Politique

Nous ne vivons pas un moment entre parenthèses – [Tribune]

Depuis le début du confinement, les hypothèses sur le «jour d’après» se multiplient. Celui qui succédera à cette période, celui qui annoncera la fin d’un monde. Souvent mis entre guillemets, ce jour-là serait inexorable, implacable. Le système à bout de course, l’épreuve collective de la privation de liberté, la prise de conscience des élites et du peuple… tout cela nous mènerait invariablement vers des lendemains heureux où plus rien ne serait pareil à hier. Et d’ici-là, il suffirait de se laisser glisser passivement de l’un à l’autre messieurs-dames. Un funeste coup de poker pour qui veut réellement rompre avec le monde d’hier. Une tribune de Julien Landureau.

Nous ne vivons pas un moment entre parenthèses

« À quoi est-ce-que vous occupez votre confinement, vous ? » Voici la question inévitable depuis que l’accès au dehors nous est franchement déconseillé. Alors, on échange les bonnes pratiques et on part à la recherche de tops des activités à faire chez soi. On recréé du lien en se retrouvant entre proches, en famille, on cuisine, on bricole, on jardine et on s’essaye à toutes sortes  d’activités nouvelles. En somme, on construit modestement un nouveau rapport à soi et à l’autre.

Nous pouvons sincèrement nous réjouir de cette rupture dans le temps long. Renforcer des liens effilés par l’habitude et l’accélération de nos existences, entraîner et célébrer de nouveau l’intelligence de la main : tout cela va dans le bon sens.

Cerise sur le gâteau, ce bouleversement du quotidien entraîne une rupture dans l’idée que nous nous faisions du monde. Les propositions qui, hier, étaient mises au ban du débat public nourrissent désormais les conversations et les esprits. Protectionnisme solidaire, nationalisation d’entreprises ou planification de la production n’invitent plus à se pincer le nez.

Même sur les plateaux télévisés, les chantres les plus exaltés du libre marché opèrent une volte-face. Finalement, il n’aura pas réponse à tout, et puis, les services publics c’est vachement important. On nous y reprendra pas à deux fois, sûrement pas.

Cette fois, c’est sûr : plus jamais ça !

Plus jamais ça, et puis quoi ?

Ça, on le décidera plus tard, vous comprenez. Ce n’est pas le moment, il y a une guerre, il faut la mener dans l’unité. Respectons le confinement, applaudissons les toubibs et les infirmières. Il y a encore des gens qui sortent dehors sans raison, rendez-vous compte ? Pensez à aller bosser aussi. Et si vous ne pouvez pas, faites du pain mes bonnes gens, passez des moments en famille, regardez des films gratos et lavez-vous bien les mains. Mais surtout, ne pensez pas.

Cette petite musique suit son chemin depuis quelques semaines. Ses notes rassurantes nous invitent à garder nos rancœurs et nos revendications pour plus tard. Plus tard, lorsque nous pourrons de nouveau sortir, nous réunir, lorsque la vie aura repris. Mais la question est justement celle-ci : souhaitons-nous que la vie reprenne là où nous l’avons laissée?

Pendant que nous attendons sagement le monde d’après, celui d’hier refait sa garde-robe. Plongés dans nos certitudes, nous laissons filer un temps précieux, trop sûrs qu’un changement radical est sur le point d’advenir. La joie de se retrouver, la peur de tomber malade, l’envie de profiter de ce temps si rare nous plongent dans une imperceptible torpeur. Et finalement, nous nous occupons à construire les souvenirs vite oubliés de ces quelques semaines placées sous le signe de la famille, des petits plats et du bricolage.

Oui, une volonté de changement traverse aujourd’hui notre société. Mais, faire le procès des jours passés ne nous dit rien du bois dont seront faits nos lendemains. Alors, certains tentent de tirer les cartes pour y lire un avenir plus ou moins radieux.

Et si finalement, rien ne changeait ?

À la grande loterie du jour d’après, ceux qui annoncent un grand soleil l’emportent haut la main. Fini, la logique mortifère qui épuise la Terre et les Hommes. Ça y est, c’est bon, tout le monde a compris, y’a plus qu’à laisser faire, vous allez voir ce que vous allez voir. Ciao le libéralisme, bonjour l’entraide, la sobriété, le bien commun. Asseyez-vous confortablement et sortez les pop-corn, ça va être quelque chose.

Viennent ensuite les plus pessimistes. Ceux-là nous annoncent une toute autre prophétie, pas moins inexorable. Seule issue possible à cette période : l’extrême-droite sortira renforcée, c’est écrit. Devant la déroute d’un système et de sa capacité à faire face à la crise, les forces réactionnaires et nationalistes ramasseront inévitablement les miettes dans un grand élan de repli sur soi. Simple comme bonjour.

Pourtant, une autre alternative existe. Toute aussi probable mais rarement soulevée. Dangereuse, car impensable : et si, finalement, rien ne changeait ? Si, en dépit de tout ce que nous avions dit sur le système, ses erreurs, ses représentants, nous aboutissions à un statu-quo stérile ?

