Sandra Regol est la secrétaire nationale adjointe et porte-parole d’Europe Ecologie – Les Verts. Dans un long entretien accordé à Reconstruire, elle revient sur les éléments déclencheurs de son engagement politique et sur sa vision d’une France et d’une Europe réformée au service de la transition écologique.

Quel a été l’élément déclencheur de votre engagement en politique ? 

Je ne suis pas « devenue » écolo, je suis née dans une famille écolo : inspirés par ma mère, mes parents produisaient en bio à une époque où ce n’était pas encore répandu. Mon père a été l’un des premiers militants de la Confédération paysanne ; la volonté de changer le monde, c’était le bain familial. Néanmoins, dans le milieu où j’ai grandi, la « politique » était très mal perçue. Il y a dans le sud de la France un tropisme particulier, la confiance en la politique y a été détruite par des générations de politiciens très peu vertueux, de la frontière italienne à la fin du pays cathare. J’y suis rentrée par hasard.

Fin 2008, je travaillais dans la communication pour une université strasbourgeoise, et souhaitais me réorienter dans la communication politique pour les collectivités. Il se trouve qu’une de mes amies venait d’être désignée candidate aux élections européennes pour ce parti que je ne connaissais pas à l’époque, Europe écologie. Elle venait de commencer la politique, et travaillait avec une équipe de femmes ; je lui ai proposé mon aide. Par ailleurs, Eva Joly, une femme que j’admire, faisait partie de l’aventure. C’est au cours de cette campagne – victorieuse – de 2009 que j’ai mis un pied en politique, et je me suis aperçu que c’était un bel outil pour changer les choses, et j’ai fini par prendre ma carte fin 2010.

EELV a permis de mettre l’écologie au centre du jeu ; ce sujet est aujourd’hui transversal, plus ou moins abordé par l’ensemble du champ politique. N’y a-t-il pas un risque aujourd’hui que vous ayez perdu votre hégémonie à ce sujet, et que vous n’arriviez donc plus à cliver suffisamment pour construire une majorité populaire ?

Ce qui est transversal, c’est la question environnementale. En revanche, l’écologie politique est une pensée à part entière: parler d’environnement n’est pas parler d’écologie. L’écologie, c’est la maison commune, le système commun, l’idée que tout doit être repensé pour transformer les choses. 

Aujourd’hui, des maires de droite construisent des pistes cyclables, installent des pots de fleur, et pensent être écologistes. Une étude est sortie récemment,  commandée par le Salon des maires, afin de connaître les enjeux importants pour les Françaises et les Français, ce qu’ils attendent de leurs élus. Ce qui en ressort, c’est que si les maires, de toutes colorations politiques, ont aujourd’hui l’impression d’être écologistes, leurs administrés considèrent que ce n’est pas le cas, et que l’écologie, c’est la transition écologique, donc un changement de modèle de société. Les pots de fleurs et les pistes cyclables ne suffisent pas. Et c’est très encourageant et signifiant pour nous.

Quels sont les penseurs de l’écologie qui structurent aujourd’hui votre pensée ?

La pensée de l’écologie, dans mon parcours, c’est d’abord la pensée paysanne. L’expérience avant la théorie.

Avant que ça ne soit conceptualisé par des théoriciens ?

Bien avant ! Lorsque j’étais jeune, il me paraissait normal d’embaucher des gens en insertion sociale, des prisonniers, des personnes au faible revenu parce que c’est ainsi que l’on vivait. Travailler la terre, travailler avec les autres ; c’était un tout. Je me suis intéressée aux penseurs, à la théorie donc, bien plus tard. 

Deux penseurs, qui ne comptent pourtant pas parmi les penseurs « écologistes », qui ont compté, sont Gilles Deleuze et Félix Guattari, dont j’apprécie l’idée de corps sans organe et la croyance qu’il faut tout remettre en question. Aujourd’hui, j’y ajouterais André Gorz et Serge Audier. Andreas Malm, également, un économiste, qui explique dans L’anthropocène contre l’histoire comment le capitalisme s’est développé sur l’exploitation des ressources naturelles dès le charbon. 

©Eric Coquelin – Reconstruire

Pour aller au-delà, je citerai un auteur libano-australien, Ghassan Hage, qui a écrit Le loup et le musulman, un essai qui explique comment et pourquoi on ne peut être écologiste sans être antiraciste (et inversement) ; il complète la dimension économique d’Andreas Malm d’une vision sociologique et philosophique. Je m’inspire beaucoup aussi des travaux d’Eloi Laurent, économiste qui déconstruit la doxa libérale pour repenser notre rapport à un monde dont les ressources ne sont pas infinies, et Émilie Hache. Sa passionnante introduction de l’ouvrage Reclaim : recueil de textes éco féministes permet de comprendre comment l’écoféminisme fait lien entre toutes les luttes et structure l’écologie politique. Voilà pour le corpus de base.

