« Je suis ici pour dire notre soutien à tous ceux qui luttent […] contre la destruction d’une civilisation, associée à l’existence du service public, celle de l’égalité républicaine des droits, droits à l’éducation, à la santé, à la culture, à la recherche, à l’art, et, par-dessus tout, au travail ! »

Pierre Bourdieu, 12 décembre 1995.

Le 4 décembre, à l’initiative du journal Regards, plus de 180 intellectuels, pour la plupart issus du monde universitaire ou artistique (le cinéaste Robert Guédiguian y apparaissait aux côtés de l’économiste Thomas Piketty ou de l’historien Thomas Branthôme) signaient dans Le Monde une tribune de soutien à la grève générale engagée par les syndicats professionnels contre la réforme des retraites. En réponse, le rédacteur en chef de la rubrique « idées » de Marianne, Kévin Boucaud-Victoire, a signé le même jour un papier où il s’interrogeait sur la succession symbolique de Pierre Bourdieu. Une autre tribune, plus précise sur la sociologie de ses signataires, « collectif d’universitaires »,  apparaissait sur libération une semaine auparavant. Plus de vingt ans après la tribune historique des intellectuels, menée par Pierre Bourdieu, cette tribune réinterroge la place de l’intellectuel dans le débat public et dans la lutte sociale. Lorsqu’il réunit à l’Elysée une soixantaine d’universitaires dans le cadre du « grand débat », Emmanuel Macron tente de se réapproprier cette symbolique récurrente de l’intellectuel engagé et de fourvoyer l’autorité intellectuelle à son propre profit. Alors que s’affrontent des visions du monde radicalement différentes, au gré d’une situation explosive à tous les points de vue, la bataille de la légitimité intellectuelle fait rage. Il est potentiellement intéressant de se réapproprier et de réinventer la figure de l’intellectuel engagé au XXI° siècle. 

Tribune de 180 intellectuels en soutien à la grève du 5 décembre

Universitaires, personnalités politiques, essayistes, écrivains, artistes… la figure de l’intellectuel est souple et polymodale ; son cadre n’est que très peu défini, et plusieurs définitions s’affrontent. Il est communément admis que la figure de l’intellectuel fait référence à une personne qui s’intéresse aux choses de l’esprit et qui, d’une manière plus ou moins confidentielle, s’engage dans les débats de société pour y apporter les spécificités de sa maîtrise et de ses connaissances. Elle est historiquement liée à la figure de l’universitaire ; cependant, les canaux de recherche et d’information se diversifient avec l’émergence de nouvelles techniques de communication, permettant l’irruption dans la sphère publique de nouvelles personnalités, plus ou moins légitimes à se revendiquer « intellectuel ». 

« L’individu, pour peu qu’il s’inscrive dans le destin commun de l’humanité, a pour devoir d’être engagé »

