Politique

Les gilets jaunes : démocratie versus capitalisme.

La crise des gilets jaunes est une crise de l’Etat, qui tente de rétablir une légitimité en berne à travers le grand débat national. Mais la thématique démocratique est mobilisée de manière différente par les différentes classes sociales représentées par les gilets jaunes ou par le Président de la République et sa majorité.

 

La démocratie est sollicitée tour à tour par les thuriféraires de l’ordre établi et ceux qui tendent à sa remise en question. Elle semble être le point nodal de toutes les incompréhensions.

A chaque jour son lot d’imprécations, de louanges, de criailleries et de pépiements. On requiert la démocratie en assistance pour défendre les institutions macronisées, on l’invoque impérieusement dès qu’il s’agit de faire appliquer les décisions les plus impopulaires du gouvernement. Mais sa présence est aussi réquisitionnée sur les ronds-points et dans les manifestations. Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, elle est partout, sur toutes les lèvres. Si l’on en croit le gouvernement, elle serait, chaque samedi, bafouée par la présence de citoyens dans les rues. Dans cette cacophonie générale, l’étonnant n’est pas tant l’omniprésence du concept, mais plutôt le flou entretenu quant à sa signification. Comment dès lors faire la part des choses face à cet objet protéiforme dont tout un chacun s’empare désormais  à longueur de d’antenne, de manifestation, d’intervention à l’Assemblée Nationale?

 

Un double rapport à la question démocratique.

La confrontation et l’incompréhension mutuelle entre les Gilets jaunes et l’Etat est en fait symptomatique d’un double rapport à la démocratie ainsi que de l’affrontement de deux conceptions radicalement opposées et inconciliables de la nature du pouvoir.

Du côté du pouvoir : une méfiance quasi-organique de l’idée de démocratie. 

Du côté du « peuple »: la conscience que, sans elle, il n’est pas d’émancipation possible. C’est au sein de cette alternative que se livre désormais une bataille des idées qui,de fait, recouvre un champ bien plus large que celui de revendications particularistes ou égoïstes.

Les libéraux imaginent que les gilets jaunes, chaque samedi, détruisent, « cassent » et violentent pour quelques euros d’essence, ou pour 5 euros d’APL. Pour ces bourgeois idéologisés, dont Bourdieu rappelait qu’ils ont « intérêt au désintéressement », ces actes hebdomadaires se renouvelant encore et encore ne font rien de plus que prouver une nouvelle fois l’incapacité de « ces gens là » à (se) gouverner sans tomber dans l’égoïsme le plus infantile.

“Dans le cadre d’un Etat capitaliste moderne, la participation démocratique ne requiert pas beaucoup plus que la réponse occasionnelle à une question fermée”

Ils ne pourraient pas davantage se fourvoyer sur la nature de l’action politique sous gilet haute visibilité. Expression d’un désarroi lié à la dépossession économique et politique, les gilets jaunes posent la question de l’imbrication entre émancipation et démocratie, domination et capitalisme.

Les revendications qui voient le jour aujourd’hui vont bien au-delà de simples intérêts égoïstes mis bout à bout : elles portent sur une refonte générale des structures du pouvoir et de l’exercice de celui-ci. Dans le cadre d’un Etat capitaliste moderne, la participation démocratique ne requiert pas beaucoup plus que la réponse occasionnelle à une question fermée. Elle n’est rien d’autre que l’illusion du choix dans le cadre donné par l’institution, une conversation dont les termes, définis par avance, ne représentent qu’une faible possibilité de modification systémique.

cc by Pittou2

C’est pourquoi les actions des Gilets jaunes s’apparentent à des restructurations démocratiques qui, plutôt que de s’ancrer dans un dialogue avec le pouvoir, le saisissent. L’ouverture hebdomadaire des péages d’autoroute ainsi que la généralisation de repas à prix libres sur les ronds-points s’apparentent aux impôts populaires de la révolution française. Des produits de première nécessité devenus inabordables pour cause « d’accaparement » étaient alors saisis en échange d’une compensation jugée juste pour les deux parties (dans le cas des péages, il apparaît juste que ceux qui ont construit les routes n’aient pas à payer pour les utiliser).

 

La démocratie, ce scandale politique.

La démocratie n’est pas sujette à une intégration politique capitaliste parce que cette dernière ne pourrait y survivre; elle n’est pas un moyen donné par le pouvoir d’en négocier les termes, mais bien son abolition. La « démocratie » libérale moderne est aussi l’émanation politique d’une domination économique dont elle constitue le miroir aux alouettes: paternalisme, soumission des possibilités politiques aux impératifs économiques, captation du pouvoir par une « noblesse d’Etat », dilution des processus nationaux dans la cosmogonie de technocraties toujours plus lointaines… Tous les moyens sont bons pour affaiblir et dénier aux peuples le droit à l’autodétermination. C’est pour cette raison que l’idée la plus hostile aux Etats soucieux de domination ploutocratique, celle qui, historiquement, a toujours éveillé la plus grande suspicion et requit le plus d’efforts répressifs afin de la contrôler, reste celle de démocratie. Si la politique extérieure occidentale démontre bien une chose, c’est qu’elle est capable de s’accommoder des pires régimes si tant est qu’ils n’atteignent pas au libre échange.