Le capitalisme semble difficilement conciliable avec l’écologie politique. Faut-il le réformer? Le renverser?

Je n’aime pas utiliser cette terminologie. Elle est certes importante, mais elle oublie ceux et celles pour qui elle est censée agir. Il n’y a que des CSP+ qui parlent de « renverser le capitalisme ». Quand tu es en bas de l’échelle, ce que ça t’évoque, c’est l’inconnu, et pas une amélioration. A la radicalité des mots, je préfère celle de l’action. Je préfère parler de « productivisme » : au moins, nous ne disons pas à ceux qui n’ont déjà rien qu’ils finiront par avoir encore moins.

Inigo Errejon a donné en août 2019 une interview à Le Vent se Lève,  qui met des mots très justes sur ce que je viens de vous expliquer. Lui, grand théoricien de Podemos, qui voulait mettre fin au capitalisme et libérer le peuple, s’est un jour retrouvé en campagne face à de « vrais gens ». Dans ce cadre, il a vu ce que ses mots, ses concepts provoquaient. Il y prend en exemple l’affiche du Parti Communiste Français aux élections européennes de 2019 « L’Europe des gens, pas l’Europe de l’argent ! ». C’est superbe, ça parle aux militants comme vous et moi.  Mais pour quelqu’un qui n’a pas d’argent, pour ces gens au nom de qui nous nous battons, cette affiche dit ce que l’on perd, pas ce qu’il y a ensuite. Il faut donc remettre en question notre vocabulaire : il ne s’agit pas d’être compris dans notre milieu mais de dialoguer, vraiment.

Même si c’est au profit d’une planification écologique ?

La planification est un concept intéressant. Mais il fait souvent fi des différences locales, qui sont essentielles. Agir local, penser global correspond mieux à la réalité. Les expériences les plus intéressantes (permaculture, modes de vie alternatifs, monnaies complémentaires, etc.) sont des exemples inscrits dans des réalités locales ; la planification pourrait normaliser des situations qui correspondent spécifiquement à l’endroit où elles sont implantées. Or c’est ce que l’on reproche au capitalisme : normaliser.

L’écologie se distingue en courants très variés : écosocialisme, « capitalisme vert », collapsologie, à droite l’écologie intégrale… Au sein de votre parti, plusieurs de ces tendances cohabitent. Croyez-vous qu’EELV soit en capacité d’unir ces courants autour d’une même vision de l’écologie ?

Il me semble que nous sommes au contraire plutôt dans une période d’unité, de cohérence intellectuelle. Des différences de positionnement existent, certes, mais je ne pense pas qu’il faille les gommer – nous en revenons à la normalisation. Cela appauvrirait le débat. 

Ces combats idéologiques n’ont pas été gagnés dans l’unité : ils l’ont été parce que nous sommes différents.

Cela étant, il est parfois compliqué d’avoir une démocratie interne aussi… vive ! Nous passons trop de temps à nous battre pour trois virgules et demie. Parfois, c’est important : faut-il commencer par l’écologie ou par la gauche ? Comment se positionner stratégiquement ? Mais parfois, ce sont des broutilles. Je ne sais pas si nous arriverons à nous dépasser pour créer un mouvement de masse, mais je ne crois pas que ce soit l’enjeu aujourd’hui. Nous avons déjà gagné un certain nombre de combats culturels : sur le nucléaire, sur les OGM, sur les grands projets inutiles. Si on nous avait dit il y a cinq ans, que tout le monde saurait ce qu’est un perturbateur endocrinien…

Ces combats idéologiques n’ont pas été gagnés dans l’unité ; ils l’ont été parce que nous sommes différents. C’est la tension entre une frange radicale et un courant de pensée plus légitimiste, qui accroît le dialogue avec la société, qui crée l’émulsion. Nous le voyons avec le coronavirus : les scientifiques semblent n’être jamais d’accord entre eux, et c’est la base de la science, qui, bien qu’elle soit la chose la plus tangible qui soit, repose sur la controverse. Transposons ce constat à l’univers intellectuel : il y a encore plus de controverses, de choses à faire, à chercher, vers lesquelles tendre. Et c’est ce challenge intellectuel qui sert à la société : cela nous oblige à être toujours en tension intellectuelle.

