Le féminisme associatif semble être passé à côté des “manifestations 100% féminines” au sein des gilets jaunes. Comment un tel décalage a t-il pu s’opérer ? Comment expliquer l’absence totale de soutien aux revendications des femmes issues du monde populaire ? Analyse sur le temps long des trajectoires des féminismes en France, et des tentatives de dissociation de la cause féministe avec la lutte contre le néolibéralisme.

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Depuis le mois de janvier, des militantes issues du mouvement des gilets jaunes ont organisé des manifestations 100 % féminines dans diverses villes de France. Initialement, il s’agissait de prendre le contrepied des violences ayant agité les différents actes de la mobilisation. Par leur initiative, les organisatrices entendaient donner une image plus apaisée du mouvement afin de ne pas compromettre sa légitimité. Au même moment, la première enquête sociologique du mouvement révélait que 45 % des acteurs étaient des femmes « appartenant souvent aux classes populaires, une catégorie sociale traditionnellement peu mobilisée politiquement ». Il semblerait que la mobilisation ait permis un véritable appel d’air au sein de cette catégorie. Pourtant, le surgissement inédit des femmes dans l’espace civique – les revendications portées sont similaires à celles des gilets jaunes et dépassent la question de la condition féminine en l’englobant dans une critique plus large de la société – n’a pas suscité les encouragements auxquels on aurait pu s’attendre du côté des défenseurs les plus médiatisés de la cause féministe.

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« Il semblerait que les revendications des féministes occupant l’espace médiatique et celles des femmes issues des classes populaires ne soient pas tout à fait convergentes »

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Depuis le début des actions féminines du mouvement, un silence radio règne du côté des représentants visibles de la lutte pour l’émancipation des femmes. D’Osez le féminisme ! à l’association Les Chiennes de garde, en passant par la Brigade Antisexiste et les représentants d’institutions gouvernementales tel que le Secrétariat d’État chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes, aucune mention n’a été faite des mobilisations féminines au sein des gilets jaunes. Par ailleurs, le paysage médiatique nous a donné à lire un article de LCI titrant : « Femmes gilets jaunes : un rassemblement pas (encore ?) féministe ». Le titre dévoile une critique, celle de l’absence de revendications féministes au sein du mouvement féminin. Suggérant qu’il serait logique d’en exprimer, l’article dénonce des pratiques essentialisant le rôle de la femme. Quelques militantes avaient en effet proposé de porter une pancarte inscrivant « je suis ta mère » ou « je suis ta sœur », afin de freiner les forces de l’ordre tentées de s’en prendre à elles comme au reste des manifestants. Au-delà des silences, la manifestation du 24 novembre contre les violences faites aux femmes, initiée par le hashtag #NousToutes de Caroline de Haas – présidente d’Osons le féminisme ! – a été l’occasion d’observer une séparation manifeste de nombreux partisans « féministes » de cette manifestation vis-à-vis des gilets jaunes. Comme le note un article de l’Obs, le tweet de Laurence Rossignol (ministre du droit des femmes entre 2016 et 2017) fut des plus édifiants : « Le 24 novembre, il y a déjà la manifestation #NousToutes contre les violences faites aux femmes, ce serait très gentil de la part des gilets jaunes de laisser les rond-points [ronds-points] fluides, les villes accessibles et de ne pas manifester le 24. Merci d’avance ». Si cette réaction méprisante traduit davantage une stratégie d’offensive pro-gouvernementale et si de nombreux cortèges féministes se sont retrouvés liés à ceux des gilets jaunes le 24 novembre, force est de constater que le séparatisme demeure. En constatant ce vide, quelques collectifs féministes se sont alliés à la cause des femmes gilets jaunes. C’est le cas du Collectif national pour les droits des femmes, rallié par un communiqué du 2 janvier 2019 titrant « Les mères en jaune ». Toujours est-il, ces initiatives ne permettent pas de combler la prééminence d’une certaine réticence à l’endroit de l’initiative des femmes gilets jaunes. Il semblerait que les revendications des féminismes occupant l’espace médiatique et celles des femmes issues des classes populaires ne soient pas tout à fait convergentes.

