Le 27 mai 1943, pour la première fois, se réunissent à Paris les membres du Conseil National de la Résistance. Sous la présidence de Jean Moulin, ils engagent un processus déterminant dans la victoire des forces alliées face à l’envahisseur nazi. Souvent pris comme référence, leur héritage est bien souvent malmené. En ce jour anniversaire, brève histoire du CNR et de son programme « Les jours heureux », par Sacha Mokritzky.

Les références pleuvent – pas toujours où on les attend. Le président de la République Emmanuel Macron – qui avait déjà nommé son livre-programme Révolution – a conclu son allocution du 13 avril par une allusion commentée au programme du Conseil National de la Résistance. « Nous retrouverons les jours heureux. J’en ai la conviction. » disait-il alors devant les quelques 36 millions de citoyens qui suivaient en direct son discours.

Les jours heureux, c’est le nom désormais ancré dans l’histoire comme étant celui du programme du Conseil National de la Résistance, qui s’est réuni pour la première fois le 27 mai 1943 dans l’appartement de René Corbin à Paris. Ce jour-là, qui marquera l’histoire au fer rouge, les résistances au pluriel se sont devenues pour devenir ce que l’on honore aujourd’hui comme la résistance au singulier. Il faut dire que cette tâche n’a pas été aisée. Le général de Gaulle, depuis le 18 juin 1940, fantasme l’unification de toutes les forces résistantes pour endiguer la politique collaborationniste de la France vichyssoise, et missionne, le premier janvier 1942, Jean Moulin, qui, déjà, avait permis dans la zone libre la réunion des forces résistantes en créant l’armée secrète. Mais les batailles politiques font rage et malgré le « comité des experts » qu’il crée en juin de la même année, pour réfléchir à une synthèse programmatique pour l’après-guerre, l’ancien préfet déserteur peine à créer la jonction entre les forces maquisardes. Le Parti communiste français entretient un rapport complexe au Général de Gaulle, et les tensions se cristallisent sur différents sujets, notamment sur la politique coloniale. Les américains rechignent à accorder leur confiance aux forces Gaullistes, et les négociations sont au point mort entre les organisations résistantes structurantes.

À la fin de l’année 1942, l’horizon se dégage pour la résistance et pour les dirigeants de la France libre.

Ceremonie commemorative de la creation du CNR  le 27 mai 1945 –
© Rue des Archives/Tal

Cependant, à la fin de l’année 1942, l’horizon se dégage pour la résistance et pour les dirigeants de la France Libre du Général. Alors que la guerre fait encore rage partout en Europe, et que l’envahisseur nazi étend son territoire en France, les forces hitlériennes essuient défaite sur défaite à l’Est et l’invincibilité du IIIe Reich est remise en cause. Après presque huit mois de bataille ardue à Stalingrad, et notamment grâce au renversement de situation après l’offensive soviétique du 19 novembre 1942, les forces alliées sont parvenues à encercler les troupes nazies. Dans le reste du monde, et notamment dans les forces résistances, l’idée selon laquelle la victoire n’est plus une utopie chemine dans les esprits. Le général de Gaulle, depuis Londres, voit un nouvel espace s’ouvrir. Fernand Grenier, dirigeant communiste récemment échappé du camp de Chateaubriant où il avait été emprisonné, est missionné par l’appareil central clandestin du Parti ainsi que par les Francs-Tireurs pour rejoindre le quartier général de la France Libre à Londres pour y rencontrer le Général de Gaulle. Avec le colonel Rémy, un proche du général, il rejoint la capitale britannique et noue une alliance formelle avec la France libre pour contrer l’envahisseur nazi. Cet enchaînement d’événements a permis de savonner la planche de Jean Moulin, qui y trouve l’élan nécessaire pour réunir enfin l’ensemble des organisations résistantes à Paris pour engager un processus d’union des forces. Il convoque donc, en ce pluvieux 27 mai 1943, les dix-huit représentants qui constitueront le premier Conseil National de la Résistance. Parmi eux, des représentants d’organisations clandestines, comme le communiste Pierre Villon, à la tête du Front National de la Résistance, Claude Bourdet, dirigeant de Combat, mais aussi les chefs de la CGT, de la CFDT, ainsi que des six partis majoritaires de la troisième République, à savoir le PCF, la SFIO, Les radicaux, les démocrates-chrétiens, l’Alliance démocratique, et la Fédération républicaine. Droite et gauche nouent une alliance de circonstance, dans cet appartement parisien, pour unir les forces de leurs organisations contre les troupes hitlériennes. On ne sait que peu de choses de cette réunion du 27 mai 1943, qui pourtant résonne à posteriori comme capitale. La motion votée lors de cette réunion inaugurale donne le ton des années qui suivront :

« Le Conseil de la Résistance, réuni quelque part en France occupée le 25 mai 1943 […] doit exprimer l’opinion du peuple, qui lutte sur le sol de la métropole encore occupée, sur les conditions dans lesquelles il convient de consacrer cette unité. […] La France ne peut concevoir que la création d’un véritable gouvernement provisoire, certes, mais ayant toutes les formes et toute l’autorité, répudiant une fois pour toutes, officiellement et dans les faits, la dictature de Vichy, ses hommes, ses symboles, ses prolongements. […] Elle entend que ce gouvernement – c’est le devoir du Conseil de l’affirmer avec netteté – soit confié au général de Gaulle qui fut l’âme de la Résistance aux jours les plus sombres et qui n’a cessé depuis le 18 juin 1940 de préparer en pleine lucidité et en pleine indépendance la renaissance de la Patrie détruite comme des libertés républicaines déchirées. »

Cette réunion du CNR affirme une France libre résolument décidée à vaincre l’envahisseur.

