Société

Les foulards rouges ou le 30 mai gaulliste raté

Deux moments politiques, deux réactions du pouvoir face à un mouvement social : analyse comparée de la manifestation des foulards rouges et du 30 mai 1968.

 

Mai 1968 : le pouvoir gaulliste est en crise après un mois de mobilisations de masses, étudiantes et travailleuses. Une grève générale sauvage s’est mise en place et les accords de Grenelle ont été rejetés par la base ouvrière. De Gaulle disparaît le 29 mai pour aller consulter l’armée à Baden-Baden. Il revient le 30 mai, dissout l’Assemblée nationale et annonce la tenue d’élections législatives avec ces mots offensifs : “elles auront lieu dans les délais prévus par la Constitution à moins qu’on entende bâillonner le peuple français tout entier en l’empêchant de s’exprimer en même temps qu’on l’empêche de vivre, par les mêmes moyens qu’on empêche les étudiants d’étudier, les enseignants d’enseigner, les travailleurs de travailler.”  Le contexte géopolitique, la Guerre froide et la peur de voir les “rouges” s’emparer de la puissance étatique française est dramatisé par le Général qui pourfend “le communisme totalitaire” et annonce sans autre forme de procès “la France est menacée d’une dictature”.

L’après-midi, une manifestation est organisée sur les Champs-Elysées par les soutiens au pouvoir. En cortège de tête, des poids lourds du gaullisme, André Malraux, Michel Debré, Ministre des Affaires étrangères, Maurice Schumann, chargé des affaires sociales et ancien porte-parole de la France Libre à Radio Londres. Le défilé pro-gouvernemental est un indéniable succès, il rassemble entre 300 000 et 1 000 000 de personnes. Les élections législatives seront un triomphe pour l’Union de la Défense de la République, avec 47% de voix dès le premier tour et 363 députés élus.

27 Janvier 2019 : en réponse aux gilets jaunes, des soutiens  d’Emmanuel Macron tentent de mettre en place une marche des « foulards rouges » voulant «défendre la police, la République et la liberté ». Environ 10 000 personnes défilent dans une ambiance molasse et bourgeoise, à part quelques gilets jaunes infiltrés venus “troller “ la mobilisation. Un mois de références à peine voilées à une “influence étrangère” venue “du Kremlin manipulant les gilets jaunes” n’ont manifestement pas suffi à galvaniser les français.

Comment expliquer ce flop ?

 

Une dichotomie narrative.

En premier lieu, le pouvoir gaulliste pouvait s’appuyer sur une narration historique. De Gaulle est l’homme du 18 Juin. C’est celui qui disait non quand tous se ralliaient à la collaboration et que selon ses propres mots, “les élites trahissaient.” Quand l’Assemblée nationale vote les pleins pouvoirs constituants à Philippe Pétain, seuls quatre députés ont rejoint la Résistance à Londres. L’incarnation dans une figure historique et une légende gaulliste entretenues par une culture littéraire et politique ont partiellement invisibilisé les autres forces de la Résistance, communistes, socialistes ou démocrates-chrétiennes.

Macron compose avec un passé pré-présidentiel relativement glorieux de serviteur de l’Etat (ENA puis inspection des finances) ayant pantouflé dans le privé comme banquier d’affaires pour Rotschild. Il s’est ensuite associé à un régime hollandiste peu populaire, au titre de conseiller puis Ministre. Le potentiel de charge romantique du premier et du dernier président de la République en date dépend des subjectivités politiques, mais également de certaines conditions intrinsèques : Emmanuel Macron est au maximum un “successman” mais certainement pas un héros.

 

Une différence de loyauté collective. 

30 Mai 68 – André Malreaux et Michel Debré ont pris la tete de l’impressionnante manifestation de la “majorite silencieuse” .

Le gaullisme culturel s’appuyait également sur les compagnons de la Libération et les barons du gaullisme. La manifestation du 30 mai essayait d’ailleurs de renouer le fil historique de la libération de Paris auquel ont participé les Forces Française Libres. Quand De Gaulle a été écarté du pouvoir dès 1946, ses soutiens l’ont suivi pour une traversée du désert de douze ans. Macron n’a été écarté du pouvoir que six mois le temps d’une campagne présidentielle, qui fera dire à un de ses proches : “C’était comme dans Ocean’s Eleven sauf qu’on était moins nombreux.” Peut-être avec un plus gros pécule au départ, aurait-il pu ajouter.