Au regard de ce tableau déconcertant, demandons-nous d’abord à qui s’adressent les féminismes dominant la scène médiatique – féminismes universalistes libéraux, féminismes intersectionnels comme l’afro-féminisme, féminismes pro-sex – et dans quelle tradition philosophique ils s’inscrivent. L’œuvre du regretté Christopher Lasch offre des réponses à ce questionnement légitime, à l’heure où la place des femmes dans le débat civique est de plus en plus vitale, notamment pour mener à bien la critique du système de concurrence généralisée dont elles sont les premières à souffrir.

Au cœur de son ouvrage visionnaire publié en 1995 , La révolte des élites et la trahison de la démocratie, se trouve une critique inédite de la scission consommée entre les élites et le peuple aux Etats-Unis, situation désormais retranscrite dans l’ensemble des démocraties occidentales. Lasch y fait état d’une rupture généralisée, à la fois matérielle et intellectuelle. Cette rupture n’est donc pas équivalente à celle de la bourgeoisie et du prolétariat et s’étend au-delà car les « élites » forment un ensemble social plus vaste que ne l’était la bourgeoisie dans la conception marxiste : de gauche à droite, d’une partie de la classe moyenne supérieure et du monde étudiant aux dirigeants de certains types d’entreprises, jusqu’à la plupart des représentants de l’ordre politique et médiatique. Ce produit né de l’intensification de la mondialisation a créé une situation dans laquelle des élites caractérisées par leur adhésion aux normes de la globalisation culturelle se sentent plus proches de leurs homologues du monde entier que des citoyens de leur propre pays.

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Détachement des préoccupations féministes vis-à-vis des luttes populaires : fragmentation et division des luttes féministes du champ progressiste

A l’heure où ce postulat émis par Lasch resurgit à travers le combat des gilets jaunes, on constate que la scission observée entre les féminismes et les mouvements populaires féminins s’inscrit dans la rupture entre les élites et « les autres ». Le contenu des différents féminismes médiatisés n’entre que très rarement en contact avec les revendications populaires au cours de son élaboration. Généralement initiés par des événements médiatiques au centre desquels se trouvent les acteurs de l’industrie culturelle, cinéma ou musique, les contenus sont supportés par les productions intellectuelles de nombreux universitaires, puis appuyés par l’appareil médiatique pour les versions les plus « audibles ». Par ailleurs, un mode de sélection très précis des contenus s’opère dans le champ médiatique et sur internet, qui favorise les revendications particulières comme celles des féminismes identitaires tels que MWASI – collectif afroféministe luttant contre le « blantriarcat » et le « racisme institutionnel », soutenu par Rokhaya Diallo, essayiste et militante anti-raciste très médiatisée sur les chaînes publiques et sur le web –,  ou des combats centrés sur des thématiques précises comme le harcèlement de rue, la charge mentale ou le « manspreading ». De ces deux aspects – identitaires d’un côté, multiplication infinie des terrains de lutte de l’autre – survient une mise à l’épreuve des revendications universalistes – unifiées et s’adressant à toutes les femmes sans distinction –, ainsi qu’une disparition de la frontière entre sphère publique et sphère privée liée à la multiplication des combats focalisés sur des aspect précis de la vie quotidienne. Ces logiques entraînent de fait une relégation au second plan des revendications populaires au profit du « culte de la marge » (créer ou appuyer le caractère minoritaire de certaines populations pour ensuite les « inclure » en tant que minorités dans l’espace public). Le mode de sélection des féminismes est alimenté notamment par l’association Osez le féminisme !. Caroline de Haas s’est imposée depuis 2009 comme une des référentes du féminisme français au fil de ses interventions télévisées. Cette militante a fait de l’égalité homme / femme une activité commerciale à travers la transformation de son collectif en entreprise de consulting sur l’égalité des sexes auprès de partenaires publics et privés, participant de fait à la sélection de contenus en effectuant un travail de captation et de valorisation de certaines « demandes » présentes dans la société.