Comment évoquer le concept même d’intellectuel engagé sans faire référence à celui qui en fut le plus grand représentant, à savoir le philosophe Jean-Paul Sartre ? Ce dernier considérait que l’engagement était un devoir intrinsèque de l’être humain dès lors qu’il était en capacité de comprendre et de saisir les concepts qui régissent la société, et d’en tirer les conséquences éthiques et politiques. Aussi, la responsabilité de l’intellectuel était décuplée par sa maîtrise du savoir. Pour Sartre, l’intellectuel est engagé ou n’est pas intellectuel. Il doit se saisir absolument des enjeux de société qui lui sont contemporains et ne peut se contenter d’être spectateur. Dans le premier numéro des Temps modernes, revue qu’il fonde en 1945, il écrit : « L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui suivit la Commune parce qu’ils n’ont pas écrit une ligne pour l’empêcher. Ce n’était pas leur affaire, dira-t-on. Mais le procès de Calas, était-ce l’affaire de Voltaire ? La condamnation de Dreyfus, était-ce l’affaire de Zola ? ». Pour bien comprendre l’engagement chez Sartre, il s’agit de recontextualiser rapidement sa pensée ; bien que proche des courants socialistes et communistes, il ne s’inscrit pas dans une démarche purement marxiste puisqu’il réfute son analyse matérialiste. Pour Jean-Paul Sartre, l’individu n’est pas simplement conditionné par des cadres conjoncturels et est responsable de ses choix, donc de sa propre existence. « Il n’y a de liberté qu’en situation, il n’y a de situation que la liberté. » Autrement dit, les déterminismes existent mais ne sont pas seuls déterminants de la condition individuelle : « Le pour-soi est libre, mais en condition, et c’est ce rapport, de la condition à la liberté que nous cherchons à préciser sous le nom de situation. ». De cette liberté sartrienne découle l’engagement comme état de fait : l’individu étant toujours responsable, et son idéal se situant dans la liberté, il doit nécessairement faire la lumière sur les obstacles qui limitent et aliènent sa condition d’homme libre. Aussi, et pour peu qu’il s’inscrive dans le destin commun de l’humanité, il a pour devoir d’être engagé. Ainsi, l’intellectuel n’est pas engagé parce qu’il est un intellectuel ; il l’est purement et simplement par sa condition d’homme. Sa forme d’engagement, cependant, suppose une prise de position publique. Pour Sartre, l’intellectuel doit prétendre à l’universalité dans son discours, et c’est en cela qu’il doit se détacher du monde des hommes pour tendre vers le monde de l’esprit et des concepts. Pour autant, il admet qu’empiriquement l’intellectuel est pris au piège par la réalité de sa situation. Pour reprendre la jolie formule de Patrick Wagner, « L’intellectuel se trouve écartelé entre la pensée de l’Histoire et l’histoire de la Pensée, l’histoire de l’écriture et l’écriture de l’Histoire et devient alors celui qui fait de la réalité un problème »(1).

« Jusqu’ici, les philosophes se sont contentés d’interpréter le monde, il s’agit maintenant de le transformer »

Antonio Gramsci ©Farabola/Leemage

Dès lors, vient la question de savoir quelle position occupe l’intellectuel au sein de la société ; là, l’éclairage nous vient des travaux d’Antonio Gramsci, qui a consacré une partie conséquente de ses écrits à l’intellectuel non pas comme individu mais comme fonction. Pour lui, tous les hommes sont des intellectuels ; il ne dissocie pas l’homo faber (en philosophie, l’homme qui fabrique, l’individu qui a acquis la capacité de fabriquer des outils) et l’homo sapiens. Cependant, « tous les hommes ne remplissent pas dans la société la fonction d’intellectuel »(2). En quelques mots, Gramsci considère que chaque groupe humain constitué naturellement sur des bases matérielles telles que conceptualisées par les travaux de Karl Marx, à savoir dans le monde de la production économique, crée organiquement et mécaniquement une ou plusieurs couches d’intellectuels. Ces intellectuels ont pour fonction, au sein du groupe, d’homogénéiser et d’encadrer les relations inter-individuelles pour générer de facto une conscience de soi qui organise et unit les membres du groupe entre eux. Ce sont les intellectuels organiques (que Gramsci dissocie des intellectuels traditionnels, réminiscences des classes préalablement établies et qui ont subsisté – il prend l’exemple, notamment, des écclesiastiques, historiquement liés à l’aristocratie foncière et qui sont les représentants « d’une continuité historique que n’avaient même pas interrompue les changements les plus compliqués et les plus radicaux des formes sociales et politiques. ») (3). En fait, les intellectuels sont nécessairement liés à la lutte des classes au sens marxien du terme, en ceci qu’ils sont les principaux moteurs de la « conscience de classe. » ; dans toute dynamique militante, ils doivent alors prendre position et participer de la réflexion commune quant à l’émergence d’un intérêt général et ont pour mission d’accompagner théoriquement et conceptuellement les masses dans leur lutte obstinée contre l’oppression. La figure de l’intellectuel est centrale dans la volonté gramscienne de prendre le pouvoir via l’hégémonie culturelle. Aussi, il est l’un des premiers philosophes à revendiquer l’intellectuel comme un acteur de la lutte, et non pas un simple commentateur ou créateur de concepts. S’inscrivant dans la digne lignée de Karl Marx, qui disait des années auparavant « Jusqu’ici, les philosophes se sont contentés d’interpréter le monde, il s’agit maintenant de le transformer », Antonio Gramsci comme Jean-Paul Sartre ont été parmi les penseurs les plus proactifs sur le rôle de l’intellectuel engagé; notion qui apparaît d’ailleurs, dans le sens moderne du terme, avec le célèbre Manifeste des intellectuels en faveur du capitaine Dreyfus (numéro du 14 janvier 1898 de L’Aurore). Entendons-nous pour la suite sur ce point défendu par ces deux penseurs : être un intellectuel est une attitude, une fonction, pas un métier. 