Cette alternative semble impossible et pourtant elle garnit les livres d’Histoire. Dans leurs pages, transhument des troupeaux de systèmes sortis renforcés d’une crise qu’il avaient eux-mêmes provoquée. Un renforcement parfois temporaire, souvent durable.

moment entre parenthèses

Le jour d’avant l’après

Alors, pourquoi sommes nous si convaincus de ce changement inéluctable ? Trop occupés à imaginer le jour d’après, nous oublions peut-être celui qui le précédera. Pourtant, il faudra bien un « jour J », une poignée d’heures qui marquera la fin du confinement. Et, lorsqu’il adviendra, les gens n’aspireront pas à se jeter sur les lieux de pouvoir, pas plus qu’à s’entretuer. Beaucoup souhaiteront simplement célébrer l’instant, aller s’aérer à la campagne ou même retrouver leurs collègues et les habitudes rassurantes abandonnées quelques semaines plus tôt. Et, qui pourra les blâmer ?

Une fois cette vague période d’euphorie achevée, les impératifs quotidiens de l’existence nous rappelleront à eux. La crise économique succédera à la crise sanitaire et il nous sera demandé de faire des efforts, de renoncer à d’autres droits, temporairement bien sûr. Le temporaire s’étendra de façon imperceptible, il s’allongera au-delà du nécessaire sans que personne n’ai rien à redire. Oui, on nous annoncera des changements. Mais vous savez, les changements ça demande du temps, on ne peut pas faire n’importe quoi. Et puis, est-ce-que tout est vraiment à jeter ? On s’en est sortis, non ?

Oui, on s’en sera sorti, et nous ne nous en rappellerons comme d’un mauvais moment, un moment « entre parenthèses ». On en gardera des anecdotes plus ou moins fantasmées que nous servirons aux repas de Noël devant les yeux écarquillés des générations futures. Et finalement, notre jour d’après ressemblera étrangement à tous ceux qui l’ont précédé.

Sauf, si..

Sauf, si nous nous servons dès maintenant du temps précieux qui nous est offert pour agir.

Si nous ne le faisons pas, rien ne sortira spontanément de cette période. Oui, nous pouvons attendre pieusement les après qui chantent. Mais, dans ce cas, autant assumer qu’il n’auront pas lieu car ils seront constamment remis à plus tard. D’abord, il faudra attendre la fin du confinement, puis la fin de l’épidémie, être raisonnables et laisser passer la crise… Finalement, voir filer la grande Histoire.

Pourtant, c’est aujourd’hui que des hospitaliers font face à une épidémie avec des lits trop peu nombreux et des blouses déchirées. C’est en ce moment même que des professeurs veillent sur les enfants de ce personnel soignant, sans masque ni gel. C’est ici et maintenant, que des caissières et des camionneurs sont contraints de se mettre en danger, sans que rien ne soit fait pour les préserver. Et tant d’autres.

Alors non, il ne faudra pas attendre que la parenthèse se referme pour agir et penser. Car, en réalité, aucune parenthèse ne s’est ouverte. Nous ne sommes pas hors-du-temps, il ne s’agit pas d’une anomalie dans le cours normal des choses. Nous sommes simplement face à la suite logique d’un processus d’affaiblissement de nos solidarités et de nos services publics. Et le Covid-19 n’a fait que le mettre en lumière : tout cela n’est pas un accident, mais un révélateur.

Nous disposons d’un temps précieux, tel que nous n’en avons pas eu depuis longtemps. Un temps nouveau, un temps arraché à la mécanique de nos vies laborieuses. Un temps pour penser, un temps pour échanger, un temps pour construire. Privés de la liberté de nous déplacer, nous en avons acquis une nouvelle. Charge à nous de l’utiliser pour construire dès aujourd’hui l’après que nous appelons de nos vœux.

Certes, nous ne pouvons pas battre le pavé, mais, dans nos sociétés connectées, l’éloignement des corps ne suppose plus celui des esprits. Partageons, débattons, proposons. Troquons les rond-points pour les forums, créons de nouvelles solidarités, dénonçons les erreurs du passé et du moment, écrivons nos propositions, nos programmes, nos constitutions futures. Transformons nos balcons en récipiendaires de nos doléances, qu’ils ne soient plus l’estrade de nos applaudissements passifs mais les porte-voix de nos revendications pour consteller les rues de lendemains plus justes. Travaillons à bâtir les fondations d’un monde qui nous permettra d’affronter collectivement des épreuves mieux que nous ne l’avons fait hier.

Dans le silence de nos salons, de nos jardins ou de nos studios, sachons saisir cet instant pour planifier l’après. Décidons collectivement de ce que nous pouvons mettre en oeuvre aujourd’hui et de ce qu’il faudra faire demain. Le temps ne nous attend pas. Il file, inexorablement. Ne laissons pas l’instant se jouer sans nous dans l’espoir d’hypothétiques lendemains qui chantent.

Oui, espérons le jour d’après, en l’écrivant dès aujourd’hui.

Julien Landureau.

Julien Landureau
Directeur de la rubrique Société, militant et créateur de contenus audiovisuels.

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