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« Les mécanismes médiatiques et politiques contribuent à façonner une opinion publique « acceptable » du féminisme souvent en rupture avec toute critique du système de concurrence néolibéral »

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Cette sélection discrète est peu perçue par les publics supportant les différentes causes notamment chez les jeunes ou les étudiants, premièrement parce que ces causes sont défendues sur le plan académique et disposent d’une légitimité très forte, ensuite parce que les réseaux sociaux et l’utilisation des hashtags permettent une participation horizontale au débat public – tous les inscrits de Twitter ou de Facebook peuvent témoigner ou laisser des commentaires –, soit une « démocratisation » de la parole. Or, l’enjeu ne se trouve pas du côté de la participation de masse au débat public, mais porte sur le choix des thématiques sur lesquelles les internautes sont invités à se prononcer. On observe que les hashtags sont généralement lancés par le haut en réponse à un tollé dans le monde du show-biz, ou créés par les entrepreneurs féministes pour accroître la visibilité de leurs différentes demandes. Bien que cette communication donne le sentiment de nous plonger au cœur des problématiques affectant la vie quotidienne des femmes, on observe surtout qu’elle énonce ce que les élites seront d’accord pour combattre entre elles, oubliant souvent de questionner l’ensemble des mécanismes à l’origine des violences entre les hommes et les femmes, mécanismes responsables de l’écrasement des femmes issues des milieux populaires et trop souvent réduits à la domination masculine. S’il est incontestable que le mouvement MeToo a permis un éveil généralisé des consciences et ouvert la voie à la parole pour de nombreuses femmes, force est de reconnaître qu’un personnage comme Harvey Weinstein incarne à lui-seul les revers d’un monde d’élites fascinées par l’argent et la culture de soi, par la réussite et la transgression de toutes les normes censées permettre de percevoir les limites entre respect et dégradation d’autrui. Les élites seront donc d’accord pour condamner un affreux personnage comme Weinstein et l’on peut s’en réjouir, mais pas sûr que l’on puisse s’attendre à une remise en cause du climat ultra-libéral qui alimente les pratiques du show-biz et sans lesquelles de telles dérives ne pourraient être aussi systématiques, en dépit des mécanismes de la « domination masculine ».

En médiatisant des versions essentialisées des causes de la violence faite aux femmes, les mécanismes médiatiques et politiques décrits contribuent à façonner une opinion publique « acceptable » du féminisme souvent en rupture avec toute critique du système de concurrence néolibérale, caricaturée généralement en lutte contre le « capitalisme ». L’intérêt d’une telle sélection des contenus – multiples mais liés par leur adhésion à la grille de lecture dominés/dominants –  est de fragmenter l’opinion en luttes apparemment concurrentes. Au-delà des mécanismes institutionnels évoqués, on constate que l’écart entre les discours féministes médiatiques et les revendications des classes populaires est bel et bien béant.

L’explication de ce décalage trouve quelques réponses dans la trajectoire historique du féminisme français, qui s’est progressivement détaché de la réalité du territoire pour importer ses modèles de l’étranger. A partir de quand ce féminisme « français » a-t -il cessé de s’ancrer dans une réalité socio-économique nationale et quelles en sont les conséquences pour les femmes ?

