La mobilisation de rue est le lieu d’une dramaturgie, une pièce de théâtre où se déploie l’hégémonie de l’Etat à travers sa capacité à revendiquer et imposer la violence dite légitime. La scène, retransmise sur les chaînes d’information en continu, met en jeu la capacité d’un gouvernement à maintenir l’ordre ou, du moins, à perpétuer la croyance en sa capacité à le faire. Dans ce conflit d’hégémonie entre la rue et le pouvoir étatique, les stratégies politiques vis-à-vis de la violence jouent un rôle pivot. Retour sur la séquence gilet jaune à travers l’analyse du maintien de l’ordre.

L’apparition de violences de la part d’une partie des manifestants crée dans le bloc bourgeois un réflexe : celui de l’injonction à condamner. Toute réflexion est ainsi interrompue si elle n’est pas précédée d’une condamnation morale de ces violences. La violence manifestante n’est plus pensée en terme de processus. Toute réflexion cherchant à nuancer ou à écharper le discours hégémonique est aussitôt vue comme un affront, quand bien même ces réflexions chercheraient à faire baisser in fine le niveau de ces violences. L’Acte XVIII des Gilets Jaunes et la journée sur les Champs-Elysées a refait émerger la question des violences et ses différentes facettes.

L’acte XVIII, une violence spectaculaire

Le 16 mars dernier, l’Acte XVIII semblait être comme le paroxysme de la théâtralité de la mobilisation sociale. Alors que le Président de la République étudiait méticuleusement l’impact environnemental des stations de ski, son ministre de l’Intérieur était testé sur sa capacité à maintenir l’ordre dans la capitale. Tandis que les Champs-Elysées étaient couverts d’un nuage de lacrymogène visible depuis les Buttes Chaumont, la salle de contrôle de la Direction de l’ordre public et de la circulation (DOPC) s’afférait à donner des ordres aux unités de police sur place pendant que Christophe Castaner cherchait désespérément à joindre Emmanuel Macron. La situation au Champs-Elysées est présentée comme chaotique par les chaînes d’information : magasins pillés, Fouquet’s incendié alors que Marine Le Pen tweete à la mi journée qu’« à Paris, les cagoules noires ont remplacé les Gilets Jaunes. Les Black Blocs détruisent, brûlent, violentent toujours en toute impunité. » Dans la foulée, la presse se met à tourner en boucle sur les violences et les fameux Black Blocs.

Ces derniers se retrouvent ainsi au cœur du récit médiatique. S’ils ne sont pas les seuls à entreprendre des actions violentes, ils forment un bloc solidaire au sein de la manifestation dont l’imagerie et l’esthétique s’imposent aisément dans les médias. A cet égard, leur stratégie et leur répertoire d’action méritent d’être précisés. Selon une note du Centre de Recherche de l’École des Officiers de la Gendarmerie Nationale de juillet 2016, les Black Blocks s’en prennent surtout aux biens matériels et, plus occasionnellement, aux forces de l’ordre. En dehors de ces cibles habituels, les violences contre les personnes sont exclues (1). Différentes techniques de solidarités s’opèrent entre les membres du Black Bloc pour mettre à distance les forces de l’ordre. Toujours selon cette même note : « Les actions offensives des Black Blocs consistent de manière générale en des destructions de mobiliers urbains spécifiques, en des détournements de publicités ou en des tags leur permettant de faire passer leurs messages politiques » (2).

L’action des Black Blocs s’inscrit dans une forme de « contre spectacle » dépendant toutefois en partie du « spectacle officiel », y participant. Cette violence n’est pas nouvelle, elle s’est déjà opérée, notamment lors du 1er mai 2018 à côté du jardin des plantes ou à l’occasion des mobilisations contre la loi travail en 2016. La technique d’action de type « Black Blocs » est connue des forces de police. Les affrontements en sont devenus, à terme, une forme de « rituel » de la manifestation. Les formes d’actions violentes sont souvent critiquées par d’autres acteurs des mobilisations, notamment syndicaux et politiques, mettant en avant le risque de donner des prétextes au pouvoir pour réprimer ainsi qu’une surmédiatisation des violences au détriment des revendications exprimées (3).

« Ce glissement montre que l’adhésion à la violence n’est pas consubstantielle aux mobilisations de rues, mais est le fruit d’un processus, d’une défaillance d’un ensemble de facteurs régulateurs »

La nouveauté qui s’est produite au cours de l’Acte XVIII est le renforcement partiel de la solidarité entre une partie des manifestants Gilets Jaunes et le Black Blocs sur les Champs-Elysées. Tandis qu’aux premiers actes, le Black Bloc était regardé avec méfiance et que les tentatives de solidarisation avec les forces de l’ordre se multipliaient, à l’acte XVIII, une partie plus importante des gilets jaunes exprimait des formes de solidarité avec le Black Bloc (4), faisant pencher la balance vers la ritualisation de l’affrontement.