Un tour d’horizon des tweets des grands éditorialistes français annonce tout à fait la couleur. Livrés à eux-mêmes devant leurs téléphones entre deux repas onéreux et conf calls, ils peuvent y déverser leur haine de la démocratie avant d’annoncer, face caméra, qu’il est temps pour le peuple d’accepter les mesures antisociales du gouvernement. En retour, celui-ci sera prié de « faire preuve de pédagogie » comme on dilue l’antibiotique dans du sucre pour l’enfant réfractaire. C’est un phénomène ancien, attestant d’une menace propre. Dans La Démocratie aux marges (2014) l’anthropologue David Graeber note à raison que le terme de démocratie lui-même porte le signe d’un mépris. Il est la violence (kratos) du peuple, et non la relation de maîtrise et de légitimité qu’implique l’arkhos que l’on prête pourtant aux monarques.

Graeber propose de plus une interprétation novatrice des jeux du cirque romain. Mise-en-scène ou parodie de démocratie, le peuple possède pour un

cc by Christophe Becker

temps, dans ce lieu publique par excellence qu’est l’arène, le pouvoir de vie ou de mort sur les gladiateurs esclaves. Seule expression du suffrage (quasi) universel, l’acclamation sanguinaire est l’opportunité pour le pouvoir de représenter l’incapacité du peuple à prendre des décisions sans tomber irrémédiablement dans la violence et le chaos : « tout se passait comme si une élite autoritaire s’efforçait d’offrir au public  les images cauchemardesques du chaos qui ne manquerait pas de survenir si celui-ci en venait à prendre en main le pouvoir ». Un même relent amer irrigue sans discontinuer les reportages de BFMTV et ses sbires depuis que les Gilets Jaunes se sont mis en tête de décider par eux-mêmes des conditions de leurs manifestations. Plus près de nous, l’américain John Adams affirmait dans sa Defense of the Constitution (1787) que l’esprit de toute constitution moderne est d’affecter une place prépondérante aux riches (sur le modèle du sénat romain) et une chambre des représentants constituée d’une plèbe aux pouvoir limités. Le républicanisme ne fut lentement remplacé par le terme (et le terme uniquement) de démocratie qu’à partir du moment où le pouvoir fut contraint d’organiser et d’intégrer les suffrages des populations croissantes de la bourgeoisie citadine et des propriétaires terriens roturiers du XIXème Siècle. Changement cosmétique que l’on voit encore à l’oeuvre aujourd’hui, l’esprit de l’anti-démocratisme a désormais le visage barbouillé des lendemains d’halloween.

Cette haine s’explique assez facilement par le caractère fondamental de la démocratie qui est d’impliquer dans le processus de formation politique ceux qui n’ont d’autre titre à la participation que leur existence.

Il est difficile de ne pas voir dans l’instrumentalisation de l’idée démocratique par le pouvoir capitaliste une forme de colonisation de la politique. Fonctionnant comme un organisme parasite, le pouvoir s’immisce dans les interstices les plus quotidiens de l’existence sociale. C’est la dérive managériale que l’on retrouve dans les entreprises (publiques comme privées) et qui tente toujours plus de minimiser les possibles marges de manoeuvres, les micro-résistances quotidiennes qui rendent le travail soutenable: l’objectivité irrépressible du pouvoir appliqué dans les chairs comme dans les institutions. La logique antidémocratique de la démocratie capitaliste ne souhaite rien de plus que de réduire le champ possible de la créativité politique.

“Seule la “vraie” démocratie peut rebattre les cartes et faire en sorte d’éviter le piège qui consiste à penser le pouvoir capitaliste comme éternel”

Les termes étant dictés à l’avance, les possibles issues le sont aussi.

La démocratie est au contraire le processus par lequel tout peut arriver, par lequel une communauté arrive à se subjectiver, c’est-à-dire à créer sa propre connaissance d’elle-même. Ainsi, elle possède les conditions d’émergence de formes de vie désirables. Seule la “vraie” démocratie peut rebattre les cartes et faire en sorte d’éviter le piège qui consiste à penser le pouvoir capitaliste comme éternel. L’intuition communiste à la suite de la prise du pouvoir progressive de la bourgeoisie européenne au XIXe siècle n’est d’ailleurs rien d’autre que le déploiement de la démocratie dans le cadre de l’usine, dans le cadre du travail.

Il appartient alors de soutenir toutes les formes nouvelles de délibération sociale, les moyens émergents d’organisation de la vie selon les principes créatifs qui gouvernent à toute révolution.

Les gilets jaunes, en refusant les règles du « jeu démocratique », retrouvent l’origine de la démocratie : la possibilité, toujours renouvelée, de rebattre les cartes et, par la parole et la recherche de consensus, de déterminer à chaque instant de nouvelles règles et de nouvelles institutions. C’est là que se trouve la part de scandale que représentent les gilets jaunes pour l’ordre établi : leur désir de démocratie est la forme de résistance la plus subversive possible.

 

Article par Robin Jaslet.

Rédaction

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