Louis Hausalter est journaliste politique chez Marianne et vient de publier son premier ouvrage aux éditions du Rocher Marion Maréchal : le fantasme de la droite, essai réussi et exaltant sur une personnalité politique qui n’en finit pas de faire couler de l’encre. Spectrale et stratège, l’inquiétante princesse de la dynastie Le Pen est au cœur d’un écosystème identitaire et libéral au croisement des Républicains et du Rassemblement national. Nous avons rencontré l’auteur pour en parler plus amplement. Propos recueillis par Sacha Mokritzky. Photographies d’Elsa Margueritat.

« Marion Maréchal : Le fantasme de la droite. » Fantasma, en grec ancien, signifie l’apparition, le spectre. Marion Maréchal fait indubitablement parler d’elle ; sans se déclarer candidate elle est testée dans les sondages, chacune de ses sorties est bruyante dans les médias. Occupe-t-elle une place spectrale à droite, est-elle une ombre qui plane sur la candidature de Marine Le Pen ?

Marion Maréchal a en effet le don de faire parler d’elle sans faire grand chose. Il lui suffit parfois d’éternuer pour que des élus de droite ou d’extrême-droite réagissent. Je caricature à peine ! Les débats sur elle dépassent sa propre personne. C’est pour cela que je parle de fantasme : c’est l’apparition, oui, mais ça vient aussi de la psychiatrie. C’est une espèce d’imaginaire sur lequel sont projetés des désirs plus ou moins conscients. Les gens, d’un bout à l’autre du spectre politique, projettent un peu leurs envies, leurs craintes sur elle. C’est très vrai à l’extrême-droite et dans la sphère du Rassemblement National, où l’on glose sur la rivalité de la tante et de la nièce. C’est vrai à droite où certains ont vu, avec curiosité, et parfois avec inquiétude de la concurrence cette femme politique développer une ligne finalement assez proche de la droite classique tendance RPR. C’est aussi vrai chez ses détracteurs, dans le camp macroniste ou dans toutes les nuances de gauche.

Quand on parle avec des élus de gauche ou des ministres, en off, certains imaginent qu’elle sera forcément la remplaçante de Marine Le Pen, qu’elle se présentera forcément à une présidentielle un jour, qu’elle aura forcément un rôle important un jour, qu’il faut absolument combattre ses idées car elle est en capacité de les porter d’une manière très médiatique. Le fantasme est vrai d’un bout à l’autre du spectre politique, et cela la dépasse un peu. Oui c’est une ombre, un spectre, qui plane. Elle s’en défendra, dira qu’elle ne joue pas un rôle si important, qu’elle est en retrait. En réalité elle n’a pas arrêté de faire de la politique en 2017. C’est toujours une femme politique, bien qu’elle y préfère le terme de métapolitique : en lançant une école de sciences politiques, en cultivant des réseaux dans cette droite qui fait la jonction entre les Républicains et le Rassemblement national, en faisant des déclarations médiatiques, y compris sur l’état du Rassemblement national, et sur le souhait d’une union des droites, elle continue à jouer un rôle politique. 

Vous évoquez l’école de sciences politiques qu’elle a fondé à Lyon, écrivez dans le livre qu’elle est une femme cultivée, qui lit beaucoup, s’intéresse aux concepts, au contraire de sa tante, par exemple. N’y a-t-il pas chez Marion Maréchal une discipline presque gramsciste de combat culturel ?

Louis Hausalter © Elsa Margueritat pour Reconstruire

Si, bien sûr. Comme beaucoup de gens de cette génération conservatrice, qui a émergé depuis la Manif Pour Tous, elle a, elle aussi, récupéré Gramsci, évidemment pas sur les idées mais sur cette méthode de combat culturel. Elle cite elle-même beaucoup le combat culturel, elle l’a dit quand elle a lancé l’ISSEP. C’est quelque chose qu’elle sait, qu’elle assume, mais qu’elle n’a pas inventé : ce sont plutôt, avant elle, des penseurs, des boussoles intellectuelles, de cette frange de la droite qui ont pu aller sur ces terres là, qui ont cité Gramsci, qui ont un peu déterré Gramsci pour le faire découvrir à cette famille politique qui n’était pas familière de ce penseur. 