En 1958, le gaullisme revient aux affaires dans des circonstances tragiques. La France est menacée d’une guerre civile par les conséquences de la guerre d’Algérie, et c’est un putsch militaire qui permet le changement constitutionnel.  L’inextricabilité du conflit fera dire à Edgar Faure, pourtant farouche défenseur de la IVe République : “l’Algérie est un problème de la quatrième dimension qui ne peut être résolu que par un personnage de la quatrième dimension.” 

Le premier gouvernement de la Ve République a dû ensuite affronter l’OAS (l’Organisation de l’armée secrète) dans une guerre sanglante, aux dimensions parfois fratricides, comme le démontre la trajectoire d’un Jacques Soustelle, qui s’exile après le putsch des généraux. 

Le SAC (Service d’action civique) joue le rôle de symbole de cet affrontement. Le service d’action gaulliste est un super-service d’ordre, une quasi garde prétorienne, recrutant chez les militants gaullistes et chez la pègre. Jacques Foccart, secrétaire général pour les questions africaines et conseiller du général De Gaulle pour les questions sensibles (services secrets, outre-mer, investitures, etc.) lui répète que si une grenade était jetée à ses pieds il était sûr que les membres du SAC seraient prêts au sacrifice ultime, contrairement à de simples policiers. Malgré l’évident zèle d’Alexandre Benalla, l’ancien membre du service d’ordre du Parti Socialiste ne semble pas partager ce sentiment de fidélité qui permet d’aller au bout du sacrifice, fût-il seulement médiatique.

En terme d’adhérents en 1969, l’addition des effectifs du SAC, des CDR (Comités de défense de la révolution) et de l’UNI (Union nationale inter-universitaire) atteint environ les 30 000 militants. Le gaullisme « d’ordre » le plus engagé pouvait compter sur un noyau dur conséquent. Enfin, il pouvait disposer d’un parti de masse avec une base sociologique diverse, reflet de son électorat qu’on pouvait qualifier d’interclasse. Par contraste, En Marche est un mouvement sans adhésion et sans présence militante de terrain, c’est un parti d’électeurs, où les sociologies dominantes ou préservées, cadres, urbains et personnes âgées, sont surreprésentées.

Le macronisme victorieux a conquis le pouvoir « par accident » en élargissant l’électorat centriste tout en bénéficiant de l’explosion du Parti Socialiste après les primaires de gauche et de l’affaire Fillon, à 30% dans les sondages avant sa chute sur la scène médiatique. La « défense de l’Europe face aux extrémismes » mobilisée par le gouvernement ne charrie pas suffisamment d’affects populaires pour atteindre la sociologie manquante à LREM. La base sociale réelle du macronisme est limitée au bloc bourgeois, partiellement unifié, ex-socialistes et ex-LR.

Florilège de “trollage” de la manifestation des foulards rouges.

Le pouvoir macroniste a d’ailleurs anticipé ce faible potentiel mobilisateur, et ne s’est pas totalement affiché en soutien à la manifestation… qui le soutenait. Et ce, malgré la présence d’une vingtaine de députés de la majorité, venus défiler dimanche 27 Janvier.

Macron ne pourra pas opposer des manifestations aux manifestations, la rue à la rue,  comme a pu le faire, pour une mobilisation exceptionnelle dans son utilité historique, le pouvoir gaulliste.

Il devra attendre les élections européennes s’il veut faire une démonstration de force et revenir sur sa représentation de “la majorité silencieuse”. Pour espérer repasser devant le Rassemblement National, il devra miser sur un réflexe d’ordre d’une partie de l’électorat de droite libérale contre “la chienlit” gilet jaune. Mais le constat reste le même : de 1968 à 2019, le socle du pouvoir a diminué électoralement de moitié.

La question semble se poser en ces termes : un pouvoir peut-il se maintenir éternellement avec le soutien d’un quart des citoyens, peinant à mobiliser 10 000 bourgeois, en réaction à deux mois de mobilisation sans précédent ?

 

Un article réalisé par Augustin Herbet.

Rédaction

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