Cherchons à interroger désormais la figure de l’intellectuel dans notre société et son adaptation aux nouvelles méthodes et aux nouveaux défis auquel il doit s’adapter. 

« Les réflexes réactionnaires qui rejettent en bloc l’émergence d’une contre-culture populaire doivent cesser »

A l’heure de la « starisation » de la société, où l’individualisation outrancière des relations humaines (voir notre article Tout est de votre faute) tend à générer une attitude à la limite du cultuel vis-à-vis des porteurs de paroles publique, l’intellectuel doit agir avec défiance vis-à-vis de la sacralisation de sa pensée. Pour autant, il doit accepter son rôle central quant à la démocratisation de ses idées et participer activement à la réappropriation par le peuple des concepts nécessaires à l’émancipation de son esprit politique. En d’autres termes, il ne doit pas céder à l’attrait du buzz à grand renfort de vulgarisation, sans néanmoins se cantonner à l’entre-soi universitaire. Il doit trouver la juste nuance en s’imposant comme l’interlocuteur primaire des citoyens, tant dans une démarche ascendante (tenir le rôle d’écoutant, incarner une figure qui rassure et protège) que dans une démarche descendante (confisquer aux cadres élitaires le maniement des concepts complexes et accompagner le processus d’éducation populaire nécessaire à la conquête de l’hégémonie culturelle.)

Frédéric Lordon

Un enjeu majeur de notre époque consiste à varier les supports ; la multiplication des formes de diffusion de savoir nécessite une implication particulière des intellectuels engagés. Ils doivent entamer une appropriation exhaustive de tous les intermédiaires médiatiques qui constituent de potentiels biais de transmission.  Cette volonté est aujourd’hui au cœur de la démarche de plusieurs intellectuels – pensons par exemple à Mathilde Larrère, docteure en Histoire et spécialiste des révolutions, qui, au grand dam de certains de ses confrères, explique et rend accessible le savoir historique via son activité quotidienne sur les réseaux sociaux. Par son action, elle participe d’une démocratisation de son savoir, ce que, malheureusement, peu de ses homologues permettent. Renversons la table : les intellectuels doivent admettre qu’il existe une autre culture que la leur, bien que certains la jugent illégitime. Bien que souvent motivées par de bonnes intentions, les réflexes réactionnaires qui rejettent en bloc l’émergence d’une contre-culture populaire qui ne correspond pas aux codes séculaires du milieu bourgeois intellectuel doivent cesser au profit d’une jonction nette et définitive entre ces deux mondes. Nous voulons voir Michéa chez Hanouna ! Il n’y a qu’en acceptant les fluctuations sociétales et les codes de cette nouvelle culture populaire, et en se l’appropriant, que les intellectuels sauront jouer le rôle qu’ils ont à endosser ; et il n’y a que comme cela d’ailleurs qu’ils se débarrasseront de ce cliché persistant dans lequel ils s’enferment d’eux-mêmes, celui d’élites déconnectées déclamant dans un jargon incompréhensible des concepts toujours plus complexes et inaccessibles à l’esprit ordinaire.