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Abandon de la tradition française du féministe : importation des normes féministes américaines et des cadres globalisés

Le contenu des féminismes français a bien changé depuis le début des premiers combats « officiels » du XXème siècle. Cet infléchissement est survenu notamment suite à l’importation de modèles américains à partir des années 1980, phénomène corrélé à la diffusion de plus en plus massive des normes culturelles américaines – globalisation culturelle – au sein des démocraties occidentales. Rappelons que le combat politique portant sur l’émancipation des femmes commence dès la fin du XIXème siècle, lorsque les époux John Stuart Mill et Harriet Taylor Mill publient De l’assujettissement des femmes en 1869. Inspirés du libéralisme anglais de l’époque, ils commencent à penser l’égalité politique de la femme et la déconstruction de son infériorité sociale.

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« L’égalité politique nous ramène aux origines de ce qui fonde l’idée de féminisme, à savoir la participation toujours plus intense des femmes à l’élaboration des normes de la société dans tous les domaines »

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Ces prémices ne prennent corps qu’au cours du XXème siècle, avec le mouvement des suffragettes. En France, une première « vague » apparaît après la Seconde Guerre mondiale, s’appuyant sur l’obtention du droit de vote obtenu pendant la guerre. De manière générale, les féministes inscrivent alors leur combat dans la reconnaissance d’une égalité politique et éducative qui leur permettrait de se hisser à égalité citoyenne avec leurs semblables masculins. Cette égalité politique est perçue comme la clé dans une démocratie fonctionnelle, puisque l’expression de la femme permettrait de changer lentement mais sûrement les structures du pouvoir jusqu’ici façonnées par et pour les hommes. Ce point est fondamental car il nous ramène aux origines de ce qui fonde l’idée de féminisme, à savoir la participation toujours plus intense des femmes à l’élaboration des normes de la société dans tous les domaines.

A ses débuts, le féminisme français est composé de deux caractéristiques essentielles. Premièrement, étant encore éloigné des modèles américains, il s’ancre dans une réalité socio-économique propre à la France, relativement en phase avec les préoccupations des classes populaires. Deuxièmement, les mouvements sont pluriels sur le plan idéologique. Les combats sont orientés principalement vers deux modèles de société. Le féminisme dit « bourgeois libéral » cohabite avec celui des féministes socialistes portées par l’Internationale Socialiste et l’allemande Clara Zetkin. Jusqu’au milieu de la « deuxième vague » débutée dans les années 1960, s’appuyant en partie sur l’œuvre fondatrice de Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe (1949), les mouvements féministes cherchent à mettre fin à l’inégalité juridique qui maintient les femmes dans une position d’infériorité vis-à-vis des hommes. A la fin des années 1970, un certain nombre d’égalités sont inscrites dans le droit et les thématiques du divorce, de la sexualité ou des violences domestiques sont enfin abordées. On peut clôturer cette première période faste du féminisme au vote de la loi sur l’IVG en 1974, brillamment défendue par Simone Veil à l’Assemblée nationale.

Les choses se compliquent au début des années 1980. Alors que les échanges croisés entre la France et les Etats-Unis continuent au début de ce tournant – en témoigne l’inspiration que fut Simone de Beauvoir pour les féministes américaines dont l’une des plus importantes, Judith Butler –, l’accélération de la mondialisation se déroule de plus en plus en suivant des cadres théoriques américains – cadres majoritairement issus de l’école de Chicago et inspirés des théories néoclassiques du XIXème siècle, basés entre autres sur le libre-échange, la dérégulation du marché, la disparition des frontières, le postulat d’un homme-consommateur rationnel et calculateur –, favorisant également un infléchissement des sciences sociales vers une approche davantage « globalisée » du monde. Les féminismes américains puis français vont alors être influencés par des travaux de sciences sociales accentuant la place de la culture dans les rapports de domination : on parle des Cultural Studies. Du fait de la prégnance des cadres de la globalisation dans les recherches en sciences sociales (flux de capitaux, biens culturels, mouvements de personnes), certaines disciplines intègrent de ces éléments pour redéfinir la notion de culture, en y incluant les produits culturels en tous genre, puis la culture populaire ou ethnique et de genre, conduisant à un ciblage des minorités sexuelles et ethnico-religieuses.