Il ne s’agit pas seulement pour le CNR de lutter contre l’envahisseur nazi ; il se fixe également pour tâche celle d’affirmer la légitimité d’un gouvernement provisoire pour empêcher l’ennemi intérieur, en la personne du maréchal Pétain et des collaborationnistes, de se réclamer légitimes à gouverner le pays. La France jouit d’une sordide réputation auprès des forces alliées depuis la signature de l’armistice par le maréchal Pétain en juin 1940, et les américains peinent à accorder leur confiance aux forces résistantes. Cette réunion du Conseil National de la Résistance affirme une France alternative, libre et résolument décidée à vaincre l’envahisseur aux côtés des alliés. Mais une tâche plus ardue encore que celle d’allier les forces résistantes commence au lendemain du 27 mai ; il est temps pour le Conseil National de la Résistance de commencer la rédaction d’un programme commun de gouvernance provisoire pour l’immédiate après-guerre. Les travaux engagés par le comité d’experts réunis par Jean Moulin un an auparavant servent de première base de travail ; mais les négociations sont âpres et malgré l’effort patriotique collectif enclenché par les diverses forces politiques, les sujets de divergence sont grands et le projet difficile à mettre en œuvre. En parallèle, l’homme de l’union, celui sans qui rien n’aurait pu se faire, Jean Moulin, est capturé à Calluire-et-Cuire moins d’un mois ensuite, le 21 juin, alors qu’il organisait une réunion de résistance. Il est transféré puis déferré dans une prison lyonnaise, d’où il sera régulièrement exfiltré vers les locaux de la Gestapo pour des séances de torture menées par le désormais tristement célèbre Klaus Barbie. Bien qu’il ait persisté dans l’honneur à ne livrer aucune information sur le CNR à l’ennemi, sa mort, officiellement datée du 8 juillet 1943 – des doutes subsistent – aura certainement contribué à la lenteur des opérations programmatiques. Néanmoins, les discussions aboutissent, et la parution, le 15 mars 1944, de la contribution programmatique « Les jours heureux », constitue le point d’orgue de la résistance. L’avant-propos, qui ne trahit pas le caractère houleux et tendu des échanges préalables, postule que ce n’est qu’en « regroupant toutes ses forces autour des aspirations quasi unanimes de la Nation, que la France retrouvera son équilibre moral et social et redonnera au monde l’image de sa grandeur et la preuve de son unité. »

Les forces patriotiques ont su se retrouver dans le tumulte et la poussière pour construire ensemble l’après-guerre

Ce feuillet d’une dizaine de pages s’organise en deux grandes parties, l’une proposant un plan d’action immédiate qui demande « l’intensification de la lutte menée par les forces armées » pour que puisse « être réalisée l’union véritable de toutes les forces patriotiques pour la réalisation de la libération nationale inséparable. » Ce programme, dont la principale inspiration reste les travaux proposés par le Parti communiste français et la CGT, sous l’impulsion de Pierre Villon, et ses déclinaisons dans les politiques menées par le gouvernement provisoire, puis par les gouvernements successifs de libération, ont marqué durablement le visage politique de la France. Instauration de la sécurité sociale, nationalisation de grandes entreprises stratégiques – création d’EDF et GDF notamment –, rétablissement des quarante heures… Les jours heureux, écrits alors que la France était en proie à la menace fasciste, dans la foulée de cette réunion du 27 mai où l’ensemble des forces patriotiques du pays ont su se retrouver dans la poussière et le tumulte pour construire ensemble l’après-guerre, sont bien plus qu’un programme ; ils sont un modèle de société résolument tourné vers le bien social et l’intérêt général.

Le Conseil National de la Résistance

C’est d’ailleurs grâce aux travaux du gouvernement provisoire, et à la légitimité acquises par les forces résistantes vis-à-vis des alliés sur la base de ce programme, que la France, malgré sa responsabilité dans la collaboration, a pu partager la victoire – et le territoire allemand – avec les américains, les britanniques et les soviétiques. Sans cette réunion du 27 mai 1943, et sans la parution un peu moins d’un an après de ce livret structurant, l’histoire aurait pris un tout autre sens. Cet attachement viscéral au genre humain explique certainement les multiples attaques dont il a fait les frais de la part du patronat et des forces libérales. En 2007, le vice-président du MEDEF Denis Kessler publie une tribune à charge dans Challenges : « Adieu, 1945, raccrochons notre pays au monde. » En saluant le détricotage minutieux du gouvernement Sarkozyste des mesures du CNR, il considère Les jours heureux comme « à l’évidence, complètement [dépassés, inefficaces, datés]. » Pourtant, le président de la République Emmanuel Macron, dont la politique semble abonder dans le même sens que les démantèlements libéraux sarkozyste, continue de se réclamer de ces glorieux résistants et prendre pour exemple ce compromis de guerre entre les gaullistes et les communistes, et dont l’idéologie continue de structurer l’architecture sociale de notre pays.

« Il s’agit enfin de savoir si nous saurons sortir du chaos par une rénovation susceptible de rendre à la patrie sa grandeur avec les moyens de jouer le rôle éminent qui revient à son génie, et en même temps d’assurer à tous ses enfants la sécurité, la liberté, la dignité, dans leur travail et dans leur vie. »

Message du Général de Gaulle au Conseil National de la Résistance, lu par Jean Moulin le 27 mai 1943.

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire. Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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