Omniprésents dans la vie quotidienne de centaines de millions d’individus, les GAFA collectent des informations sur tous les aspects de notre vie quotidienne. Si ces données servent uniquement un but économique, le risque de leur exploitation à des fins politiques devient de plus en plus tangible, notamment en Chine. La seconde puissance mondiale s’oriente-t-elle vers une forme de totalitarisme 2.0 ?

Pionnière dans les nouvelle technologies, la Chine l’est aussi dans leur utilisation au service de l’outil répressif d’état grâce au Crédit Sésame. Développé en 2014 par l’Ant Financial Services Group, filiale du groupe chinois Alibaba équivalent chinois d’Amazon, ce nouveau système de notation recueille les données des comptes des citoyens chinois sur plusieurs plateformes et réseaux sociaux [1]. Huit géants de l’internet chinois s’y sont associés, dont, outre la plateforme de shopping en ligne Alibaba, Bai-He, le Meetic chinois, et le Facebook chinois, WeChat. L’analyse de l’activité et des achats des citoyens chinois sur les réseaux sociaux permet ainsi au gouvernement de les noter sur la base de différents facteurs, comme la loyauté envers le gouvernement chinois et la fidélité aux marques chinoises.

Plus fort que les Gardes Rouges, le Crédit Sésame

Mais que permet de faire le Crédit Sésame ? Et bien à peu près tout. Avoir un score élevé permet de recevoir des petits cadeaux, de bénéficier d’un accès plus facile à des prêts, simplifie l’accès à l’emploi, donne la priorité lors de démarches administratives etc. A l’inverse, avoir un score faible entraîne un certain nombre de désagréments : une baisse de la vitesse de l’Internet, un accès plus difficile à des offres d’emploi, des prêts ou des démarches administratives. Depuis mai 2018, le fait de pouvoir prendre l’avion ou le train est conditionné à une bonne notation, de même que la possibilité d’envoyer ses enfants dans les meilleures écoles ou même d’accéder à une promotion.

« Chacun devient ainsi à la fois le surveillant et le surveillé »

CC by Sarah Pflug

Elément pervers de ce système, les données sont publiques. Surtout, lorsqu’un de ses amis ou contacts perd des points, l’utilisateur perd également des points.  De quoi pousser les citoyens à faire pression sur des proches qui critiqueraient le régime dictatorial chinois ou à les ostraciser. Chacun devient ainsi à la fois le surveillant et le surveillé. D’abord basé sur le volontariat, le Crédit sésame, déjà très populaire, devrait devenir obligatoire dans les années à venir.

Selon les officiels chinois, les informations du Crédit Sésame seront incorporées à la grande banque de données en cours d’élaboration. D’ici 2020, celle-ci devrait permettre de fusionner informations fiscales, données personnelles, enregistrements des tribunaux, de la police, des banques, des impôts et des employeurs et même les amendes routières. Le but affiché du Parti Communiste ? Créer un « indicateur de fiabilité sociale » pour créer une « société socialiste harmonieuse » et « un environnement glorieux de l’opinion publique basé sur le maintien de la confiance ». Nouvelle amélioration de ce futur système, les bons citoyens qui dénonceront les actes contraires au comportement autorisé par le régime seront récompensés.

Mais cette base de donnée nationale ne se contentera plus de noter les citoyens chinois. Elle évaluera également les organisations, les associations et l’ensemble des entreprises chinoises. Certaines professions seront soumises à des analyses et des notations plus poussées : enseignants, journalistes, personnel médical, comptables, etc. Le nouveau système devrait aussi prendre en compte de plus en plus d’éléments pour effectuer sa notation : acquittement des taxes, des tickets de transport, conditions d’acquisition de diplômes et, pour les femmes, suivi ou non des formations à la régulation des naissances. Le fait d’avoir fumé dans un wagon, lancé une fausse alerte ou encore causé des troubles dans les transports devrait aussi être pris en compte. Le domaine des interdictions pour les « mauvais citoyens » devrait lui aussi être étendu pour concerner aussi l’accès des Chinois aux transports publics, à certains services d’État, logements sociaux et formalités de prêts etc.

Vers une surveillance généralisée ?

cc by Sarah Pflug

De plus, le Parti Communiste devrait dans un avenir proche étendre son ambition bien au-delà de la vie numérique des citoyens chinois. La prochaine étape ? Contrôler leur vie “réelle”. A titre d’exemple, le respect du code de la route devrait ainsi être intégré au système. Cette évolution est rendue possible par un autre domaine dans lequel le gouvernement chinois est en avance : celui des caméras à reconnaissance faciale. La Chine met actuellement en place le système de caméras de surveillance le plus sophistiqué au monde. 170 millions de caméras dotées d’intelligence artificielle ont déjà été installées, et près de 600 millions pourraient l’être d’ici à 2020, notamment dans le but d’élargir le réseau aux campagnes.

