« Il [a retourné] sa veste rouge pour en montrer la doublure tricolore » : ces mots de Charles Fraval ont été prononcés en 1912 à propos de Gustave Hervé, ancien camarade de la SFIO. Retour sur la trajectoire d’un homme controversé, socialiste pacifiste devenu nationaliste, celui que le numéro du Canard Enchaîné du 20 juin 1917 surnomma «le grand chef de la tribu des bourreurs de crânes».

 

Les idéologies évoluent selon les cadres temporels et varient également au sein d’individus particuliers, influencés par leur temps. Un des impensés de l’analyse en science politique est le moment où des idéologies se superposent et s’additionnent pour former un magma souvent  confus et parfois dangereux. En témoigne le parcours militant de Gustave Hervé, socialiste pacifiste devenu nationaliste.

Gustave Hervé naît à Brest en 1871, dans le quartier populaire de Recouvrance. Il vit une enfance citadine relativement classique pour l’époque : son père, Sergent-Fourrier, est peu présent, et sa mère élève quasiment seule les six enfants de la fratrie (parmi lesquels le commandant d’artillerie Alfred Gaston Hervé, officier de la Légion d’honneur, tué au combat en 1916). La mort de son père en 1872 plonge la famille dans une extrême détresse sociale, qui les pousse à renforcer leur pratique de la foi catholique. Devenu boursier, le jeune Gustave se consacre à ses études secondaires – il fit un passage éclair comme élève au lycée Henri IV – et réussit son agrégation d’histoire en 1897.

 

Le militant socialiste antipatriotique et antimilitariste. 

Déjà éveillé aux questions socialistes, proche des courants dreyfusards et grand admirateur de Zola, c’est en 1900, lorsqu’il est nommé professeur au lycée de Sens (Yonne) qu’il commence à se faire un nom dans le milieu intellectuel militant. Sous le pseudonyme sans ambiguïté de « Sans-Patrie », il est un contributeur régulier – et controversé – des deux journaux socialistes locaux, Le Travailleur Socialiste de l’Yonne et Pioupiou de l’Yonne. En juillet 1901, il publie un article incendiaire pour protester contre la commémoration de la bataille de Wagram organisée par le régiment d’Auxerre. Cet article, dans lequel il souhaite « que l’on rassemble dans la principale cour du quartier toutes les ordures et tout le fumier de la caserne et que, solennellement […], au son de la musique militaire, le colonel, en grand plumet, vienne y planter le drapeau du régiment » lui vaut sa révocation de l’enseignement à la fin de l’année, suite à une convocation devant les assises du département pour « provocation à la désobéissance des militaires ». Hasard de l’Histoire, il est défendu durant ce procès par un certain Aristide Briand.

« Il s’attire les foudres du courant jauressien suite à la publication de son livre « Leur patrie », dans lequel il théorise l’anti-patriotisme comme la prolongation logique de l’anti-militarisme »

Une fois sa révocation prononcée, Hervé s’érige comme le héraut de la gauche antimilitariste et antipatriotique dans le département. Il devient très populaire grâce notamment à une tournée de conférence sur des thèmes comme « Les socialistes, la Patrie et l’armée ». Délégué de la fédération socialiste de l’Yonne, il s’attire déjà les sympathies des militants anarchistes, bien qu’il ne préfère pas lui-même se définir ainsi. À la création de la SFIO en 1905, il devient membre de la Commission Administrative Permanente, où il représente dans un premier temps la tendance anti-militariste. La même année, il s’attire les foudres du courant jauressien suite à la publication de son livre « Leur patrie », dans lequel il théorise l’anti-patriotisme comme la prolongation logique de l’anti-militarisme. Voyant que les dirigeants socialistes, avec à leur tête Jules Guesde, Edouard Vaillant et Jean Jaurès, se désolidarisent de ses propos, il lance en 1906 son hebdomadaire La guerre sociale, auto-défini comme « de concentration révolutionnaire sur la base de l’antiparlementarisme et de l’antipatriotisme ».

Dès le congrès de Limoges, en 1906, il s’appuie sur les thèses antipatriotiques et antimilitaristes pour populariser la motion de la section de l’Yonne visant à répondre à toute déclaration de guerre « d’où qu’elle vienne, par la grève militaire et l’insurrection ». Il y déclarera « Nous ne sommes pas des patriotes et ne pouvons l’être, étant socialistes. […] Les patries ne sont pas des mères, ce sont des marâtres pour les pauvres […]. Nous avons donc le droit et le devoir, dans ce pays empoisonné de patriotisme, où le patriotisme est enseigné comme une religion dans les écoles, comme support du capitalisme, de nous dresser contre lui et de dire : Nous détestons nos patries, nous sommes des antipatriotes ». Cette motion, qu’il présente à nouveau au congrès de Nancy l’année suivante, ainsi qu’au VIIe Congrès de la IIe Internationale à Stuttgart la même année, lui vaut les foudres des dirigeants socialistes. Jaurès dit ainsi « Cette motion est pleine d’équivoques. Je déplore celle qui consiste à parler d’un patriotisme bourgeois. »

