Société

[Livre du mois] Destins de l’eugénisme par Paul-André Rosental

Paul-André Rosental. ©SciencePo Paris

Il y a des informations et des œuvres dont le contenu détient un sous-jasent si explosif que cela glace le sang du lecteur. Ce livre en fait partie. Il s’agit d’une œuvre de recherche écrite par Paul André Rosental, professeur des universités à Science-Po, chercheur à l’Institut National d’étude démographique et créatrice de l’équipe ESOPP (Etude sociales et politiques des populations, de la protection sociale et de la santé) dont l’objet est la Biopolitique, terme créé et étudié par Michel Foucauld, psychologue,psychiatre et écrivain ainsi que professeur au collège de France. Il est spécialiste des politiques démographique, sanitaire et social. Il a écrit de nombreux ouvrages et articles autour de ces thémes comme La santé au travail (1880-2006), Paris, La Découverte, collection « Repères », 2006 ou il analyse les différentes politiques sociales liées au monde du travail et l’évolution du modèle social et L’intelligence démographique, Sciences et politiques des populations en France, Paris Odile Jacob, 2003 ou il fait une étude plus poussée sur les politiques démographiques en France, sujet relié au thème de l’oeuvre étudiée.

Couverture de la recherche de Paul-André Rosental

Le sujet traité est une expérience eugéniste menée dans la ville de Strasbourg, plus précisément dans le jardin-cité D’Ungemach au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agissait de mettre en place des pratiques pour intervenir sur le patrimoine génétique humain dans le but de « l’améliorer » vers un idéal déterminé à l’avance. L’eugénisme est fortement critiqué, notamment depuis la Seconde Guerre mondiale, au vu des expériences réalisées par les nazis et de l’analyse faites par la suite, par des auteurs traumatisés par l’horreur de la guerre dont Michel Foucault en fait partie et dont son travail visait à mesurer l’impact du développement « caché » de l’eugénisme (étude sur la surveillance des prisons). L’eugénisme suppose qu’il y a des différences de qualité entre les êtres humains qui peuvent être mesurés ou quantifiables par des spécialistes et qu’on peut contrôler ces différences par le choix des conjoints, des politiques de natalité entre autres ou Giorgio Agamben qui identifie dans ses œuvres « l’Holocauste comme l’ultime exemple de biopouvoir, et le biopouvoir comme la signification cachée de toutes les formes de pouvoir de l’Antiquité jusqu’au présent. » Il y a dans l’introduction un rejet et une critique très forte du Darwinisme social.

le petit bourgeois se fait petit pour devenir bourgeois.

Dans cette cité de 140 maisons s’est tenue une expérimentation eugéniste qui a commencé au lendemain de la Première Guerre Mondiale et qui s’est terminée dans les années 1980. L’auteur tombe sur une affiche qui vante l’expérience des jardins D’Ungemach, à sa surprise générale, dans les archives de l’INED. Elle vente les résultats statistiques des taux de fécondités, la taille, le poids des enfants et la propreté des résidents. Il s’agit en réalité d’un laboratoire humain qui voulait contribuer à l’accélération de l’évolution humaine qui a attisé la curiosité de Paul-André Rosental. La sélection des habitants de la cité-jardin se fait sur des critères eugénistes. La sélection s’adresse a la toute petite bourgeoisie (ouvrier qualifié, ou petit employé), jugé ayant la vertu de gestion économique potentielle du petit bourgeois (en économisant, en réduisant sa natalité), ce que Bourdieu étudiera a postériori « le petit bourgeois se fait petit pour devenir bourgeois ».

cité jardin Ungemach aujourd’hui.

En s’appuyant sur la découverte d’archives inédites, Paul-André Rosenthal étudie politiquement, sociologiquement et scientifiquement l’étonnante longévité de cette expérience centrée sur la reproduction et va l’interpréter au regard des politiques de la France, notamment dans un chapitre dédié à la sécurité sociale. Cette expérience avait pour objectif premier de réguler la population par le développement d’une médecine sociale. Dès lors, la politique de logement est directement liée avec celle de la prévention, que ce soit contre les addictions (alcool), santé (tuberculose) ou de développement social (éducation). Ce mode de pensée apparaît dans les archives comme une trame très récurrente au sein même de l’Ined sous la direction d’Alfred Sauvy. Jacques Doublet, dirigeant de la sécurité sociale collaborera avec Alfred Sauvy et l’expérimentation de la cité d’Ungermah aura une influence très claire dans les décisions de directions de l’un des héritages les plus importants du Conseil National de la Résistance. Il y a un parallèle étrangement antinomique entre la volonté de reforme sociale a travers la sécurité sociale et l’objet même de l’expérience qui est eugéniste et qui suppose dont l’inégalité. La portée était de modifier l’équilibre a travers la politique nataliste. L’eugénisme suppose l’existence de différences de « qualité » entre les hommes et l’étude de ces différences.

le texte de Doublet tend à minorer l’héritage plus social et démocratique dont la doctrine est héritée du communiste Ambroize Croizat

Car l’approche eugéniste ici étudiée visait avant tout dans le cadre de la sécurité sociale, la « politique nataliste et populationniste » Doublet en publiant ce texte souhaite rationaliser toute la politique sociale afin de conjuguer sphère privée (famille, natalité et habitation) avec le professionnel et la santé. Il s’agit d’utiliser la sécurité sociale afin d’évaluer l’individu et de lui trouver une place dans la société à travers cette évaluation. On trouve dans la fondation même de la sécurité sociale une racine de la pensée eugéniste. Quand Pierre Laroque met en place l’allocation maternité à partir du deuxième enfant et la rend progressive, c’est dans l’idée que les couples conçoivent le deuxième enfant rapidement après le premier pensant que « dans les familles jeunes, les enfants étaient plus sains et plus vigoureux ». Ce courant n’est évidemment pas le fondateur de la doctrine très révolutionnaire de la sécurité sociale et le texte de Doublet tend à minorer l’héritage plus social et démocratique dont la doctrine est héritée du communiste Ambroize Croizat, mais n’en demeure pas moins un témoignage Contre cela la vision de Pierre Laroque.Ce dernier, se déclarant patriote s’alarmait avant tout de la démographie croissante dans les colonies et argumentait la politique nataliste, au profit de la « défense de la chrétienté ». Ceci recevra un accueil très favorable dans le haut fonctionnariat, moins dans les témoignages de médecins et de particuliers au cœur de l’expérience. N’en demeure pas moins une réflexion éclairée sur les politiques natalistes et sur la biopolitique et leurs héritages idéologiques. Cela témoigne de l’attache long et profond de l’élite bourgeoise francaise pour les théories eugénistes, à commencer par les hauts fonctionnaires et la victoire de Pierre Laroque face à Ambroize Croizat.

Charles Demange

Charles Demange

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