Le 7 janvier 2021, suivant de peu les dirigeants de Twitter, Mark Zuckerberg a annoncé la suspension du compte Facebook de Donald Trump, pourtant toujours président des États-Unis. Cette décision montre à quel point le pouvoir de Mark Zuckerberg est devenu hors-norme. Il constitue aujourd’hui une menace non seulement pour nos libertés et la démocratie mais également pour la psychologie humaine et l’harmonie de nos sociétés. 

À 20 ans, Chris Hughes créa les prémisses de ce qui allait devenir le géant Facebook, avec Mark Zuckerberg, son colocataire à l’université d’Harvard. Depuis repenti, Hughes signait, en mai 2019, une tribune dans le New York Times, dans laquelle il appelle au démantèlement de l’entreprise. S’il dénonce les atteintes à la vie privée dont elle se rend coupable et les dangers à ce qu’un acteur privé dispose d’une telle quantité de données, il s’insurge avant tout de sa situation de monopole, fidèle à l’aversion étasunienne pour les trusts (entreprises en situation de monopole) et les démarches anticoncurrentielles. Selon ses calculs, 80% des revenus générés sur le marché des réseaux sociaux sont captés par Facebook qui, outre la plateforme éponyme, détient WhatsApp et Instagram.

Pour Chris Hughes, « l’influence de Mark Zuckerberg est stupéfiante, bien au-delà de celle de n’importe qui d’autre dans secteur privé ou au gouvernement.»

Cette situation de monopole pose d’autant plus problème que 58% des votes au conseil d’administration de Facebook échoient au seul Mark Zuckerberg, c’est-à-dire qu’il dispose d’un pouvoir absolu sur l’entreprise. Hughes explique ainsi que ce dernier « décide seul de comment configurer les algorithmes de Facebook pour déterminer ce que les gens voient dans leurs fils d’actualité, quels paramètres de confidentialité ils peuvent utiliser et même quels messages leurs sont livrés ; il établit seul les règles pour distinguer les discours violents et haineux des discours simplement offensants ». Il en vient à la conclusion que « l’influence de Mark Zuckerberg est stupéfiante, bien au-delà de celle de n’importe qui d’autre dans le secteur privé ou au gouvernement ».

Une menace pour la démocratie et les libertés.

Au premier trimestre 2020, 3 milliards d’êtres humains, soit 38% de la population mondiale, se connectaient au moins une fois par mois à l’une des trois plateformes du groupe. Mark Zuckerberg, seul maître en son entreprise, est l’unique individu qui, grâce à celle-ci, est en capacité d’avoir une influence directe sur la pensée, les opinions et la conscience de plus d’un tiers de l’humanité.

Mark Zuckerberg n’hésite pas à s’immiscer directement dans la politique des États et même dans les relations internationales. Le cas le plus retentissant est celui de Donald Trump. Déjà, à la veille de l’élection présidentielle de 2020, alors que le candidat républicain dénonçait le système de vote par correspondance, le réseau social ajoutait le bandeau suivant à ses publications : « Le vote en personne et le vote par correspondance font preuve depuis longtemps d’une grande fiabilité aux États-Unis. La fraude électorale est extrêmement rare, peu importe le type de vote ».

Puis, après l’élection, la quasi-totalité des publications de Donald Trump furent suivies d’un bandeau où l’on pouvait lire « Joe Biden est le candidat donné gagnant de l’élection américaine de 2020 » ou bien « Les États-Unis disposent de lois, de procédures et d’institutions établies pour garantir l’intégrité de nos élections ». Enfin, le 7 janvier 2021, au lendemain de l’assaut du Capitole par les plus radicaux de ses partisans, Facebook, à l’image d’autres plateformes, a tout bonnement suspendu le compte du président des États-Unis.