« Il accorde désormais du crédit aux thèses de Charles Péguy, ancien proche de Jaurès fâché avec le socialisme et qui ne cache pas sa passion pour la Nation et ses considérations militaristes »

Le virage nationaliste

Après avoir été un fervent défenseur de l’antipatriotisme et de l’antimilitarisme, Gustave Hervé opère dès 1907 un changement progressif vers un nationalisme exacerbé. Il se rapproche des «votards» qu’il conspuait encore quelques temps auparavant et admet lui-même que le terme « antipatriotisme » était une « erreur pédagogique ». Dans son livre Mes crimes, sorti en mars 1912, il s’excuse auprès de ses lecteurs pour ses erreurs passées et qualifie l’hervéisme de « pacifisme exaspéré ». Ses inspirations ne sont plus anarchistes. Il accorde désormais du crédit aux thèses de Charles Péguy, ancien proche de Jaurès fâché avec le socialisme et qui ne cache pas sa passion pour la Nation et ses considérations militaristes. Ce dernier, qui jusqu’ici parlait du « traître Hervé »,salue désormais son « courage ». Hervé avoue même, en 1914, son « faible » pour Paul Deroulède, fondateur de la ligue des patriotes et auteur de ces lignes qui en disent long sur ses positions : «La mort n’est rien, vive la tombe, quand le pays s’en sort vivant !»

Après cette transition, tout s’accélère. Il se rapproche de Maurice Barrès, veut débarrasser l’Europe de son « chancre militariste austro-allemand », conspue la phraséologie socialiste et renomme son journal La Victoire. Il y signe des papiers nationalistes et militaristes, allant même jusqu’à se satisfaire à demi-mots en 1922 de l’accession de Mussolini au pouvoir, considérant celle-ci comme la résultante fatale d’une politique ratée, et appelant les Français à réagir pour ne pas se retrouver aux mains des fascistes.

 

Les raisons d’un revirement.

Que s’est-il passé dans l’esprit de celui qui, d’un antimilitarisme exacerbé, est passé au nationalisme le plus pur ? Est-il le premier « rouge-brun », conciliant dans une sorte de schizophrénie idéologique ses racines socialistes et ses penchants fascistes ? Bien qu’il défende avec ferveur la nation française, il se rapproche des considérations socialistes sur certains sujets : comme la SFIO, il souhaite la réconciliation franco-allemande, il applaudit le nationalisme hitlérien mais alerte dans le même temps le dirigeant allemand sur sa propension à l’antisémitisme : « Adolf Hitler, à quelles catastrophes, malgré vos bonnes intentions, votre inexpérience politique et votre fureur antisémite conduisent-elles la patrie allemande que vous avez si bien sauvée de la gangrène marxiste ? » Le parti qu’il crée en 1919, Parti Socialiste National, n’est pas sans rappeler d’ailleurs la terminologie du NSDAP, le parti d’Hitler.

La question demeure ouverte. Il n’en est pas moins intéressant de tenter d’y répondre, en premier lieu en questionnant la sincérité de son engagement. Jean Grave, militant anarchiste, qui a connu Hervé dans la première période de son engagement socialiste, dénoncera sa « surenchère et toute sa comédie sur-révolutionnaire ». Hervé serait donc un opportuniste, ce qui expliquerait cette phrase controversée qu’il aurait prononcé face à ses détracteurs : « Les girouettes marquent le vent ».

Gilles Heuré, auteur du livre Gustave Hervé : itinéraire d’un provocateur, apporte des précisions supplémentaires sur l’étrange transition idéologique du personnage. C’est durant ses deux années de prison, qui lui ont donné « le temps de gamberger », que Gustave Hervé, physiquement épuisé, remet en cause ses valeurs de la première heure. Pour l’historien, il s’agit donc « bien plus d’un processus physique que d’un processus psychologique à proprement parler. En prison, Hervé se demande : ‘à quoi ça sert tout ça ?’ Pourtant, après avoir été un tel fervent défenseur de l’antipatriotisme et de l’antimilitarisme, il opérera une transition dès 1910. Après avoir défendu la thèse du « militarisme révolutionnaire » en 1907, estimant que le processus révolutionnaire, pour ne pas échouer comme sous la Commune de Paris, devait s’accompagner d’une militarisation de la classe ouvrière, il veut désormais, comme Charles Péguy qui l’avait pourtant conspué, récupérer l’Alsace-Lorraine. Dans les années trente, avec sa fameuse brochure « C’est Pétain qu’il nous faut », il soutiendra l’idée de la nécessité d’un chef dans le cadre d’un République autoritaire. L’entre-deux guerres le verra ainsi glisser vers des positions qui le placent dans la myriade des droites extrêmes.