Marion Maréchal est une femme politique qui s’intéresse aux idées.

C’est quelqu’un de cultivé, dans la mesure où elle lit beaucoup, surtout depuis qu’elle a lancé son école. Si on retrace un peu les choses, quand elle a été élue députée, Marion Maréchal a eu un sentiment de panique, elle ne se sentait pas du tout formée à la prise de parole politique, sur le fond des idées. On peut trouver cela paradoxal pour quelqu’un qui s’appelle Le Pen, qui a un tel grand-père et une telle tante… Mais en fait, au Front National, tout le monde ne lit pas – et c’est un euphémisme. Jean-Marie Le Pen lit beaucoup, est très cultivé, c’est un tribun qui a de multiples références, Marine Le Pen s’inscrit beaucoup moins dans cette pratique, et Marion Maréchal, avant de devenir députée, n’avait pas une formation idéologique très solide. 

En revanche, je ne la définirai pas elle-même comme une intellectuelle. Elle sait s’approprier et faire son miel de la production intellectuelle ambiante, et d’en servir une version légèrement modernisée, mais elle n’invente pas de concepts. Il n’y a rien de très original dans la pensée politique qu’elle développe. Il s’agit plutôt d’une revente de concepts qui existaient depuis longtemps. Je pense à la nouvelle droite, je pense aux réflexions du club de l’horloge il y a déjà longtemps, je pense au RPR des années 1990. Ce qu’on entend dans sa bouche, ce sont des choses qui étaient déjà dans le débat politique français. Elle est cependant incontestablement une femme politique qui s’intéresse aux idées, qui croit que le combat des idées a une place essentielle. 

Une chose nous a frappés en lisant l’ouvrage : il est plus souvent fait occurrence de la « droite » que de « l’extrême-droite » pour qualifier Marion Maréchal. Comment expliquez-vous ce choix ?

Cela commence dès le titre, puisque j’ai décidé de mettre « le fantasme de la droite » ! C’est une bonne question, qui appelle plusieurs réponses.

Le mot « droite» est lui-même utilisé de manières différentes par les gens du Front national jusqu’aux juppéistes. Chacun se l’approprie. Le camp dans lequel Marion Maréchal s’identifierait sémantiquement serait la « droite nationale ». C’est un terme un peu désuet, puisque c’est celui qui était utilisé par Jean-Marie Le Pen. Dans un chapitre qui s’appelle « OPA sur la droite », je montre que Marion Maréchal et ses proches souhaitent absolument que le mot « droite » colle à leurs idées, leurs aspirations. J’y développe son corpus idéologique : national-libéral, conservateur, et surtout identitaire. Ce sont des mots qui ne correspondraient pas à ce que dirait un dirigeant de l’aile centriste des républicains. L’emploi du mot « droite » est une facilité à ce niveau-là. 

Pour terminer ma réponse sur Marion Maréchal précisément, je dirais que son fond de sauce idéologique correspond à la droite telle qu’on a pu l’entendre lorsque le RPR développait un programme de droite dure dans les années 1990. Les assises du RPR dans les années 1990, c’est un programme très ferme sur l’immigration et la sécurité, et très libéral économiquement, dans la lignée du mouvement néolibéral des années 1980.. Entre ce que dit Marion Maréchal en 2020 et ce que disait le Chirac de l’appel de Cochin, ou le Chirac de la première cohabitation, il y a des convergences absolument évidentes, bien qu’il y ait chez Marion Maréchal une référence à l’extrême-droite dans le fond de racisme et de xénophobie assumé qui caractérise cette famille politique-là. Elle s’est néanmoins gardée de reprendre les provocations de son grand-père, notamment en ce qui concerne la Shoah, mais aussi en ce qui concerne les formes de racisme, d’antisémitisme, et aussi de pétainisme, puisqu’on sait que parmi les cadres historiques du Front National, il y avait des gens passés par Vichy.  À ce propos, je ne mettrais pas sur le même plan l’extrême-droite de Jean-Marie Le Pen et l’extrême-droite de Marion Maréchal. 