Non seulement le nombre de caméras explose, mais leur capacité de reconnaissance faciale se développe. Désormais, un visage peut instantanément être associé à une identité. Un système de « name and shame » public a déjà été mis en place dans certaines villes chinoises. A Shenzhen ou Shanghai, les noms et les photos des “mauvais piétons”, notamment ceux qui traversent hors des clous ou grillent un feu rouge, sont projetés sur des écrans vidéos géants dans la ville. Dans un parc de Pékin, les utilisateurs qui utilisent trop de papier toilette sont identifiés par les caméras intégrées au système de distribution de papier hygiénique. Dans les universités, des logiciels et algorithmes scrutent les élèves pour déterminer s’ils s’ennuient ou non pendant les cours ou repérer les absents…

La Crédit Sésame et “l’Oeil céleste” (surnom donné à ce système d’identification) s’inscrivent dans un contexte de développement de la répression en Chine et de renforcement de l’autorité du Parti Communiste Chinois. Lors de son dernier congrès, le PCC a intégré dans sa charte, au côté de la pensée de Mao Zedong et de la théorie de Deng Xiaoping, la “pensée de Xi Jinping, sur le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère”. Parmi les principes mis en avant par le président Chinois, le renforcement du pouvoir du Parti. Cela s’est traduit par une répression accrue de toutes formes d’opposition politique mais aussi de la persécution des minorités ethniques et religieuses.

Renforcement de l’autorité du Parti

Ces politiques ne sont pas nouvelles. Depuis l’invasion, l’occupation et l’annexion du Tibet en 1951, les Tibétains subissent une politique de répression très forte visant à détruire les mouvements indépendantistes et à remplacer culturellement et ethniquement le peuple Tibétain par l’installation de Chinois Hans dans la région. Ce sont désormais les Ouïghours, peuple turcophone et musulman du nord-ouest de la Chine, qui subissent la répression du régime. Ainsi l’ONU estime qu’un million de Ouïghours (sur une population d’un peu plus de dix millions) seraient détenus dans des camps d’internement où ils subissent tortures et endoctrinements.

« Cette répression politique se double d’une répression religieuse »

Des représentants du PCC sont même envoyés dans des familles pour vivre avec elles. Cette répression politique se double d’une répression religieuse. D’après les témoignages recueillis, les détenus sont forcés à manger du porc et à boire de l’alcool. Autre minorité persécutée, les chrétiens chinois, catholiques ou protestants, dont le nombre en constante augmentation inquiète les autorités. La répression contre l’Eglise catholique clandestine s’est renforcée, des campagnes de renonciation au christianisme sont organisées par les autorités et des églises sont rasées.

Cette répression classique sort bien évidemment renforcée du développement de nouveaux moyens numériques. Le gouvernement n’hésite plus à cibler certaines populations en particulier. L’association Human Rights Watch soupçonne ainsi les autorités chinoises d’enregistrer les données biométriques de toute la population du Xinjiang, où vivent les Ouïghours. Ces derniers se sont vus obligés d’installer une puce dans leur téléphone pour permettre au gouvernement de les surveiller. De même, le Tibet a été particulièrement ciblé dans l’installation de caméras à reconnaissance faciale.

Extension du domaine du jeu

CC BY Nicolas Vollmer

On peut s’étonner de la facilité avec laquelle le nouveau modèle totalitaire chinois se met en place. Pourtant, sa “force” repose dans sa capacité à s’adapter à l’époque actuelle. Contrairement à d’autres dictatures adeptes de méthodes maintes fois observées auparavant, le totalitarisme chinois repose sur les nouvelles technologies, les évolutions des sociétés développées et les codes modernes. Son aspect ludique correspond bien aux habitudes de nouvelles générations biberonnées aux jeux sur les réseaux sociaux, aux applications et aux systèmes de promotions/récompenses. D’après la chercheuse Katika Kühnreich, la réussite de ce système de surveillance repose principalement sur l’exploitation des mécanismes du jeu, tels que les scores et la comparaison entre amis, se transformant en un insidieux mais très puissant instrument de contrôle social. Affirmant récompenser les méritants et les honnêtes et punir les fainéants, il s’appuie également sur un discours déjà très présent dans les médias des pays développés.

Le même modèle peut-il être appliqué dans les pays occidentaux ? Cela semble encore loin. Pourtant la multiplication des censures sur les réseaux sociaux et les outils numériques (Facebook, Paypal, Youtube, Twitter etc.) ou encore l’interdiction d’entrée sur le territoire canadien formulée à l’encontre de plus de 200 participants du Forum Social Mondial en 2016 devraient susciter des regards inquiets.

L’Oeil Céleste européen est-il en marche ?

Article réalisé par Zoé Duras.

Une pensée sur “« L’oeil céleste is watching you » Analyse d’un totalitarisme chinois 2.0”

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