Vous ne voulez ni la planification écologique, ni le renversement du capitalisme. Comment imaginez-vous alors la transition écologique ? Par la règle verte ?

La transition écologique peut en effet passer par la logique de la règle verte, c’est-à-dire la volonté de ne plus ponctionner à la nature ce dont nous n’avons pas besoin. En comprenant l’effet de symbiose, en acceptant que nous n’avons pas besoin de 200 paires de chaussures par an, nous comprenons qu’il est possible de réparer. La convention citoyenne sur le climat avait trouvé une expression que je trouvais très chouette. « Il faut passer de la consommation de masse à la réparation de masse. » : c’est une jolie formulation. En réparant la planète, nous réparons les liens sociaux, nous apprenons à concevoir l’altérité. L’altérité nature, environnement, animaux, planète, mais également culturelle, interpersonnelle. 

La transition passe par des choses très factuelles : la transformation de l’industrie, la relocalisation des emplois, de l’énergie, une isolation et une  production plus localisées, le développement d’énergies renouvelables, etc. Elle nécessite de maintenir tout le monde en bonne santé, de garder une bonne qualité de l’air : cela passe par des transports moins routiers, plus de ferroutage, du transport fluvial, etc.. Il faut diminuer notre pression sur la nature – dont la Covid-19 est par ailleurs le fruit.

Mais cette transition est compliquée : dès qu’un curseur est déplacé, un autre bascule. Avec ce que l’on appelle le pic de transition. Par exemple, lorsque l’Allemagne a décidé de sortir du nucléaire, ils ont eu un pic d’émissions liées au charbon pendant 2 ans (environs), mais ils ont depuis des émissions inférieures à ce qu’ils avaient avant de sortir du nucléaire. La transition est donc parfois difficile, et nécessite une acceptation sociale très forte.

Une politique de réindustrialisation écologique, de relocalisation, se pense à l’échelle de la nation. De plus en plus, des responsables politiques, Jean-Luc Mélenchon, Arnaud Montebourg par exemple, considèrent que la transition écologique se fera dans un cadre national. Comment justifiez-vous que vous souhaitez appliquer votre programme écologique dans le cadre de l’Union européenne sachant qu’elle favorise par exemple le dumping social et les travailleurs détachés ? 

La réponse est dans la question : puisque c’est l’Europe qui favorise aujourd’hui, politiquement, le dumping social et le dumping environnemental, c’est elle qui peut l’inverser. 

Le plan vert européen est dix fois plus ambitieux que ce qu’Emmanuel Macron propose. Les politiques européennes qui font de « l’outil Europe » un instrument d’oppression économique et environnementale prouvent justement que le problème n’est pas l’outil, mais ce que les responsables politiques en font. L’Europe, c’est un outil positif, pas un outil ultralibéral ; c’est ainsi qu’elle a été pensée par ses fondateurs au sortir de la Seconde Guerre mondiale, comme un outil de réparation.

Ces politiques de libre-échange sont littéralement à la base du projet européen. 

À l’époque où elle est pensée, l’Europe est vraiment un outil de réparation. L’Europe est pensée pour être un outil de protection entre nous, qui permette de faire du lien entre des gens qui n’ont pas les mêmes cultures, pas les mêmes langues. Mais elle devient très vite un outil économique, qu’on appellerait aujourd’hui de libre échange : la communauté du charbon et de l’acier. C’est finalement une vision très environnementale : « Comment est-ce qu’on gère les ressources? » 

Elle a ensuite, effectivement connu un grand virage très libéral dans les années 1990. Le problème ne vient pas du Parlement européen, où il y a consensus, discussion, et surtout la légitimité du vote citoyen. Le problème vient de l’Europe des chefs d’Etat, ou plutôt, l’Europe de leurs représentants. Ce sont des gens désignés par un Président de la République pour décider seuls. Le pouvoir citoyen est retiré de l’équation, et plus ça va, plus l’Europe devient une Europe des  Etats. C’est l’une des rares positions d’Emmanuel Macron que nous partageons. Il envisageait de mettre en place des listes européennes, que tous les citoyens européens votent pour des listes composées de représentants de tous les pays plutôt que pour des listes nationales. Nous avons un parti vert européen très actif : travailler avec des Espagnols, des Allemands, des Polonais, nous oblige à penser l’espace dans lequel nous sommes. 

Il ne faut donc pas jeter l’outil, mais le transformer. Quelque part, nous sommes relativement proches du « plan A » de Jean-Luc Mélenchon. C’est sur le « plan B » que nous divergeons. La menace ne fait pas partie de notre répertoire et c’est sur ce point que nos visions s’opposent. La violence est l’outil premier des dominants, c’est pourquoi nous croyons plutôt à l’action non-violente. 