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« Les Culturals Studies influencent le féminisme, favorisant une réorientation des luttes contre les symboles et les représentations du genre, souvent doublées d’un combat au caractère ethnique postulant une lutte spécifique pour les femmes issues de l’immigration, dont l’émancipation serait freinéee par la reproduction perpétuelle d’un pouvoir de nature coloniale »

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Ces nouvelles études sont incluses dans un tournant méthodologique et idéologique majeur des sciences sociales : le « Cultural Turn ». Cette tendance américaine – impulsée par Outsiders d’Howard Becker, auteur issu de l’école de Chicago, mais aussi par la contribution d’auteurs français de la French Theory tels que Deleuze ou Foucault – donne des outils à ses utilisateurs politiques ou militants pour commencer à attribuer la responsabilité des différences sociales aux différences culturelles et aux systèmes symboliques d’oppression. On considère donc que si les individus ne parviennent pas à gravir de manière égale les échelons sociaux , c’est en raison de leurs origines culturelles et des discriminations dont celles-ci font l’objet.

Il est étrange d’observer que les années 1980 correspondent surtout à l’avènement du néolibéralisme et au début des crises structurelles (1973) affectant l’ascenseur social des démocraties occidentales. Dans ce cadre économique stagnant, les populations immigrées fixées dans leur pays d’accueil avec la fin des grandes vagues dans les années 1970, commencent en bas de l’échelle et y restent. Toujours est-il, les Cultural Studies influencent le féminisme et mènent au développement des études post-coloniales et des études de genre, favorisant une réorientation des luttes contre les symboles et les représentations du genre, souvent doublée d’un combat au caractère ethnique postulant une lutte spécifique pour les femmes issues de l’immigration, dont l’émancipation serait freinée par la reproduction perpétuelle d’un pouvoir de nature coloniale. On ne parle plus ici d’actes isolés d’oppression – agissements inciviques à l’égard des femmes ou racisme individuel à l’encontre d’une minorité ethnique – mais d’actes systémiques liés à une norme légitimée par le haut. N’oublions pas que cette perception de la domination voit le jour dans l’Amérique des années 1970, en plein achèvement des luttes pour les droits civiques et alors que la mémoire de la ségrégation commence à peser sur le pays.

L’importation de ces cadres de pensée en France ne s’est pas faite non sans mal mais permet de servir d’outil à une gauche nouvellement convertie au capitalisme (abandon progressif du socialisme sous François Mitterrand). Le sociologue Olivier Moeschler recense trois phases d’importations progressives. Dans la seconde phase, les auteurs conservent encore une certaine rigueur en proposant une importation nuancée des Cultural Studies en France, pratiquant des études ethnographiques et des observations du réel pour « approcher le social par le bas » et observer les milieux populaires ainsi que les « marginaux » (Armand Mattelart et Erik Neveu). La troisième vague instaure en revanche une hégémonie des Cultural Studies en France, et avec elle une politisation et une utilisation extensive de tous les concepts contenus dans ce courant. Les deux auteurs de la deuxième vague critiquent alors une dérive idéologique et condamnent la multiplication des départements d’études sur tous les continents ainsi que l’abandon d’une méthodologie stricte basée sur l’observation du réel. Ces deux auteurs soulignent par ailleurs la dangerosité d’une certaine « fascination morose pour le symbolique » ainsi que la « dépolitisation » de ce domaine d’études. Dans cette troisième importation, la dimension sociale des rapports de force s’efface au profit d’un essentialisme culturel. La conscience de classe, qu’on sait presque inexistante dans les consciences américaines, est de plus en plus marginalisée des analyses françaises. Dans les féminismes dominants, ce revirement amène à ériger la culture de la domination masculine au-dessus des facteurs politiques (état de la démocratie), économiques (organisation du travail et répartition des richesses) et sociaux dans le devenir de la condition féminine. D’un autre côté, les féminismes identitaires vont accentuer la place de la « culture de la blanchité » comme facteurs d’oppression. Cette grille de lecture anglo-saxonne et communautaire de la lutte féminine se situe à rebours de la tradition philosophique universaliste et humaniste ayant permis la fondation de la République française. Les combats menés s’éloignent souvent de la réalité de terrain, et si les violences demeurent, leur diagnostic n’est parfois que peu convaincant (l’exemple de l’affaire Weinstein est intéressant à ce sujet). Ainsi, si des féminismes proprement français ont existé ou existent toujours depuis les années 2000, leur voix porte peu.

