La révolution numérique a changé de nombreuses facettes de nos vies, et a modifié en profondeur les formes que prennent les échanges économiques. L’émergence de plateformes en ligne entendant ubériser la prostitution, à l’image de Seeking Arrangement, le plus important site de sugar dating, n’a donc rien d’étonnant. Certains voient derrière ces anglicismes l’émergence d’une nouvelle forme de prostitution. Pourtant, la rhétorique déployée par les créateurs de Seeking Arrangement fait tout pour entretenir le flou. Quel modèle de relation défendent-ils réellement? 

Brouiller les pistes, « un lieu où se rencontrent des personnes attirantes et aisées »

La loi française est l’une des plus répressives à l’égard du proxénétisme, qu’elle définit de manière très extensive : « toute personne jouant le rôle d’entremetteur entre une personne prostituée et son client, ou tirant profit de toute forme de commerce sexuel, peut être condamné par la justice. » La prostitution est quant à elle définie comme l’échange de faveurs sexuelles contre une rétribution monétaire. Seeking arrangement a donc élaboré un discours complexe de marketing ciblé visant à distinguer la nature des échanges qu’elle organise de la prostitution traditionnelle pour attirer des jeunes femmes qui auraient eu peu de chances de s’investir pleinement dans des formes de travail du sexe. Le site fait tout pour renvoyer une image des relations qu’elle fait naître comme ne se réduisant pas à une rétribution monétaires en échange d’un rapport sexuel: il se définit comme « un lieu de rencontre entre personnes attirantes et aisées »

La communication de Seeking Arrangement ne fait jamais référence explicitement à des rapports sexuels. Les photographies utilisées sur les pages d’accueil présentent en effet des protagonistes a priori unis par une sincère complicité, et n’est pas connotée sexuellement. En créant un compte, le choix est laissé à l’utilisateur de signaler son ouverture à une « amitié avec avantage en nature », traduction littérale de l’expression anglaise « friends with benefits », c’est-à-dire une relation de sexe sans attache. Cette traduction littérale permet de mettre l’accent sur les liens affectifs unissant les protagonistes, plutôt que sur l’existence de relations sexuelles. En laissant la possibilité à l’utilisateur de cocher cette case, et en dé-sexualisant sa communication, l’entreprise parvient ainsi à brouiller les pistes, et à ne pas entrer dans la qualification juridique du proxénétisme. Par ailleurs, le site ne met pas non plus en avant des rétributions directement monétaires pour attirer les sugar babies. Ainsi, il leur est plutôt promis qu’elles pourront profiter « de virées shopping, de dîners gastronomiques et de voyages exotiques », ou pour le dire simplement, être « dorlotée ». Cependant, ailleurs sur le site apparaît une première faille dans la rhétorique de Seeking arrangement, puisqu’on peut lire sur une autre page du site que grâce à leurs sugar dadies, les sugar babies pourront « s’inquiéter un peu moins de leurs frais de scolarité et de leurs factures », ce qui suppose que les dons matériels incluent à la fois des objets (les virées shopping), des moments (les voyages et les dîners), mais également de l’argent.

Image promotionnelle du site internet Seeking Arrangement.

Encore une fois, l’image renvoyée se distingue de la prostitution « à l’ancienne », qui suppose que la prostituée soit rémunérée en liquide en échange d’un moment intime. Par ailleurs, la plateforme laisse entendre que les sugar babies ne reçoivent pas simplement des dons matériels: cette dernière leur permettrait de « trouver un mentor », et le sugar daddy qui « aide à se construire un réseau professionnel de contacts » sera peut être « un partenaire commercial et un investisseur à l’avenir ». En d’autres termes, le sugar daddy rétribuera la sugar baby également grâce à son capital social, par exemple en l’invitant à des diners gastronomiques au cours desquels elle pourra élargir son carnet d’adresse. Ce que le sugar daddy donne, c’est finalement un accès au mondain, c’est à dire le monde du divertissement des dominants, qui organise l’entre-soi et la conservation des capitaux culturels et sociaux entre les mains de la bourgeoisie. En effet, le sugar daddy serait « un gentleman moderne avec des goûts raffinés, des expériences exceptionnelles et des ressources abondantes qui recherche quelqu’un pour partager sa vie et son style de vie extraordinaires», « Il utilise Seeking.com pour nouer une relation avec quelqu’un qui puisse améliorer et amplifier sa vie déjà exceptionnelle », et surtout, « cela implique qu’il y a probablement un travail avec heures de folles et d’innombrables réunions. […] Il fait son job, qui lui permet ensuite d’assurer une relation »