Elle parle quand même de grand remplacement, dit que c’est un « défi majeur » de notre époque…

Oui, bien qu’il y ait une ambiguïté dans la façon dont elle utilise le concept. Il y a deux manières d’aborder le grand remplacement : d’un côté, ceux qui ne l’utilisent que pour faire un constat, et l’aspect très complotiste du terme, qui est d’ailleurs le fond de la théorie de Renaud Camus, qui dit que tout cela est organisé par des élites qui visent au remplacement généralisé des peuples sur la planète, à la grande liquidité de la population.

Je ne sais pas dans quelle mesure Marion Maréchal adhère à la vision complotiste du grand remplacement. Il est certain qu’elle utilise et assume le terme, ce qui est d’ailleurs une différence avec sa tante Marine Le Pen, qui n’est pas à l’aise avec l’emploi du mot. Cela l’identifie politiquement à un concept qui n’est pas manié par la droite classique. En ce sens-là, on pourrait la classer à l’extrême-droite.

Fondamentalement, je trouve que l’on dit extrême-droite et extrême-gauche avec beaucoup de facilité en France. C’est devenu un moyen de discréditer de l’adversaire, sans réelle efficacité opérationnelle, plutôt qu’une manière de décoder, décrypter, analyser et classer des pensées politiques.

Le corpus idéologique de Marion Maréchal : national-libéral, conservatrice, identitaire.

Louis Hausalter © Elsa Margueritat pour Reconstruire

 

Je ne voulais pas trop me focaliser sur ce concept-là, et j’ai essayé de définir plus précisément le corpus idéologique de Marion Maréchal, en le découpant : national-libéral, conservatrice, identitaire. Son utilisation du terme de grand-remplacement rejoint évidemment la catégorie identitaire qui pour elle est l’item le plus important qui surplombe les deux autres. 

 

 

 

Comme beaucoup de cadres du Rassemblement national, elle tient une ligne très ferme sur l’immigration, tout en restant souvent vague sur le sort des étrangers en France. Posons la question clairement : Marion Maréchal, c’est l’intégration, l’assimilation ou la remigration ?

Si l’on se réfère à ses propos publics, je dirais assimilation. Elle ne parle pas de la « remigration ». Je me souviens d’une conversation avec elle pendant son mandat, après « Ose ta droite », le rendez-vous de Robert Ménard à Béziers, où elle me disait que la « remigration » était un concept stupide, qui n’avait pas de viabilité opérationnelle, sans pour autant le condamner avec la plus grande des fermetés. Publiquement, elle tient plutôt la ligne de l’assimilation ; par ailleurs, lors de sa première grande émission politique, qui était un débat avec Alain Juppé dans Des paroles et des actes, le sujet avait été abordé. Alain Juppé avait repris le concept d’identité heureuse, faisait l’apologie de l’intégration, et il y a eu ce soir là un débat conceptuel avec Marion Maréchal qui défendait elle l’assimilation. C’est l’une des occasions durant lesquelles on l’a vue pousser cette ligne-là. C’est aussi par ailleurs la ligne défendue par Marine Le Pen, peut-être plus encore en ce moment. Elle a une conception très ferme, pour ne pas dire fermée, de l’identité française. 

Très catholique ?

Il y a de ça et très identitaire. Elle cherche à joindre les ferments du christianisme historiques français avec les racines gréco-latines de la civilisation européenne. Se pose alors à elle la question de l’islam. Est-ce un élément qui s’intègre à la civilisation française et européenne ou est-ce un corps qu’il faut expurger ? C’est une question à laquelle elle répond par une ligne qui est l’affirmation de l’identité telle qu’elle la conçoit.. Cela ne résout pas franchement de façon opérationnelle la question de l’intégration des étrangers et particulièrement des musulmans. Le fond catholique est là et d’ailleurs elle l’assume. J’écris un chapitre d’ailleurs sur sa foi et la façon dont elle met en avant le catholicisme comme marqueur identitaire et politique. Elle l’a fait d’ailleurs lors de la campagne des régionales en 2015. Pour elle, le catholicisme est un marqueur important de l’identité française telle qu’elle la défend. 

Comment sa foi s’exprime-t-elle dans son travail politique ?