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« Dans les féminismes dominants, ce revirement amène à ériger la culture de la domination masculine au-dessus des facteurs politiques (état de la démocratie), économiques (organisation du travail et répartition des richesses) et sociaux dans le devenir de la condition féminine »

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Le mouvement Ni putes ni soumises incarne cette faillite. L’organisation est créée en 2003 par Fadela Amara pour mettre en avant les problématiques des femmes de banlieues, confrontées au viol, à l’excision ou encore au mariage forcé. Mixte, populaire et universaliste, ce mouvement entendait soutenir l’émancipation de toutes et tous à travers la promotion du modèle laïc, contre les pressions du communautarisme, la misogynie, le racisme et l’antisémitisme. Ce mouvement ancré dans les quartiers et dans la réalité des françaises de cité s’est effondré financièrement suite à un retrait progressif des subventions publiques. Surtout, le mouvement s’est éteint médiatiquement, car ses cadres d’analyse n’entraient plus en résonnance avec la nouvelle ère du temps. La critique radicale de l’oppression – l’idée qu’une oppression est une oppression quelle que soit sa nature et son origine – a en partie laissé la place à la critique post-coloniale de l’oppression. Une militante comme Rokhaya Diallo préfère ainsi définir le combat féministe des femmes de quartier comme un combat identitaire (ethnique et religieux) opposant des minorités arabes (voire arabo-musulmanes) ou noires à l’oppression des hommes blancs et excluant ainsi certains intégrismes religieux du champ de l’oppression. En témoigne sa proximité avec Tariq Ramadan, islamologue et philosophe islamiste proche des Frères musulmans, qui considère l’excision comme une tradition à reconnaître et dont la position sur la lapidation des femmes demeure controversée.

D’autres initiatives tentent d’enrichir la notion d’émancipation des femmes au regard de leur réalité vécue. C’est le cas de la revue d’écologie intégrale : Limite. Cette revue tente davantage une critique de l’influence de la technique et du marché sur le corps et la condition des femmes. L’inspiration chrétienne de la revue lui vaut néanmoins un rejet de la part des grands journaux mainstream, cantonnant son influence à un nombre restreint de lecteurs assidus. Libération titre le 6 septembre 2015 : « Limite, des réacs en vert et contre tous ».

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« Doit-on se focaliser sur le nombre de femmes dirigeantes au CAC40, sur l’intégration de celles-ci dans des sphères de pouvoir technocratiques, ou bien se préoccuper du nombre de femmes seules forcées de travailler après l’âge de la retraite et de la capacité des femmes à s’inclure dans la vie civique et le débat public ? Ces deux types de préoccupations ne sont pas tout à faire réconciliables »