Ce «  lieu de rencontre entre personnes attirantes et aisées », pour reprendre la terminologie utilisé par les responsables marketing de Seeking Arrangement  pour diviser ses utilisateurs entre sugar babies et sugar daddies, est un lieu où se rencontrent les Attractive et les Successful. Ainsi, Seeking Arrangement n’organise pas de prostitution à proprement parler, puisque les relations ne se résument pas à l’échange de faveurs sexuelles contre une rétribution monétaire. Néanmoins, il demeure une opposition entre des individus dotés en « capital érotique », et des individus dotés en capital social et économique. Cette ligne de clivage renvoie d’une part à des femmes jeunes et séduisantes, et d’autre part à des hommes âgés et riches. 

Le modèle de relation de Seeking Arrangement

Les discours féministes  « abolitionnistes », qui s’opposent aux discours féministes « pro-sexe » ou  « régulationnistes » insistent sur l’idée qu’une relation de prostitution est naturellement déséquilibrée, et considèrent les prostituées comme des victimes. Ce discours, hégémonique en France depuis les années 50, est porté notamment par les associations féministes historiques, tel que le Mouvement de Libération des Femmes (MLF). Cependant, à partir des années 90, et surtout des années 2000 s’est développé un discours féministe alternatif sur la prostitution, portée par exemple comme l’ancienne prostituée Virginie Despentes, autrice notamment de Big bang theory

Pour ces féministes, la prostitution est un moyen pour les femmes, dans une société sexiste et marchande, de tirer un avantage matériel de leur féminité. La prostitution permettrait également de s’affranchir des dogmes moraux cantonnant la sexualité à la sphère des relations stables. 

Cette tendance du féminisme avance notamment l’idée que, dans une société sexiste, les relations qui rentrent dans le cadre de l’hétéronormativité (c’est-à-dire qui respectent les rôles sociaux attribués au genre féminin et au genre masculin) reposent essentiellement sur la mise à disposition du corps de la femme en échange d’avantages matériels et immatériels (comme le capital social). Cette mouvance du féminisme contemporain refuse ainsi d’opposer la figure de la « pute »  à celle de la femme mariée, puisqu’il s’agirait là de deux formes d’un échange de même nature. La condition de la prostituée serait même enviable, puisqu’alors que par le mariage, la femme aliène à jamais son propre corps et sa liberté sexuelle pour son mari ; la prostituée, elle, n’aliène son corps que le temps de l’acte sexuel (sauf naturellement si le client refuse de payer, risque d’autant plus prégnant que l’activité est clandestine). Elle n’est pas dépendante matériellement de l’homme auquel elle accorde ses faveurs sexuelles. De fait, de nombreuses prostituées ont rejeté cette image de victime,  bien qu’elles ne nient pas que certaines formes de prostitution, reposant sur les traites clandestines, sont particulièrement sordides ; certaines accusent les associations féministes qui adoptent des discours misérabilistes de parler à leur place. Ce clivage se retrouve dans la manière dont l’on désigne le commerce sexuel: les féministes abolitionnistes parlent de prostitution, alors que les féministes pro-sexe parlent de travail du sexe