Pour Edward Snowden, la suspension des comptes de Donald Trump sur les réseaux sociaux marque un « tournant dans la bataille pour le contrôle de l’information. »

Le fait qu’une entreprise privée puisse faire taire un chef d’État n’a pas manqué de susciter de vives réactions. Ainsi, le lanceur d’alerte et exilé politique Edward Snowden, considère qu’elle marque un « tournant dans la bataille pour le contrôle de l’information ». Quant au président mexicain Andres Manuel Lopez Obrador (centre-gauche), il a critiqué « la toute-puissance et l’arrogance » de Mark Zuckerberg : « Qu’en est-il de la liberté et du droit à l’information ? Et du rôle des autorités légalement et légitimement constituées ? »

En France, alors que se tenait le G7 à Biarritz,  Facebook avait fait censurer les pages de plusieurs collectifs de gauche radicale : l’audience de celles-ci était alors passée de plusieurs dizaines voire centaines de milliers de personnes à moins d’une centaine de personnes. De même, en octobre 2020, une publication de la page Nantes Révoltée (collectif militant) qui dénonçait le recrutement d’une figure du néo-nazisme français comme enseignant par l’école privée ouverte par la belle-fille d’Emmanuel Macron avait été recouverte du bandeau suivant : « Manque de contexte. Des médias de vérification indépendants affirment que ces informations pourraient induire des personnes en erreur ». L’information était pourtant issue du Figaro.

Facebook est également critiqué pour sa politique de censure quasi-systématique des militants de la cause palestinienne mais aussi des journalistes palestiniens. En 2017, pas moins de 10 000 publications pro-palestiniennes furent supprimées par le réseau social suite à un accord passé entre l’entreprise et le gouvernement israélien. Le prétexte de cet accord ? La lutte contre « le terrorisme » et « la haine ». Dans le même temps, selon le Huffington Post, une publication haineuse contre les palestiniens est publiée sur la plateforme toutes les 71 secondes en moyenne en Israël. Pour l’organisation étasunienne Jewish Voice for Peace, Facebook confond volontairement « activistes et terroristes pour éliminer toute dissension ».

Facebook est aujourd’hui en capacité de déterminer l’état psychique de ses utilisateurs.

À l’heure de l’économie du savoir, où le pouvoir est avant tout basé sur l’information, celui de Mark Zuckerberg repose sur la quantité monstrueuse de données dont il dispose, y compris sur ceux qui n’utilisent pas ses plateformes. Facebook connait tout des amis, des loisirs, des opinions politiques ou de la sexualité de ses utilisateurs, sait tout de leurs déplacements ou des évènements auxquels ils ont participé, et globalement s’intéresse à tous les aspects de leur vie privée qui pourraient lui permettre d’anticiper leurs comportements. En 2017, un rapport interne à l’entreprise expliquait qu’à partir d’algorithmes, celle-ci est même en capacité de déterminer l’état psychique des utilisateurs. En août 2019, et bien que Mark Zuckerberg s’en soit défendu sous serment devant le Congrès étasunien, Facebook reconnut finalement avoir écouté et retranscrit des discussions privées tenues sur la plateforme Messenger afin d’optimiser son ciblage publicitaire. Enfin, à l’été 2020, l’entreprise fut accusée de collecter illégalement les données biométriques de millions d’utilisateurs grâce à une technologie de reconnaissance faciale utilisant leur caméra à leur insu : si la firme californienne avait alors nié ces accusations, elle a pourtant offert l’équivalent de 550 millions d’euros à l’un des plaignants pour qu’il mette fin à ses poursuites.

En 2010, Mark Zuckerberg déclarait que « les gens sont à l’aise, non seulement avec le fait de partager plus d’informations différentes, mais ils sont également plus ouverts, et à plus de personnes ». À ses yeux, la vie privée n’était alors qu’une « norme sociale » dépassée. Si, face aux critiques, son discours a pu évoluer, il n’en est rien dans la pratique : les données privées dont dispose l’entreprise au sujet de ses utilisateurs ne sont absolument pas protégées. Ainsi, en juin 2013, Edward Snowden a révélé que Facebook avait accepté de mettre la totalité des données de l’ensemble des utilisateurs à la disposition de la NSA, l’un des services de renseignement étasunien. Aussi, ces mêmes données fuitèrent à de nombreuses reprises, comme dans l’affaire Cambridge Analytica où 30 à 70 millions d’utilisateurs virent leurs informations personnelles sur le réseau social collectées et utilisées à des fins politiques. Ou quand en avril 2019, celles de 540 millions de comptes furent piratées.