Marion Maréchal voit le catholicisme comme un élément intangible de l’identité française. Dans une région de tradition comme l’est la région PACA, elle s’en servait pour toucher un électorat sensible à cette question identitaire. Sa foi s’exprime aussi dans l’expression de ses opinions conservatrices ; souvenons-nous de ses déclarations sur le planning familial pendant la campagne des régionales, de sa participation à la Manif Pour Tous – c’est là que les tensions avec Marine Le Pen ont commencé à apparaître. Les positions qu’elle tient ne rejoignent cependant pas sur tous les points la doctrine de l’Église : Marion Maréchal ne dit pas la même chose que le pape François. Quand elle fait le lien entre catholicisme et politique, ce n’est pas sur la ligne portée par le Vatican ni pas la conférence des évêques de France. Je raconte dans le livre les tensions qu’il y a eu pendant la campagne des régionales entre elle et la conférence des évêques quand elle a participé à l’Université de la Sainte-Baume. 

Marion Maréchal : fantasme de la droite, mais également des rédactions. Vous expliquez dans le livre que certains « rubricards » chargés de suivre la droite s’étonnent régulièrement de l’importance donnée par leurs supérieurs à Marion Maréchal. Pourrait-on imaginer que la mise en valeur d’un tel personnage pourrait servir à la classe dominante d’ouvrir la fenêtre d’Overton sur certaines thématiques et d’ainsi pouvoir elle-même tenir un discours de plus en plus dur ?

Je ne pense pas. De manière générale, en tant que journaliste politique, je pense que les tentatives de manipulation de la classe politique dirigeante sont bien moindres que ce que l’on croit, car ils sont bien moins intelligents qu’on ne le pense. Je le dis de façon empirique, c’est ma fréquentation du milieu politique, de différentes tendances d’ailleurs, qui me fait dire ça. Moi aussi, avant, je pensais que tout était plus calculé, manipulé, opéré. En fait, en faisant ce livre et en travaillant beaucoup pour Marianne sur la question du pouvoir, le gouvernement, la présidence de la République et les Partis, je me suis aperçu que les hommes politiques sont beaucoup moins capables de manipulation que ce qu’on dit, même s’ils essaient ! 

Marion Maréchal, ça fait vendre.

Louis Hausalter © Elsa Margueritat pour Reconstruire

Je pense plutôt que c’est presque commercial. Marion Maréchal, ça fait vendre. C’est quelqu’un qui est photogénique, il y a une histoire à raconter sur ses rivalités avec sa tante : ça n’est pas seulement une histoire politique mais aussi une histoire familiale et personnelle. Il y a un sous-entendu people derrière tout ça. Tout cela est assez bêtement commercial, « putaclic (sic) » si on emploie le langage du web. J’ai pu moi-même constater que des papiers avec le nom et la photo de Marion Maréchal pouvaient mieux marcher sur Internet que des papiers sur un homme politique de cinquante ans avec une cravate. Il y a tout cet effet là qui joue, et peut-être aussi une volonté, dans la gauche et dans la Macronie, d’agiter un chiffon rouge, de dire qu’après Marine Le Pen il y aura Marion Maréchal, qu’il faut s’y préparer. Ils essaient d’anticiper, et qu’ils le veuillent ou non, cela fait grimper la côte de Marion Maréchal ou en tout cas le poids symbolique qu’a son nom dans l’univers médiatique. Le coup de la fenêtre d’Overton peut être une théorie mais je n’y crois pas.

Dès le titre, et tout au long de l’ouvrage, vous utilisez beaucoup le champ lexical de l’envie, du désir, du fantasme. Il y a quelque chose de très deleuzien, sur ce rapport du politique au désir. Dans un pays comme la France, qui cultive un atavisme monarchique, ou, comme dirait Laclau, une relation presque charnelle aux chefs charismatiques, est-ce que Marion Maréchal pourrait incarner une perspective victorieuse ?