Derrière cette deuxième terminologie se cache une proposition politique : celle de donner un cadre légal à la prostitution, afin de ne plus marginaliser les personnes prostituées. Une telle approche de la prostitution rendrait par exemple impossible le fait qu’un propriétaire rompe son bail avec une locataire qui se prostituerait dans son domicile, alors qu’aujourd’hui, un propriétaire qui ne romprait pas son bail pourrait être attaqué pour proxénétisme. Elle permettrait par ailleurs de protéger les personnes prostituées des milieux clandestins, qui, en l’état actuel des choses, organisent la prostitution au sein de l’économie souterraine. Comprendre ce clivage entre les féministes « abolitionnistes » et « régulationnistes » permet de comprendre en quoi la rhétorique de Seeking arrangement est particulièrement insidieuse, puisqu’elle se pare de quelques éléments empruntés aux féministes régulationnistes ou pro-sexe, alors que le site repose sur la domination patriarcale.

L’image que renvoie Seeking Arrangement est aux antipodes de la présentation misérabiliste de la prostituée. « Il n’existe pas de Sugar Baby typique puisque quiconque cherche à sortir avec quelqu’un qui peut les aider à atteindre ses objectifs pourrait être classé comme tel ». On nous dit encore qu’une sugar baby « est une personne n’ayant pas peur d’aller chercher ce qu’elle veut ».  La plateforme offrirait donc un moyen pour les jeunes femmes de valoriser leur capital érotique, en ayant grâce à lui accès à d’autres capitaux, sociaux et économiques : c’est là l’échange qui est rendu possible. Il n’y a donc pas, entre ce discours et celui des féministes pro-sexe, une grande différence. C’est même le contraire, et les créateurs de Seeking Arrangement semble avoir intériorisé les thèses de ces féministes radicales, même s’il faudrait être dupe pour croire qu’il s’agit là d’autres choses que d’une stratégie marketting. Un autre point de rapprochement avec la littérature féministe régulationniste est l’idée que la relation puisse être « mutuellement bénéfique ». L’équilibre dans les relations est même érigé en objectif : « nous souhaitons que les relations soient équilibrées ». Cette idée d’équilibre est renforcée le champ lexical du droit des contrats : «mutuellement », « des relations sous leurs propres conditions ». Le nom de l’entreprise en lui même fait écho à l’idée de contrat, puisque l’on cherche un « arrangement », c’est-à-dire  une « relation sous vos conditions ». Il ne s’agit donc pas d’un modèle de relation qui correspond à l’idée traditionnelle que l’on se fait d’une relation amoureuse, puisque la relation est explicitement intéressée. Tout le site est construit comme un lieu où des individus avec des capitaux différents peuvent échanger les avantages attachés à ces capitaux. La seule différence avec une relation traditionnelle serait que sur Seeking.com, « les gens sont francs » , tout comme les arrangements, « francs et honnêtes ». En d’autres termes, « il y a une transparence au sein de la communauté », ou pour le dire encore autrement, les utilisateurs «refusent de perdre leur temps».