Depuis une dizaine d’année, les révélations sur les pratiques de Facebook s’enchaînent si vite que ce qui aurait été autrefois perçu comme scandaleux semble aujourd’hui banal. L’admiration que suscitait hier l’entreprise laisse désormais place à l’inquiétude. Le pouvoir de Mark Zuckerberg est en fait inédit : pouvoir de – de connaitre la vie privée de milliards d’êtres humains, d’influencer les élections, de faire fluctuer les valeurs boursières etc. – il est avant tout l’expression d’un pouvoir sur – sur les individus, sur les sociétés, sur les économies, sur les institutions, etc. 

Un modèle économique fondé sur l’aliénation, qui détruit les représentations collectives des sociétés.

Le modèle économique de Facebook est entièrement bâti sur l’appropriation du temps de ses utilisateurs, l’objectif étant qu’ils restent le plus longtemps possible sur la plateforme afin qu’ils soient exposés au maximum de publicité. Le résultat est sans appel : selon une étude du Global Web Index, les internautes du monde entier passent en moyenne 2h23 par jour sur les réseaux sociaux, c’est à dire essentiellement sur les plateformes du groupe de Mark Zuckerberg qui, on l’a dit, domine largement le marché. 2h23 par jour, cela représente trente-six jours par an : à titre de comparaison, chaque année en moyenne, nous ne consacrons que sept jours à la lecture et trois à faire l’amour.

L’un des principaux actionnaires de Facebook a reconnu que le réseau social fonctionnait en « exploitant la vulnérabilité de la psychologie humaine ».

Dans sa tribune au New York Times, Chris Hughes dénonce le fait que « Facebook s’infiltre dans les moindres recoins de notre vie pour capter le plus possible de notre attention ». Il reconnaît en être lui-même victime : « Certains jours, allongé par terre à côté de mon fils d’un an qui joue avec ses dinosaures, je me surprends à faire défiler Instagram, en attendant de voir si la prochaine image sera plus belle que la précédente. Que suis-je en train de faire ? Je sais que ce n’est pas bon pour moi ou pour mon fils mais pourtant je le fais quand même ». En fait, si Facebook parvient si bien à voler le temps de ses utilisateurs, c’est parce que le réseau social a sciemment été configuré de façon à susciter une véritable dépendance. Ses concepteurs se sont évertués à en faire un redoutable objet d’addiction, mobilisant pour cela des connaissances apportées par les neurosciences et la psychanalyse. De l’aveu même de Sean Parker, l’un des principaux actionnaires de l’entreprise, Facebook fonctionne en « exploitant la vulnérabilité de la psychologie humaine ».

Par exemple, le bouton j’aime a été pensé pour agir sur le système de récompense des utilisateurs. Lorsqu’une publication est aimée, l’utilisateur se sent reconnu par les autres : comme avec une drogue, son cerveau libère de la dopamine, créant une sensation de plaisir qui le pousse à publier encore et encore pour revivre cette sensation. L’apparition des stories, des publications qui ne restent en ligne que vingt-quatre heures, a renforcé le potentiel addictif du réseau social : l’utilisateur sait qu’il doit se connecter fréquemment s’il ne veut pas passer à côté d’une information.

Ces pratiques marketing ont d’importantes conséquences pour la santé mentale des utilisateurs. Ainsi, dans un rapport publié en 2017, l’organisation britannique Royal Society For Public Health montrait la corrélation entre utilisation des réseaux sociaux et troubles dépressifs et anxieux. La course aux j’aime affecte l’estime de soi des utilisateurs, la recherche des brèves sensations de plaisir qu’ils procurent nuisant finalement à leur bonheur, tandis que « la peur de rater quelque chose » suscite inquiétudes et troubles de l’attention. On peut aussi suspecter que les sept boutons de réactions (« J’aime », « J’adore », « Solidaire », « Haha », « Wouah », « Triste », « Grrr ») participent à l’appauvrissement du registre émotionnel des utilisateurs, occasionnant des difficultés chez ces derniers à exprimer ce qu’ils ressentent.

Si le réseau social s’approprie le temps de ses utilisateurs, il influe également sur les représentations collectives des sociétés humaines et notamment sur la perception collective que celles-ci ont du temps. En effet, les plateformes de l’entreprise étant devenues l’une des principales sources d’information du grand public, celle-ci a su imposer son tempo au corps social. Ce tempo est celui du flux qui détermine à quelles publications sera exposé l’utilisateur, quand, à quelle fréquence et durant combien de temps. Ce flux répond à trois caractéristiques. D’abord, il tend vers l’infini : vous pouvez consacrer le restant de vos jours à faire défiler vers le bas votre fil d’actualité, Facebook ne cessera jamais de vous proposer du contenu. Ensuite, la hiérarchisation des publications, déterminée par un algorithme que l’entreprise refuse de publier, est personnalisée : elle est avant tout basée sur le contenu qui a suscité par le passé votre intérêt. Enfin, la présence d’une publication sur votre fil d’actualité est particulièrement éphémère et valorise la récence : l’essentiel des publications auxquelles vous êtes exposés ont moins de quelques heures et vous ne les verrez rarement plusieurs fois.