Ce glissement montre que l’adhésion à la violence n’est pas consubstantielle aux mobilisations de rues, mais est le fruit d’un processus, d’une défaillance d’un ensemble de facteurs régulateurs. Les personnes mobilisées depuis des mois sans la moindre réponse de fond à leurs revendications et subissant les violences policières se trouvent à se solidariser avec des stratégies d’actions violentes. Parmi ces défaillances, se trouve la question du maintien de l’ordre.

Les errements du maintien de l’ordre français

Le Black Bloc n’est pas le seul acteur à afficher une dimension esthétique. Au cours de leur action, les forces de l’ordre déploient un répertoire d’action visuel et sonore important. Cette théâtralité du maintien de l’ordre participe de l’hégémonie de l’Etat dans son affirmation sur le terrain de la mobilisation.

« Ce qu’on appelait alors l’école française du maintien de l’ordre s’est considérablement affaiblie dans les esprits »

Par glissement au cours de ces dernières décennies, ce qu’on appelait alors l’école française du maintien de l’ordre s’est considérablement affaiblie dans les esprits. La réponse autoritaire du gouvernement aux Gilets Jaunes a planté le dernier clou du cercueil d’une doctrine de plus en plus remise en question et dont les contradictions ont été poussées à leur paroxysme.

Sont notamment mises en cause la présence massive d’équipes non formées au maintien de l’ordre comme les Brigades Anti-Criminalités (BAC), les Compagnie de sécurisation et d’intervention (CSI) à Paris, les Compagnie départementale d’intervention (CDI), la multiplication des tirs de lanceurs de balles de défenses (LBD 40), l’apparition de brigades mobiles, la volonté de multiplier les interpellations parfois préventivement. Ces actions ne sont aucunement nouvelles, Nicolas Sarkozy en avait formulé la philosophie en 2005 à Argenteuil puis à Toulouse pendant les émeutes qui se déroulaient alors dans les banlieues françaises (5). Il s’agit alors de privilégier le contact et les interpellations.

La différence dans l’emploi de la force par ce gouvernement se repère à la systématisation et l’accentuation de ces techniques sur l’ensemble des mobilisations. Selon l’Observatoire toulousain des pratiques policières, le gouvernement cherche à faire augmenter la tension et la dangerosité des manifestations afin de dissuader la population de se mobiliser, jouant ainsi le pourrissement (6).

La multiplication des jets de grenades lacrymogènes, de tirs de LDB 40, de grenades de désencerclement et la réapparition des équipes de « voltigeurs » contribuent à des mécanismes de panique, d’effroi et augmentent la tension dans les manifestations, en plus de faire des blessés graves (7).

Le gouvernement se décrédibilise par sa gestion du maintien de l’ordre. En voulant affirmer son hégémonie par la force, il affaiblit le consentement à l’ordre. Le nombre de blessés (8) écorne sérieusement la relation entre la police et la population. Les troupes de polices quant à elles, épuisées par le rythme et la dureté des mobilisations voient le nombre de suicide augmenter dans leur rang (9).

Quelles stratégies de désescalade ?

La philosophie française du maintien de l’ordre s’inspire des préceptes de Gustave Le Bon. Postulant que l’agrégat d’une foule implique une désinhibition, une déresponsabilisation individuelle et des formes « d’hypnoses collectives », cette vision met en exergue une foule infantile, manipulée et dépourvue de rationalité. Il s’agit, selon Le Bon, d’une multitude aveugle portée naturellement à agir de façon violente (10). La conséquence de cette philosophie à travers les ordres donnés est une répression indifférenciée des manifestants considérés comme une multitude homogène dans ses actions et ses intentions. En France, les techniques d’interpellations sont systématisées et fortement judiciarisées.

Cette doctrine de maintien de l’ordre se démarque de celle d’autres pays européens plus portés sur la désescalade. Ceux ci privilégient la communication et le dialogue avec les manifestants. Ces doctrines s’appuient sur une philosophie différente. En partant de l’étude des relations interindividuelles dans les manifestations, ces doctrines cherchent à comprendre comment des processus de violences peuvent apparaître et comment les éviter. Selon ces études, la présence d’un groupe hostile aux manifestants tend à homogénéiser ces derniers et à les radicaliser, quand bien même seraient-ils dans un premier temps pacifiques ; tandis que l’effacement de groupe antagonique permet de baisser la tension et favorise l’émergence d’une diversité dans les formes d’action, d’expression et d’esthétisation des manifestants.