Je pense qu’en l’état actuel des choses c’est peu probable, pour différentes raisons. D’abord il y a l’envie. C’est vrai qu’on est beaucoup dans la psychopolitique là-dedans. Je trouve que les journalistes politiques s’intéressent trop à la psychologie. Quand on fait trente papiers sur l’envie de François Baroin ou de Xavier Bertrand sur la présidentielle, ça me fatigue. Mais l’envie est déterminante. Le père de Marion Maréchal, habitué des campagnes du FN, le dit dans le livre : la présidentielle, c’est sacrifier toute sa vie. Il dit « Je ne souhaite pas ça pour ma fille, même si je pense qu’elle ferait une bonne présidente. » En l’état actuel des choses, lorsque j’ai vu Marion Maréchal pour ce livre, j’ai vu tout sauf une candidate à la présidentielle. Ses proches auront beau raconter plein de choses, je pense qu’elle n’est pas du tout dans l’état d’esprit d’une envie présidentielle. 

Il y a ensuite la donnée politique et idéologique. Un événement comme la Convention de la droite a montré qu’il n’y avait pas énormément de débouchés pour une ligne identitaire, conservatrice, très ferme, qui en plus se traduit surtout par des colloques bourgeois à Paris. J’ai interrogé des sondeurs, des politologues, qui estiment qu’elle est sur une ligne assez resserrée par rapport à des arguments qui feraient une majorité. Accéder au pouvoir, c’est faire une majorité. Marion Maréchal n’édulcore pas son corpus idéologique, on peut lui faire crédit de la sincérité et de la constance des idées, mais on ne peut pas lui faire crédit de la stratégie du rassemblement. Si on regarde le corps électoral français aujourd’hui, force est de constater que les grands débats ne se font pas sur ces questions ni sur le degré de conservatisme sociétal des gens ; ça échappe à beaucoup de français qui ne se posent pas vraiment la question. Par conséquent, elle n’est pas du tout dans une démarche d’association, d’alliance. Alliance avec la droite d’accord, mais avec la droite qui pense comme elle. A un moment, la politique, c’est aussi faire des additions pour une majorité qui fait plus de cinquante pour cent.

Pour des raisons d’envie personnelle, de ligne idéologique, d’attitude politique, je pense qu’elle n’est pas en capacité de répondre au fameux fantasme, désir qui émane de certains de ses proches et de ceux qui lui voient un rôle dans l’avenir. Je ne sais pas ce qu’elle fera dans dix ans, elle-même dit qu’elle ne le sait pas, mais je ne la vois pas se présenter en 2022.

Un clivage se dessine nettement entre les proches de Marion Maréchal et les proches de Marine Le Pen, les uns préférant une stratégie d’union de la droite tandis que les autres croient plutôt à une ligne populiste. Ce même clivage se dessine à gauche, notamment à la France insoumise. Est-on dans une période politique où la stratégie à pris le pas sur l’idéologie ?

Votre remarque est très juste. Effectivement, c’est le même type de débats sur le ressort stratégique. Le vrai désaccord entre Marine Le Pen et Marion Maréchal ne porte pas sur les grandes lignes idéologiques, en premier lieu la lutte contre l’immigration, l’affirmation de l’identité, qui restent le fond de sauce du RN. Leur désaccord est essentiellement stratégique : à qui on parle pour accéder au pouvoir ? De là à dire que les considérations stratégiques prennent forcément le pas… C’est certainement vrai dans les répercussions médiatiques de la vie politique, où l’on s’intéresse un peu plus aux stratégies et aux personnes qu’aux grandes lignes de fond idéologique. Dans le cas de la famille Le Pen, les grandes bases idéologiques sont posées depuis longtemps. La dimension dynastique de leur famille permet d’identifier tout à fait ce qu’elles pensent, et leur discours ne varie pas largement d’un interlocuteur à l’autre. 

Les proches de Marine Le Pen aujourd’hui considèrent que leurs idées sont majoritaires dans le pays : en regardant les sondages, on s’aperçoit que c’est le cas sur certaines idées fortes. Ils n’ont cependant pas la clé d’accession au pouvoir qui ferait que l’approbation des idées se convertisse pour porter Marine Le Pen au pouvoir. Il y a une grande dichotomie : on a encore vu récemment que les français étaient majoritairement favorables à la peine de mort, ce qu’aucun candidat ne porte hormis Marine Le Pen, qui avait proposé un référendum. Mais elle ne parvient pas au pouvoir. Dans la sphère Rassemblement National, Marion Maréchal compris, ils ont identifié le fait que ça n’était pas forcément sur la bataille culturelle qu’il fallait progresser mais sur les clés de l’accession au pouvoir. Cela se joue à la fois sur la crédibilité d’un candidat (en l’occurrence une candidate), sur la connaissance de l’appareil d’État, et sur les réseaux dont on dispose pour mettre la main dessus de manière efficace en cas d’exercice du pouvoir. Emmanuel Macron était préparé : il avait des réseaux, connaissait l’appareil d’État, était lui-même énarque et haut-fonctionnaire, son corpus idéologique, tout comme sa connaissance, sa pratique et ses réseaux, se conjuguaient pour une accession au pouvoir qui se passe en France. 