Tel qu’il est conçu, le flux de Facebook nuit gravement au débat d’idée vital à la démocratie, détruit l’altérité, conforte les préjugés, avive les extrémismes et finalement renforce les divisions au sein de nos sociétés.

Chacune de ces caractéristiques nuit aux représentations collectives qui cimentent les sociétés. Ainsi, l’infinité du flux, qui participe également au potentiel addictif du réseau social puisque l’instinct humain nous pousse à continuer une activité jusqu’à son terme, crée une surcharge informationnelle :  noyés sous les informations, il est difficile de faire le tri entre ce qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est pertinent et ce qui ne l’est pas, ce qui est important et ce qui est anecdotique. Non seulement cela  rend anxieux et donne un sentiment d’impuissance face aux évènements, mais surtout, cela participe à une moins bonne compréhension du monde et les utilisateurs risquent d’être plus facilement manipulés par des personnes mal intentionnées : plus que les infox elles-mêmes, c’est probablement ce confusionnisme entretenu par les réseaux sociaux qui contribue à faire de nos sociétés des sociétés mal informées, où les citoyennes et les citoyens ne peuvent plus faire leurs choix de manière éclairée, en toute conscience du réel. Quant à la personnalisation de la hiérarchisation des publications, en plus d’exacerber l’individualisme, elle n’offre finalement que des points de vue avec lesquelles l’utilisateur est à priori d’accord : il est ainsi beaucoup moins confrontés à des opinions différentes des siennes. Cela nuit gravement au débat d’idée vital à la démocratie, détruit l’altérité, conforte les préjugés, avive les extrémismes et finalement renforce les divisions au sein de nos sociétés.

Pour ce qui est des changements que ce flux a induit dans les représentations collectives du temps proprement dites, c’est avant tout son caractère éphémère qui en est responsable. Le philosophe Christian Godin, définit le temps comme « la dimension du réel qui rend possibles et compréhensibles les mouvements et les changements ». Si le temps est un phénomène physique caractérisé par sa constance et son intangibilité, sa perception par les individus comme par les collectifs, que Bergson appelle durée, constitue la matrice de toute pensée. En effet, c’est de celle-ci que va dépendre notre compréhension des mouvements, des changements, des actions et des évolutions. Cette perception du temps par les sociétés humaines ne répond à aucune loi physique ou biologique : elle est le fruit des changements observables dans leur environnement. Ainsi, dans les sociétés précapitalistes, la perception du temps répond aux cycles de la nature, c’est-à-dire essentiellement le mouvement des astres et la durée de la vie humaine. Le passage au capitalisme et l’émergence de la modernité imposèrent aux sociétés de nouveaux référentiels temporels fondés sur la production et la consommation, soit des cycles beaucoup plus courts, tandis que le progrès technique raccourcit largement le temps nécessaire pour effectuer de nombreuses actions. Cela fait dire au philosophe Hartmut Rosa, théoricien du concept d’accélération sociale, que la principale promesse de la modernité fut celle de l’émancipation du temps.

Nos sociétés sont devenues malades d’une vision libérale du temps, uniquement basée sur le court-terme, fondée sur une recherche immédiate du profit, qui exclue toute planification, toute stratégie de fond s’inscrivant sur le temps long.

La modernité a effectivement permis de multiples émancipations : l’invention de la machine à laver, par exemple, a dégagé énormément de temps aux femmes et a participé finalement à leur émancipation du patriarcat. Cependant, la poursuite de l’accélération sociale, qui implique une perception toujours plus immédiate du temps, semble aujourd’hui davantage aliéner que libérer. Les sociétés sont devenues malades d’une vision libérale du temps, uniquement basée sur le court-terme, fondée sur une recherche immédiate du profit, qui exclut toute planification, toute stratégie de fond s’inscrivant sur le temps long. Facebook, sa messagerie instantanée et ses stories de vingt-quatre heures sont à la fois une conséquence et une cause de ce phénomène. Une cause parmi d’autres, certes, mais une cause d’autant plus importante que son usage est massif et que le « produit » qu’elle offre est de l’information.