Changer les choses de l’intérieur nous paraît plus pertinent. Aujourd’hui, nous assistons à une montée de l’extrême-droite : c’est là que l’Europe est importante. Dans la logique de nation, tu n’as plus à te mêler de ce qui se passe ailleurs. Si Orban ne peut pas faire ce qu’il veut, c’est parce que l’Europe limite son champ d’action. Elle est la dernière barrière pour éviter que nous rééditions les erreurs du passé. Nous n’avons pas de logique de frontières, ni pour les personnes, ni pour l’air, ni pour l’eau. Pour le reste, l’échelle européenne est l’échelle minimale pour les politiques. À l’échelle française, nous n’avons ni le poids économique, ni le poids culturel pour en faire basculer d’autres. Nous n’allons pas batailler contre la Chine ou les Etats-Unis pour qu’ils instaurent la transition écologique à leur tour, mais l’Europe peut faire changer les choses..

Vous parliez de forces communes; croyez-vous que EELV, fort de ses dernières réussites électorales, a encore des chances ou des espoirs de s’allier avec quiconque pour 2022?

La maladie de la gauche, c’est d’être toujours unie dans les batailles en « contre », contre la réforme de la SNCF, contre la loi travail, etc., mais il n’y a jamais personne pour passer au « pour », à la construction, à la proposition.  Les discours d’union de la gauche sont en réalité une chimère : la seule proposition, c’est celle de l’hégémonie.

Nous sommes le seul parti qui a eu le courage de retirer son candidat à l’élection présidentielle au profit d’un autre.

Je le dis d’autant plus tranquillement que nous sommes le seul parti qui ait eu le courage politique, en cours d’élection présidentielle, de retirer son candidat pour s’unir à un autre parce que l’enjeu était trop important. Mais malgré ce geste historique, unique dans l’histoire de la Vème République, nos partenaires de gauche continuent à dire que nous serions contre l’union, que nous ferions cavalier seul. 

Ce qui fait avancer, c’est d’être droit dans ses bottes, d’assumer sa ligne, de continuer. Chaque fois que nous faisons des efforts, que nous nous mettons de côté pour gagner ensemble, c’est un traquenard pour faire en sorte que l’écologie politique que nous représentons n’existe plus. Ce n’est plus tolérable. Pas aujourd’hui, avec le peu de temps qui nous reste pour mettre en œuvre des politiques publiques de résistance et de résilience face au réchauffement climatique. 

Nous ne disons pas non à l’union, mais nous ne nous feront plus avoir. Et bizarrement, c’est au moment où nous arrêtons cela, lors des élections européennes, que nous arrivons premier parti à gauche. Rebelote aux municipales  nos candidates et candidats sont des “inconnus” raillent une partie de la presse et de nos adversaires. Ce qui fait rire les uns fait pourtant sens dans la société : l’union, ce n’est pas “la soupe de logos” comme dit Jean-Luc Mélenchon, mais des projets co-portés avec la société. Face à l’hyper-personnalisation de la vie politique, nos logiques collectives des municipales avaient le courage de dire la vérité aux électrices et électeurs : un conseil municipal, c’est un collectif, pas un homme providentiel. Cette logique, nous essayons de la développer dans nos façons de faire de la politique. Mais tous ces exemples ne sont pas anecdotiques. Ils sont signifiants. En fait, ce n’est pas que l’union est un combat, c’est que personne ne la veut.

Marie Toussaint, eurodéputée EELV, disait dans Reconstruire que « Le mouvement écologiste doit beaucoup aux Gilets jaunes ». Est-ce que ce mouvement a permis à certains responsables écolos de se rendre compte de ce qu’était une écologie populaire ? 

Peut-être que François de Rugy et Barbara Pompili s’en sont aperçus ? Je plaisante, mais je ne crois pas que ça ait eu le même effet sur les écologistes pour qui le combat pour la justice, environnementale et sociale, est un même combat. Marie Toussaint, par ses combats, en est le meilleur exemple. Mais effectivement, nous avons dû marcher sur cette ligne de crête qui consiste à faire comprendre à la fois que la taxe carbone est un bon outil quand il est utilisé avec justice, que cette taxe carbone imposée aux ménages par le gouvernement était injuste, mais que la logique d’une taxe carbone ne devait pas être rejetée en bloc pour autant. Nous étions donc les seuls à défendre « une taxe carbone juste »avec le gouvernement qui défendait sa taxe carbone. Ça n’a pas été la période la plus facile, c’est un fait. Pour ma part, c’était un continuum de plateaux télé sur ces questions. 

