’abrogation de l’impôt sur la fortune et, goutte d’eau qui a fait déborder le vase, la « taxe carbone », une nouvelle forme de contestation s’est créée sous la forme « gilets jaunes.» Le mouvement a débuté dans les zones périphériques, en dehors de Paris. Les « gilets jaunes » rappellent ainsi que la « France qui se révolte » n’est pas seulement parisienne et que les régions françaises ne se contentent pas de suivre les soubresauts politiques de Paris, comme lors de la Commune :  elles sont tout autant initiatrices de leurs propre mouvement.

Social, décentralisé et générant une réponse autoritaire, les caractéristiques du mouvement des gilets jaunes s’établissent ainsi en similarité avec un autre événement historique, la révolte des canuts, l’émeute ouvrière lyonnaise.

 

1831 : l’Acte I de la révolte des canuts

La révolte canusienne s’inscrit pleinement dans le contexte de la première révolution industrielle de la fin du XVIIIe siècle. Impulsée par le modèle de développement anglais, elle a répandu son lot de nouvelles machines à vapeur à travers toute l’Europe. Celles-ci permettent de doper la production, dans tous les secteurs. Ainsi, à Lyon, en 1831, la production de la soie a explosé. Vivant dans le quartier de la Croix-Rousse, coeur ouvrier de Lyon, les canuts font tourner cette industrie florissante. Fournis en matière première par les négociants lyonnais (les “soyeux”), ils transforment la soie pour une paie de misère :  ils reçoivent environ 18 sous pour une moyenne de quinze heures de travail quotidiennes.

Alors que les soyeux n’ont jamais été aussi riches, en 1831, les salaires des canuts ne cessent de chuter. En octobre, leurs représentants se mobilisent et tentent de négocier un tarif fixe avec le préfet de l’époque, M. Louis Bouvier-Dumolart. Ils trouvent un accord le 26 octobre 1831, à la satisfaction de tous, hormis bien sûr des patrons négociants, qui anticipent la baisse à venir de leurs bénéfices. Ceux-ci convoquent en ultime recours la loi Le Chapelier qui, depuis 1791, interdit les associations ouvrières. Le préfet est révoqué pour avoir, de fait, négocié avec des associations ouvrières et le projet de tarif fixe est abandonné. Ce camouflet déclenche une première grève des canuts, le 19 novembre 1831. C’est donc un enjeu démocratique-institutionnel autant qu’économique qui est l’origine de la révolte des ouvriers tisserands.  Le quartier de la Croix-Rousse tourne ensuite rapidement à la poudrière. Des coups de feu se font entendre. Le 21 novembre, un cortège de canuts, drapeau noir en tête, descend la colline de la Croix Rousse avec pour objectif de semer la révolte dans toute la ville. Plusieurs combats très violents les opposent aux forces de l’ordre, provoquant le décès d’une centaine de personnes. 

Au terme d’un bain de sang, les canuts se sont donc emparés du centre de la seconde ville la plus peuplée de France ! La garde républicaine rejoint les ouvriers, la victoire est totale. Mais, dans ce moment d’euphorie, les canuts n’ont pas suffisamment anticipé la suite des événements. Le mouvement piétine, laissant le temps à la monarchie de Louis Philippe de s’organiser pour “libérer” la ville. Le président du conseil, Casimir Perier, décide d’envoyer une armée de 20 000 hommes pour mater la rébellion. Sa stratégie est simple : attendre que les ouvriers se lassent. Le 5 décembre 1831, la troupe pénètre dans la ville sans combattre. La garde républicaine est désarmée, certains ouvriers sont emprisonnés et l’arrêté sur le tarif minimum abrogé.

 

« Vivre en travaillant ou mourir en combattant »

La Révolte des canuts : Acte II

Si elle se clôt sur un échec, cette première révolte jette les bases d’une seconde émeute, déclenchée trois ans plus tard. En 1834, le commerce de la soie est toujours aussi florissant à Lyon. Une fois n’est pas coutume, les salaires des ouvriers sont alignés sur cette bonne santé économique. Jusqu’au moment où les soyeux décident, à nouveau, de les abaisser. En riposte, le 9 avril 1834, des milliers de canuts descendent à nouveau les pentes de la Croix-Rousse pour gagner le coeur de la ville. Le gouvernement envoie des troupes pour occuper la ville, des combats éclatent un peu partout, des barricades se montent dans les rues, créant un climat insurrectionnel d’une ampleur inédite. Le ministre de l’Intérieur décide alors de retirer ses troupes et de confier le règlement du conflit à Adolphe Thiers. Au 10 avril 1834, les ouvriers se sont emparés de tous les lieux stratégiques de la ville : le drapeau noir des anarchistes flotte sur la basilique de la Fourvière. Le lendemain, l’artillerie bombarde la ville en se concentrant sur le quartier de la Croix Rousse. Du 12 au 14 avril, les troupes investissent la ville pour reprendre les quartiers insurgés. Ils massacrent sans distinction hommes, femmes et enfants. Au terme de cette “semaine sanglante”, qui se clôt le 15 avril 1834, plus de 600 ouvriers ont été assassinés et 10 000 canuts emprisonnés ou déportés.

 

Redonner le pouvoir au peuple

Premières véritables émeutes ouvrières nées dans le sillage de la révolution industrielle française, les deux révoltes des canuts inspireront d’autres insurrections du même type durant le XIXe siècle. Ce mouvement de protestation atteindra son paroxysme en septembre 1870, lors de l’épisode des communes. Bis repetitae, ses revendications populaires-démocratiques, laïques et sociales seront aussi réprimées dans un bain de sang par Adolphe Thiers.

Que nous apprennent ces révoltes sur le climat insurrectionnel actuel ? Qu’un mouvement de contestation est voué à l’échec s’il ne parvient pas à anticiper “l’après.” C’est pourquoi le mouvement des gilets jaunes exprime une intelligence stratégique objective, car il a réussi à fédérer autour de sa revendication particulière, la taxe sur le carburant, un ensemble de revendications universelles. Il a élargi le champ de sa révolte à la question sociale en général et donc à des contextes socio-géographiques où les phénomènes de dominations économiques diffèrent des zones périphériques, lieux de la révolte initiale. Si les revendications de prise en compte institutionnelle et de liberté syndicale ont jonchées les mouvements sociaux du XIXe siècle, le mouvements des gilets semble se faire un point d’honneur à contourner les instances syndicales, usées probablement par un réformisme mou, un contexte social modifié et un tissu économique dilué. Avec une telle universalisation discursive, le mouvement des gilets jaunes a mis en place les conditions politiques d’orientation et de structuration des débats publics à venir. Les gilets jaunes, avec la Marseillaise et Kopp Johnson peuvent d’or et déjà chanter comme les ouvriers du quartier de la Croix-Rousse:

« Notre règne arrivera quand votre règne finira

Nous tisserons le linceul du vieux monde, 

Car on entend déjà la révolte qui gronde. »

  André Santos

 

 

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