« Dans le cadre de l’après-guerre, l’idée de la Patrie imprègne toutes les couches de la société et la solidarité nationale agit comme base de la reconstruction de l’identité populaire »

Toutefois, Gilles Heuré nuance : « Il ne faut pas oublier que Gustave Hervé a toujours été un personnage plein de contradictions. C’est, avant d’être un idéologue, un propagandiste. Bien qu’il écrive en 1936 ‘C’est Pétain qu’il nous faut’, il ne s’engagera jamais dans la collaboration. Il était anticlérical mais n’a jamais eu de contestation claire de la vierge marie, antimilitariste il portait un dolman militaire. Il a toujours cultivé ce culte des mots, au service d’une propagande qu’il voulait la plus sonore possible. Polémiste, journaliste de talent, il était également un provocateur. […] C’est très curieux, cet homme ne cessait, lors de ses nombreux procès, de provoquer les magistrats et il déclarait qu’il préférait « la déportation » à la députation ». En y réfléchissant, on réalise qu’il est né en Bretagne, souvent à gauche mais aussi très catholique dans la province du Léon. Sa verve provocatrice peut ainsi s’inspirer d’un désir de dolorisme et de mortification. Il ne faut pas oublier que derrière les déclarations publiques d’un personnage, il se trouve toujours un homme. ». L’historien cite Jacques Le Goff : « Dans son ouvrage L’Histoire de la France religieuse, il montrait qu’il y avait des méthodes de pensée, des méthodes d’organisation issues des religions, et particulièrement de la religion catholique, qui s’infiltraient dans les organisations politiques et syndicales. Tout cela montre qu’on ne peut simplement raisonner en termes de blocs idéologiques, que ceux-ci sont très poreux et que les leviers qui font que l’on adhère à une idéologie sont parfois plus complexes qu’on ne le pense ».

Évidemment, ce revirement doit également être considéré à l’aune du contexte historico-politique du moment :, il n’aurait probablement pas été le même à une autre période. Dans le cadre de l’après-guerre, l’idée de la Patrie imprègne toutes les couches de la société et la solidarité nationale agit comme base de la reconstruction de l’identité populaire. Hervé y est très sensible et ne dénote pas du reste de la société. La dichotomie entre ses convictions passées et cette impression de devoir national précipite certainement l’escalade intellectuelle, sa personnalité radicale se chargeant du reste. Il est intéressant de situer cette pluralité d’influences dans l’Histoire, notamment lorsque l’on sait qu’Hervé se définit lui-même peu avant sa mort  comme « le premier bolcheviste, le premier fasciste, le premier pétainiste, le premier membre de la Résistance et le premier gaulliste ». Hervé se place au centre de ses réflexions et se considère comme un visionnaire, sa seule influence étant lui-même.

L’itinéraire de Gustave Hervé permet de comprendre  les liens très forts que nouent une idéologie avec le contexte historique dans lequel elle s’insère. La traduction politique des colères individuelles ne sont pas mécaniques et résultent d’un processus complexe, en perpétuel mouvement. Tenter d’expliquer un processus intellectuel est par définition complexe, la psychologie étant « complètement impalpable », comme le rapelle Gilles Heuré.

L’analyse des variations socio-historiques des idéologies, cristallisées dans certaines trajectoires, permet de penser l’enchevêtrement des déterminismes. Les hommes et femmes militants sont le fruit de ces enchevêtrements, qui peuvent produire les meilleures articulations, comme les pires errances politiques. A sa manière, avec sa trajectoire interlope, dangereuse, Gustave Hervé annonce à la fois ce qui deviendra le rouge-brunisme, et le gaullo-communisme du Conseil National de la Résistance, le pire et le meilleur des synthèses idéologiques d’une époque troublée. Chercher ainsi à trouver une explication à un revirement idéologique qui, à première vue, paraît radical, nous apprend beaucoup sur ces déterminismes politiques auxquels nous sommes soumis, et permet d’interroger toute forme de certitude idéologique.

 

Sources:

 

  • Je n’irai pas ! , Eugène Cotte, Mémoires d’un insoumis (rédigées en 1916, parues en 2016)
  • Itinéraire d’un propagandiste : Gustave Hervé, de l’antipatriotisme au pétainisme, Gilles Heuré, Revue VINGTIEME SIECLE (1997)
  • Gustave Hervé, intellectuel – militant, Gilles Heuré, Revue Mil-neuf-cent (1997)
  • Les entretiens oubliés d’Hitler, Eric Branca, 2019
  • Compte-rendu du 3° congrès du SFIO, Limoges, 1906 (consulté sur gallica.fr)
  • Entretien téléphonique avec Gilles Heuré, 26/02/2019
  • Gilles Heuré : Gustave Hervé. Itinéraire d’un provocateur. De l’antimilitarisme au pétainisme, éd. La Découverte, 1997.