©Eric Coquelin – Reconstruire

Esther Benbassa, qui était à l’époque notre principale sénatrice, a fait toutes les manifestations de Gilets jaunes, sans exception. Elle y était particulièrement appréciée et je crois qu’on en est toutes et tous très fiers. Personnellement, je n’en ai fait aucune, par choix, parce que je ne trouvais pas cela cohérent. Sur les plateaux, je défendais face aux Gilets jaunes la taxe carbone comme un principe, tout en m’opposant à cette application complètement folle, parce qu’injuste, qu’imposait le gouvernement. La liberté étant un des fondamentaux des écologistes, présence ou absence des manifestations était à la libre appréciation de chacun. 

Les Gilets jaunes sont devenus très vite un mouvement bien plus global de refonte de la démocratie, de défense d’un nouveau système…

C’est un mouvement pluriel. Chez moi, certains ronds-points de villages étaient très politisés. Il y a eu une période bénie où c’étaient des lieux de formation, d’éducation populaire. Je connaissais un rond point quasi d’extrême-gauche. Dans le village d’à côté, à quelques kilomètres, c’était quasi d’extrême-droite. En fait, il n’est pas possible de dire « Les Gilets jaunes » comme si c’était un tout uniforme , ça n’a pas de sens. La revendication collective, c’était la lutte contre les inégalités, contre l’injustice, mais il y avait des points d’entrée radicalement différents. C’est ce qui faisait la force mais aussi la faille du mouvement, ce qui a permis à leurs détracteurs de les affaiblir médiatiquement. Cela allait du poujadisme au progressisme. Marie a donc raison dans son propos, même si nous avons deux façons de l’exprimer. 

À quel échelon souhaiteriez-vous être élue, pour changer les choses en profondeur ?

Pour vous répondre de façon littérale, j’aimerais être élue députée, c’est vraiment le mandat qui m’intéresse : à la fois proche du terrain et disposant de moyens d’action à l’échelle de tout le territoire (du local au global). Et pour la blague: pourquoi pas Ministre de l’Intérieur ! Plus sérieusement, c’est un sujet colossal, et qui structure mon engagement, celui de la sûreté des personnes, de l’égalité, de l’accès au droit à travers le territoire, etc. Et pourtant, c’est vraiment le parent pauvre de la France, ministre après ministre. C’est bien ce qui fait les divisions de la société, cette inaction face aux inégalités en droit, des divisions dont se nourrissent les extrémismes et qui accroissent les oppressions. Le sentiment d’injustice aussi. Et dans le même temps, la profession de policier, par exemple, est vraiment malmenée de l’intérieur. Les gouvernements laissent la gangrène provoquée par quelques-uns s’installer, au détriment de la fonction, du travail de celles et ceux qui l’assument pour toute la population : ne pas agir, quelque part, c’est cautionner. Ne pas donner plus de moyens à la police pour agir, aussi, c’est un outil de division. La division, c’est un outil de pouvoir, et le ministre de l’Intérieur est celui qui devrait permettre de lutter contre ça. Or la France continue à appliquer des méthodologies qui sont dépassées pour le reste de l’Europe, des façons de faire qui ne se traduisent pas en résultats. Et c’est toute la population qui en pâtit.

Quelle est votre expérience de femme en politique ?

Ëtre une femme en politique, c’est évidemment moins simple que d’être un homme politique. Mais il n’y a pas que ça. Ne pas être issue des « bons » réseaux, ceux qui dominent, ça n’aide pas. Ne pas avoir l’accent « parisien », ne pas avoir fait les grandes écoles, idem. Culturellement, les femmes sont poussées à développer un sentiment d’infériorité, d’illégitimité. Un fait qui est largement exploité par tes adversaires tant que tu ne sais pas comment faire pour transformer ce qui est vu comme failles en forces. Aujourd’hui, au bout de 10 ans de politique, j’ai appris à gérer, à la dure, certes. Car il faut apprendre, si tu n’es pas un homme blanc de plus de 50 ans, comme on dit, à endosser les codes pour mieux les retourner, les transformer. Mais le champ politique a besoin de ressembler un peu plus à la société, de sortir de son uniformité. Je me dis que ça sert à ça aussi, de tenir : des femmes ont essuyé les plâtres de l’arrivée des femmes en politique, on continue leur combat. Mais il y a tant à faire encore pour que la politique ressemble enfin à la société !

Nina Seron
Socialisme au sens propre, antiproductivisme, planification écologique, 6è République. Penseuse de l’imbrication des rapports sociaux, du post-capitalisme, héroïne du rien.

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