L’éphémérité du flux offre aux utilisateurs une vision ultra court-termiste des évènements du monde. L’utilisateur consomme des informations mais ne parvient plus à les mettre en perspective les unes avec les autres. La représentation collective du temps devient finalement si courte qu’elle ne rend plus « compréhensibles les mouvements et les changements ». Toutes les informations que nous lisons sur les réseaux sociaux semblent couler sur nous, s’estompant très vite. La mémoire disparait, l’histoire disparait. Et comme l’a écrit Karl Marx, « celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre ». Sans capacité de replacer les évènements sur le temps long, de comprendre les mouvements de fonds qui traversent les sociétés et de pouvoir concevoir des solutions qui s’attaquent aux causes premières de nos maux, elles continueront une inexorable chute vers l’obscurité.

Facebook n’est rien d’autre que l’instrument et le reflet d’une société du spectacle à son paroxysme.

Alors que naissait Facebook, au moment des révolutions arabes, il semblait que l’intelligence collective serait stimulée par ce nouvel outil, que les citoyens pourraient s’y unir pour faire chuter les tyrans, que les injustices y seraient dénoncées, deviendraient connues de tous et finiraient finalement par s’écrouler. C’est le contraire qui se produisit. Car en fait, Facebook n’est rien d’autre que l’instrument et le reflet d’une société du spectacle à son paroxysme. Dans son ouvrage publié en 1967, Guy Debord entendait le spectacle comme « un rapport social entre des personnes médiatisé par des images ». Mark Zuckerberg n’a rien fait d’autre que de créer un outil destiné à maintenir les rapports de domination qui prévalent dans nos sociétés, étendant au passage le domaine de la marchandise aux moindres strates de nos vies privées. Pour cela, il a su astucieusement aliéner l’Homme à de nouvelles images, celles de la projection que ses semblables entendent donner d’eux-mêmes selon des codes préétablis. Bien plus que jamais Debord n’aurait pu l’imaginer, Facebook est parvenu à faire de nos sociétés des sociétés où « tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation », où plus l’Homme « contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir ».

Cet article sera évidemment partagé sur Facebook, ce qui ne manquera pas de susciter des sarcasmes. Il sera partagé sur Facebook car le réseau social a su se rendre indispensable et c’est bien cela qui le rend dangereux. Il est vrai qu’il est formidable de disposer d’un outil qui permet de converser avec des personnes à l’autre bout du monde, de leur partager des œuvres, des articles ou des opinions. Seulement voilà, une telle plateforme, brassant une si importante quantité de données privées et pouvant avoir une si grande influence, ne doit pas être dirigée par un seul homme. Elle ne doit pas être guidée par des intérêts commerciaux. Elle ne doit pas être manipulée pour satisfaire des intérêts privés. Elle ne doit pas utiliser les failles humaines pour aliéner ses utilisateurs.

Monopole naturel, réseau global, la gouvernance de Facebook doit être confiée à une organisation internationale et démocratique.

Dans sa tribune, Chris Hughes évoque la possibilité que les réseaux sociaux soient un monopole naturel. Comme tous les réseaux, c’est bien évidemment le cas : tous les êtres humains étant interconnectés dans le monde réel, une plateforme ayant vocation à les connecter virtuellement ne peut pas avoir de concurrence. Adam Smith, père de la doctrine libérale en économie, l’a constaté lui-même : les monopoles naturels doivent être gérés par le secteur public. Réseau global, qui dépasse les frontières et incarne à lui seul la mondialisation, Facebook doit au plus vite être retiré des mains de son dirigeant mégalomaniaque pour être confié à une organisation internationale et démocratique, composée de citoyens de tous les pays, de représentants des États, de juristes, de scientifiques et d’intellectuels. Cette décision serait la seule à même de garantir la liberté d’expression et la vie privée des citoyens tout en montrant le chemin d’une mondialisation durable, régulée et respectant la souveraineté des peuples.

Vous pourriez aussi aimer

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Plus d'articles de la catégorie International