C’est une chose à laquelle Marion Maréchal est sensible ; si elle a fait la campagne de 2017 à reculons, c’est qu’elle considérait que le RN n’était pas prêt à l’exercice du pouvoir. C’est pourquoi elle estime qu’il faut faire ce travail de réseau. Comme certains proches de Marine Le Pen, elle pense que l’enjeu c’est la crédibilité plus que les idées.

Dernière question, et pas des moindres : pourquoi avoir écrit ce livre ?

J’explique au début du livre qu’en France le statut de personnage politique s’est beaucoup démonétisé. On n’est plus dans des débats très solennels où un Rocard, un Delors, un Mitterrand, un Seguin, avaient une vraie stature. Peut-être que j’idéalise trop le passé, mais il me semble qu’il n’y a pas si longtemps, des personnages politiques avaient à la fois une ampleur intellectuelle, une présence, un rapport aux français, que tout le monde pouvait plus ou moins les identifier, qu’ils n’étaient pas complètement démonétisés, ringardisés, tournés en dérision comme ils peuvent l’être aujourd’hui. Cela fragilise énormément le statut de personnage politique et leur notoriété. Je ne sais pas si beaucoup de français pourraient citer dix personnalités politiques, hormis les candidats à la présidentielle, ce qui confirme le grand présidentialisme qui préside à notre vie politique. Dans le cas de Marion Maréchal, entre son élection en 2012 et le moment où elle émerge vraiment, c’est-à-dire deux ou trois années après, il se passe très peu de temps. Elle devient un personnage politique très identifié, avec une notoriété considérable, très clivant. Il y a encore aujourd’hui des instituts de sondages qui la testent, et elle est assez souvent dans le top 10 en termes de notoriété, bien que sa cote soit majoritairement défavorable. Elle est entrée en un temps record dans la galerie des visages politiques que les français identifient et dont ils pourraient retracer à peu près les grandes lignes de pensée, les grandes idées-force.

Ce livre, c’est l’histoire d’un écosystème, celui de la droite « hors les murs ».

Louis Hausalter © Elsa Margueritat pour Reconstruire

L’autre aspect qui m’intéressait dans ce livre, c’est que ça ne tient pas qu’à elle en réalité. Il y a une histoire politico-familiale derrière, parce que des tensions apparaissent, alors qu’elle est députée, entre elle et quelqu’un qui est à la fois chef de parti, candidate à la présidentielle, et, au passage, sa tante. Tout cela la dépasse en réalité. Ce livre n’est pas une biographie, sinon je ne l’aurais pas fait. C’est une partie de l’histoire du Front national, c’est une histoire des milieux conservateurs, identitaires, illibéraux qui s’agitent autour d’une personnalité comme Marion Maréchal, c’est l’histoire d’un écosystème, qu’on a appelé « La droite hors-les-murs », ces gens qui se situeraient entre le Front national et les Républicains, orphelins politiquement. C’est une galerie de personnages dans lesquels on trouve à la fois des militants historiques du Rassemblement national, des journalistes, des militants, des élus, une galerie de personnages assez variée, faite aussi de rivalités et de détestations entre eux.

C’est aussi l’histoire d’un corpus idéologique, pas si nouveau, mais réactivé par Marion Maréchal et ses proches, au cœur du débat médiatique. Voilà les raisons pour lesquelles je me suis intéressé, non seulement à un personnage, mais à l’écosystème idéologique qui l’entoure. Il y a peu de personnages politiques aujourd’hui en France sur lesquels on pourrait écrire un livre qui serait un tant soit peu intéressant.

 

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire. Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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