La consommation comme seul horizon

Voilà ce que serait la « patte » Seeking Arrangement : refuser de perdre du temps, c’est à dire assumer pleinement la dimension intéressée de la relation, sous-entendant ainsi que toutes les relations seraient par essence intéressées. Ainsi, dans une une vidéo youtube, le fondateur de Seeking.com laisse entrevoir ce qu’est le concept même de la plateforme. Pour cela, il a recours à la notion d’hypergamie, c’est à dire l’action de se marier avec quelqu’un issu d’une classe ou d’une caste supérieure, une action qui ne concernerait que les femmes, à en croire une page entière dédiée au concept. Prudent, Brandon Wade prend le soin d’avancer deux possibles explications : la première, présentée comme sociologique, déclare que l’hypergamie est apprise plutôt qu’héritée biologiquement, et la seconde, présentée comme psychologique, considère que l’attirance des femmes pour les hommes riches serait ni plus ni moins une adaptation évolutive, en d’autres termes un trait biologique.  Même si le discours se donne de faux airs de sociologie, il vide cette dernière de toute sa substance polémique. En effet, l’hypergamie est présentée soit comme un trait constitutif de la nature féminine, soit comme une constante à travers l’histoire de l’humanité. Si l’on accordait quelconque crédit à Brandon Wade, on pourrait croire comme c’est un fait social que l’on a toujours observé, il s’agit d’un fait social indépassable. Or le propos du sociologue est précisément de dire que ces inégalités sont le produit de constructions sociales, ou pour le dire plus simplement, que le patriarcat n’est pas une fatalité. Par ailleurs, la suite de la page indique assez clairement quelle est l’explication préférée par le créateur de Seeking.com: « Les hommes accordent généralement une grande importance à l’attrait physique, tandis que les femmes accordent généralement une grande importance au statut économique et social ainsi qu’à l’attrait physique. » En d’autres termes, les femmes, présentées commes vénales, sont intéressées par le compte en banque des hommes qu’elles fréquentent, là où les hommes sont intéressés par la silhouette et l’apparence des femmes qu’ils fréquentent, et ce, dans toutes les relations amoureuses. A ce titre, la seule différence entre une relation qui naît sur Seeking Arrangement et une relation amoureuse « normale » , est que la première est explicitement intéressée, alors que la seconde tait les implications réelles de l’attirance mutuelle. 

Sur des aspects, ce discours semble donc compatible avec les thèses du féminisme pro-sexe, puisqu’elle ne victimise pas les personnes prostituées, et qu’il fait la promotion d’une morale sexuelle égalitaire, en postulant l’immoralité inhérente de relations humaines toujours intéressées. Finalement, Brandon Wade ne se pose pas la question de savoir si l’hypergamie est bonne ou mauvaise, ce qu’elle dit sur notre société et les rapports de domination qui la structurent, mais la présente comme un état de fait indépassable. La question, pour lui, est seulement celle de l’organisation de l’hypergamie. Organiser l’hypergamie, le concept qu’a trouvé pour Seeking Arrangement Brandon Wade, qui a permis à la plateforme de se donner une place au soleil parmi les grandes entreprises de service de rencontre en ligne. Mais en rester là serait manquer l’essentiel.  Le site, en voulant organiser l’hypergamie, repose sur la pérennité de ce fait social, et spécule sur la distribution inégalitaire des capitaux économiques, sociaux et érotiques dans des sociétés sexistes et marchandes. Il est un allié objectif de la structure patriarcale, dans la mesure ou sa pérennité repose sur une situation d’inégalité de fait entre les femmes et les hommes. 

Certes, le modèle de Seeking arrangement rentre apparemment en contradiction à la fois avec le modèle traditionnel de l’amour et celui de la prostitution. Cependant, il repose toujours sur l’idée de la vénalité féminine, sublimée par une théorie psychologique, et n’entend pas changer la dimension asymétrique que l’on retrouve généralement dans une relation hétérosexuelle contemporaine. Bien au contraire, il perpétue la réduction de la personne de genre féminin à son capital érotique, dont il permet la mise en valeur en mettant en relation des femmes inquiétées par le montant de leurs frais de scolarité avec des hommes bourgeois.

Le féminisme offre aux individus sociologiquement informés l’opportunité de s’émanciper vis à vis des  dogmes qui structurent les rapports entre masculin et féminin. Le pseudo-féminisme de Seeking Arrangement attend des femmes qu’elles se conforment à ces dogmes et entretient l’illusion que c’est en respectant ces stéréotypes qu’une femme pourra accéder à une vie « extraordinaire », puisqu’étant de toute manière biologiquement déterminée, il serait puérile de vouloir être libre. L’horizon qu’offre Seeking Arrangement aux jeunes femmes de choisir la couleur de leur laisse. La consommation plutôt que l’émancipation, voilà la promesse des néo-proxénètes. 

 

Vianney SAVATIER
Militant anticapitaliste et antifasciste, je suis co-animateur du compte instagram Contre-Sens. Je suis aussi le mec chiant qui crie "courez pas" quand la police te charge en manif.

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