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Qu’il s’agisse de ce qui reste du combat universaliste caractéristique des premiers mouvements féministes, ou qu’il s’agisse des combats intersectionnels, la lutte médiatisée sur nos écrans – des chaînes publiques à YouTube – se focalise majoritairement sur le sexisme structurel (désignant l’ensemble des préjugés ou discriminations faites aux femmes ou aux « minorités de genre » sur la base de leur sexe ou de leur identité) et sur le dépassement du « plafond de verre », faisant l’économie d’une critique radicale du système responsable de l’oppression des femmes issues des classes populaires. Cette critique est celle de la précarisation féminine liée à l’approfondissement de la mondialisation économique et culturelle (l’une n’existant pas sans l’autre) et au développement du primat de l’individu sur les exigences de la vie collective qui mine la démocratie et donc la possibilité d’émancipation réelle des femmes avec. Une telle observation doit permettre de cerner avec acuité le modèle marchand dont les femmes sont les premières à souffrir, ainsi que le modèle culturel individualiste qui favorise à l’heure actuelle la fragmentation de la société en communautés d’appartenance, donnant lieu à des politiques de plus en plus clientélistes. Car c’est sous l’effet de ce clientélisme et du « management public » des libertés individuelles que la démocratie s’effrite, ainsi que la culture civique si essentielle à l’épanouissement de la condition féminine, comme le supposaient les premiers mouvements féministes qui militaient pour l’approfondissement de l’intégration politique et civique des femmes dans la société (ne se limitant pas aux postes de pouvoir ou de gouvernance). Doit-on se focaliser sur le nombre de femmes dirigeantes au CAC 40, sur l’intégration de celles-ci dans des sphères de pouvoir technocratiques, ou bien se préoccuper du nombre de femmes seules forcées de travailler après l’âge de la retraite et de la capacité des femmes à s’inclure dans la vie civique et le débat public ? Ces deux types de préoccupations ne sont pas tout à fait réconciliables.

Depuis le repli des combats féministes dans la lutte contre les symboles de la domination masculine sous l’impulsion des théories du genre, rappelons que le tissu associatif censé prendre en charge les violences physiques subies par les femmes s’est affaibli, mis en concurrence avec les entrepreneurs politiques du féminisme vis-à-vis des pouvoirs publics. Le plan de lutte contre les violences faites aux femmes officialisé par Emmanuel Macron en 2018 incarne ces défaillances. Le pouvoir politique a, comme les précédents, inclus dans sa communication les luttes les plus médiatisées comme la question de l’égalité salariale ou du harcèlement dans la rue, proposant même de mobiliser une police de proximité pour lutter contre le harcèlement verbal en créant un « délit d’outrage sexiste ». A côté de ces mesures faibles et surreprésentées, la lutte contre les crimes de viol ou les violences conjugales bien que largement mentionnées, ne bénéficient que de peu de moyens. Le tissu associatif chargé de prendre en charge les victimes a lancé une pétition dès octobre 2018 pour dénoncer la baisse des financements alloués. Cette baisse sur tout le territoire est parallèle à la logique de concurrence et de réduction des dépenses publiques qui amenuise peu à peu tous les services à la personne dans l’ensemble du pays. De plus, ces combats sont remplacés par la mise en visibilité du travail des entrepreneurs féministes qui permettent aux pouvoirs publics de faire leur communication comme ce fut le cas à l’occasion du lancement du fameux « délit d’outrage sexiste ».

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Relire Lasch pour recentrer la lutte sur l’émancipation civique des femmes : l’épanouissement citoyen comme condition de l’épanouissement privé

Tandis que la trajectoire féministe semble s’être éloignée des luttes populaires pour se rapprocher des luttes universitaires influencées par le culturalisme à l’américaine, Christopher Lasch nous donne des clés pour ancrer à nouveau la condition féminine dans son milieu économique, social et géographique. Dans son ouvrage Les femmes et la vie ordinaire : amour, mariage et féminisme (1997), le sociologue américain revient sur les origines du nouveau féminisme instauré dans les années 1960. Les premières luttes furent, au-delà d’un combat contre le patriarcat, une réponse à un ordre récent de la condition féminine produit par l’expansion du capitalisme. Durant les années 1950-1960, les mouvements du capital entraînent un étalement urbain sans précédent lié à la division sociale du travail d’après-guerre et à la gentrification des centres-villes, caractérisé par l’essor des banlieues pavillonnaires dans toute l’Amérique. Dès lors, la condition des femmes des classes populaires et des classes moyennes peuplant ces banlieues connaît un bouleversement sans précédent. Auparavant, la vie des femmes était caractérisée par leur dépendance économique vis-à-vis de leur mari – d’où l’intérêt d’avoir milité en premier pour leur indépendance –, mais également par une participation civique active à la vie quotidienne de leur environnement social : organisations d’événements, responsabilité et interdépendance économique et sociale, dons et contre-dons (Maus), soin à autrui, importance de la famille. Avant l’essor des banlieues, les proximités de quartier et les liens de voisinage permettaient l’inclusion des femmes. C’est la nouvelle configuration géographique qui entraîne le repli radical de la femme dans la sphère domestique, faisant disparaître la dimension civique de son existence dans un environnement – les banlieues pavillonnaires – social et géographique caractérisé par l’absence de lien et la confidentialité absolue.