De façon opérationnelle, cela s’exprime par des techniques d’interpellations différentes, des formes de dialogues et de la communication de la part des forces de l’ordre au fur et à mesure des manifestations. La pratique des interpellations est ainsi ciblée, différenciée et, au besoin, retardée. Des officiers de liaison ainsi que des intermédiaires formés à la sociologie et à la psychologie sont également sur place pour dialoguer avec les manifestants. En cas de charges ou de dispersions, des écrans sont utilisés pour informer les manifestants (11). Cette doctrine de désescalade est mise en place en Allemagne, en Suède, au Danemark, aux Pays-Bas, en Suisse. Elle s’organise autour des axes suivants : communication, dialogue, différenciation et ciblage des interventions.

L’impossibilité d’une réponse uniquement policière

Le gouvernement, souhaitant ramener l’ordre à tout prix, cherche à tuer la mobilisation collective par la peur et la dissuasion. En exploitant les aspects les plus répressifs de la doctrine du maintien de l’ordre, il met en danger tant les manifestants que les policiers présents sur place.

Face à une mobilisation exprimant une volonté de justice sociale, de souveraineté, de changement des institutions, le gouvernement ne connaît que la réponse policière. L’absence de réponse politique, d’une quelconque tentative de dialogue (12), alliée à un emploi dangereux d’une doctrine du maintien de l’ordre dépassée, crée paradoxalement le plus grand désordre. En privilégiant la fuite en avant répressive au dialogue (13), l’hégémonie de l’Etat, qui est censé s’affirmer lors des manifestations, se trouve affaiblie. Selon l’anthropologue George Balandier, tout pouvoir fait en sorte de se contester rituellement afin de se consolider effectivement (14). En n’ouvrant aucun espace intermédiaire de contestation réel, le pouvoir macronien s’affaiblit progressivement. Si sa réponse autoritaire permet de renforcer sa base sociale derrière lui, il laisse des marques sur les corps et dans les esprits d’une population dont l’adhésion à ce système politique et la confiance en ses institutions se détruit de plus en plus. Si, à court terme, le pouvoir peut réussir à disperser les mobilisations, il se doit de répondre à plus long terme aux sources de cette colère, s’il ne veut pas en voir le fleuve déborder de nouveau.

Article écrit par Paul Brice

NOTES :

(1)     Selon Alain Bauer, les « les Black Blocs ont des règles extrêmement précises et plutôt organisées » interdisant notamment de brûler des bâtiments en dessous d’habitations. Selon lui, les incendies de banques ayant mis en danger l’intégrité physiques de plusieurs habitants lors de l’acte XVIII ne seraient donc pas le fait de black blocks.

(2)     Note du CREOGN, Les Black Blocs : preuves de     la mutation de la contestation sociale, note numéro 20, juillet 2016.

(3)     Certains expliquent que le pouvoir laisse parfois le black blocs agir en toute liberté afin de laisser des images de violences et de pouvoir réprimer après coup de façon indifférencié.

(4)    Aline     Leclerc, « La violence, un mal nécessaire » pour les « gilets jaunes », Le Monde, 20 mars 2019. [En ligne]     https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/03/20/la-violence-un-mal-necessaire-pour-les-gilets-jaunes_5438882_3224.html?xtmc=acte_xviii&xtcr=7

(5)     Ce glissement qui débute avec la « doctrine Sarkozy » est présenté en détail dans le livre de David Dufresne, Maintien de l’ordre : Enquête, Paris, Hachette, 2007.

(6)     https://lvsl.fr/entretien-avec-lobservatoire-toulousain-des-pratiques-policieres

(7)     A cet égard, toutes les unités de la police n’ont pas les mêmes doctrines d’engagements, les CRS et Gendarmes mobiles comptant le pourcentage de tir le plus bas.

(8)     Recensé par le journaliste David Dufresne. https://alloplacebeauvau.mediapart.fr/

(9)     20 suicides à ce jour chez les policiers en 2019.     https://www.laprovence.com/actu/en-direct/5419519/pas-moins-de-20-membres-des-forces-de-lordre-se-sont-suicides-depuis-le-debut-de-lannee-2019.html

(10)     Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Paris, Alcan, 1895.

(11)     Olivier Fillieule et Fabien Jobard, « Un splendide isolement. Les politiques françaises de maintien de l’ordre », La vie des idées. 24 mai 2016. [En ligne]

(12)     A ce titre, le Grand débat, plutôt que d’engager un dialogue contradictoire, sert surtout à faire la campagne électoral de La     République en Marche. Voir l’entretien avec René Révol réalisé par Valentin Valès, « Le Président utilise les moyens considérables du Grand débat pour faire campagne », Reconstruire, publié le 27 janvier 2019. [En ligne]     https://www.reconstruire.org/rene-revol-le-president-utilise-les-moyens-considerables-du-grand-debat-pour-faire-campagne/

(13)     Vincent Sizaire, « Des sans-culottes aux « gilets jaunes », histoire d’une surenchère répressive », Le Monde diplomatique, Avril 2019.

(14)     George Balandier, Anthropologie politique, Paris, PUF, 1967.