Il ne s’agit pas pour les intellectuels de se complaire dans la culture dominante qui nous est imposée. L’aliénation de la figure de l’intellectuel par le “pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation” que pourfend Guy Debord dans la seconde thèse de son ouvrage La société du spectacle constituerait un aveu de défaite. Mais il s’agit pour ceux qui veulent comprendre et faire comprendre d’investir tous les biais de communication qui leur sont offerts. La société souffre aujourd’hui de l’absence d’intellectuels de premier plan, leur préférant des personnalités qui, si leur combat est noble, n’ont plus cette culture de la réflexion et de l’analyse conceptuelle. La politique est devenu un art de l’affect où les comédiens bénéficient d’une plus grande écoute que les intellectuels, et où le soutien d’une star de la chanson peut faire pencher la balance tandis que les tribunes ne comptent plus comme arguments d’autorité. Le raisonnement scientifique est un atout pour tout combat; l’ensemble du spectre politique gagnerait à réinvestir massivement la figure de l’intellectuel comme point d’équilibre et de restructuration des concepts.

Ce ne sont pas des constats fatals. Les récents mouvements sociaux, et notamment le mouvement des gilets jaunes et ses nombreuses émulsions en ligne, ont montré la volonté de faire renaître une culture du savoir et de la connaissance, une culture des Lumières qui n’est plus réservée à une petite bourgeoisie éclairée. Le Paletto de Castelnaudary, repaire de gilets jaunes dans l’Aude, s’est illustré par la mise en place de lectures collectives. La chaîne YouTube Thinkerview, qui privilégie les formats longs et les sujets complexes, n’a jamais été autant plébiscitée. De nombreux intellectuels sont fréquemment cités, sur les réseaux sociaux, dans les boucles de discussion : Frédéric Lordon, qui a atteint une position de centralité dans dans un mouvement plutôt bourgeois comme Nuit Debout que dans un mouvement très populaire comme celui des gilets jaunes, en est un exemple. La manipulation des concepts est parfois hésitante, mais la volonté est là.

Nous l’avons vu, la figure de l’intellectuel est, normalement, intrinsèquement liée à l’histoire des luttes et doit coller à l’actualité chaude. Pour autant, les dernières années ont été l’occasion de constater une mise en retrait du monde universitaire et intellectuel. L’historien Gérard Noiriel s’en inquiétait d’ailleurs dans son livre-entretien Les gilets jaunes à la lumière de l’histoire (L’aube, 2018) : « Force est de constater qu’en novembre-décembre 2018, aucun intellectuel n’a pris le risque d’apparaître comme le porte-parole des gilets jaunes. […] il faudrait enfin que les universitaires acceptent enfin de faire un bilan sur leurs engagements depuis les années 1980. ». S’il s’inscrit dans une démarche peu gramscienne en limitant le milieu intellectuel au seul monde universitaire, le constat est malheureusement juste ; la culture de la lutte a tendance à se faire de plus en plus discrète chez les intellectuels et il faut appeler à une résurrection de l’idéal révolutionnaire chez nos élites universitaires.

Nous voulons voir Michéa, chez Hanouna, le poing levé !

(1) Patrick Wagner, « La notion d’intellectuel engagé chez Sartre », Le Portique [En ligne], Archives des Cahiers de la recherche, Cahier 1 2003, mis en ligne le 17 mars 2005, consulté le 19 avril 2019

(2) A. Gramsci, Quaderni del carcere, édition établie par Valentino Gerratana, Turin, Einaudi, 1975

(3) A. Gramsci, Quaderni del carcere, édition établie par Jean-Marie Tremblay.

Sacha Mokritzky.