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« L’impasse est donc réelle, tant du côté universaliste libéral que du côté intersectionnel. Ces féminismes progressistes s’insèrent tous dans des combats élitistes, tombant dans l’écueil du rattrapage économique des femmes dans le marché du travail pour les uns, et dans celui du primat de l’individu et de la culture pour les autres »

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A partir des années 1950, la dépendance économique et sociale de la femme vis-à-vis de son mari se radicalise. Cette situation suscite progressivement l’indignation de certaines d’entre elles, pionnières des mouvements féministes américains des années 1960. Betty Friedan, l’une des plus célèbres féministes d’alors, écrivait à propos de la sphère domestique qu’elle en vint à être vécue comme « un camp de concentration confortable ». D’ailleurs, les mouvements féministes des années 1960 étaient principalement soutenus par les femmes cultivées de ces enclaves géographiques. Les travaux de Lasch ne font que réactiver un fait historique, nous incitant à resituer la condition de femme au foyer désœuvrée dans l’histoire récente des sociétés humaines, et non pas dans un mythe centenaire d’oppression ininterrompue. Cette observation nous amène plus facilement à constater que la société patriarcale bien établie avant l’arrivée des droits civiques était une composante parmi d’autres du mal-être ressenti par les femmes à l’époque. Par ailleurs, la voie de sortie proposée par les premières féministes universalistes, consistant à intégrer les femmes dans le marché du travail tel qu’il était et demeure, n’entraîne que le déplacement du problème de l’émancipation des femmes : du patriarcat exercé dans la sphère domestique au paternalisme économique de la société marchande, aucune place n’est faite à la vie civique et démocratique des femmes comme elle le fut même lorsque celles-ci ne jouissaient pas encore de droits. L’impasse est donc réelle, tant du côté universaliste libéral que du côté intersectionnel. Ces féminismes progressistes s’insèrent tous dans des combats élitistes – au sens défini au début de l’article –, tombant dans l’écueil du rattrapage économique des femmes dans le marché du travail pour les uns, et dans celui du primat de l’individu et de la culture pour les autres.

Ancrées dans leur réalité sociale et nationale, les femmes gilets jaunes ont compris l’ampleur des dégâts produits sur elles par le système globalisé, mais une théorisation concrète de ces enjeux manque. Entre l’incompatibilité des corpus féministes dominants avec les besoins exprimés et la tentation pour certaines gilets jaunes de réinscrire le combat des femmes dans celui de la lutte des classes, une voie alternative serait à dessiner.

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Article écrit par Valentine Bliguet

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Bibliographie :

    • CAILLE Alain, DUFOIX Stéphane, Le moment global des sciences sociales, revue du Mauss, mars 2013
    • MOESCHLER Olivier, in « Sociétés en mouvement, sociologie en changement », « Allers-retours. Les usages des cultural studies par la sociologie », Sociologies, mars 2016
      • LE BAILLY David, « La splendide indifférence des féministes pour les « gilets jaunes », L’OBS, décembre 2018
    • « Gilets jaunes » : une enquête pionnière sur la « révolte des revenus modestes », revue Regards, décembre 2018