Les dimanches 15 et 22 mars, auront lieu dans les communes françaises les élections municipales. Traditionnellement, cette élection permet aux partis de « tester » leur ancrage territorial et de consolider – ou fragiliser – leur maillage électoral. A moins de deux ans des élections présidentielles, ces élections permettent aux rapports de force de se structurer, notamment parce que l’existence d’un fort réseau d’élus permet d’assurer les candidats des parrainages nécessaires pour partir dans la course à la présidentielle. De plus, une partie conséquente du financement des partis provient des cotisations de leurs élus ; il va donc de soi que les municipales sont un enjeu majeur. A l’aube de cette échéance, et alors que le terrain municipal est fertile aux initiatives de démocratie directe, les partis politiques s’engagent dans une course à qui sera le plus proche du citoyen.

L’hyper-individualisation de la politique conduit à une personnification à outrance des enjeux, réduisant de fait les enjeux aux batailles interpersonnelles qui se jouent nationalement. C’est pourquoi le champ politique national, qui peut paraître flou et éloigné des considérations quotidiennes des individus, doit être complété par des échelons plus restreints, des leviers d’implication citoyenne plus à même de répondre aux préoccupations populaires concrètes. Si les échelons régionaux et départementaux ont un intérêt plutôt économique et administratif, l’échelon municipal peut être vu comme une première approche en vue de permettre au peuple de réinvestir la scène politique. Plusieurs universitaires ont déjà travaillé sur les démarches municipalistes, et il faudrait spécifiquement citer le travail de Jonathan Durand-Folco, professeur à l’Université d’Ottawa, qui a apporté des pistes de réflexion tout à fait pertinentes dans son ouvrage A nous la ville!, publié aux éditions Ecosociété en 2017. A travers son récit impliquant des démarches municipalistes aux quatre coins du globe, il propose une refondation des codes politiques en vue d’une recentralisation des débats autour des enjeux municipaux. Pour lui, l’échelon municipal peut être vu comme un levier privilégié de dialogue entre toutes les composantes du peuple permettant par la suite la régénération d’une conscience du nous qui viendrait peu à peu épauler puis remplacer la conscience de classe encore très chère aux théorisations politiques dites « de gauche ». Il s’agit donc d’un terreau particulièrement fertile aux initiatives de « démocratie directe » – ou, du moins, ce qui s’en rapproche théoriquement.

A nous la ville ! de Jonathan Durand-Folco

L’échelle municipale met en lumière l’initiative et le débat citoyen au service de la réappropriation populaire des biens communs. Les associations de quartier, les groupes de réflexion à l’échelon municipal pourraient être au cœur des processus décisionnels. On peut approcher cette réflexion municipaliste à travers l’exemple des programmes de « budget participatif », c’est-à-dire la mise en place de sommes réservées par les municipalités qui permettent l’implication citoyenne en proposant aux administrés de décider eux-mêmes, après des phases de consultation et de vote, leur répartition. Au-delà des questions pures de défense des biens communs que cela permet, il s’agit plus conceptuellement d’offrir une part de souveraineté aux hommes et aux femmes qui bénéficient – ou subissent – concrètement des décisions politiques qui sont prises normalement sans leur participation. Il s’agit d’exemples concrets de ce que pourrait être une société gouvernée selon les principes de l’intelligence collective et où le système représentatif cède aux citoyens la possibilité de décider réellement des mesures mises en œuvre. Evidemment, ces projets sont aussi l’occasion pour les municipalités participantes de prétendre, de façon tout à fait clientéliste et opportuniste, donner la parole à leurs administrés, et les sommes allouées à ces cagnottes sont dans la plupart des cas anecdotiques rapportées aux budgets globaux manipulés par les communes. Ces projets sont possibles à l’échelle d’une municipalité, et constituent de formidables laboratoires de démocratie participative ; on imagine mieux une ville gouvernée par ses habitants qu’un processus de démocratie directe décliné à l’échelon national. Aussi, à l’heure où l’enjeu démocratique s’exprime par la rue,, motivé notamment par les gilets jaunes et le mouvement social contre les retraites, qui ont mis en lumière le gouffre en perpétuelle expansion creusé entre les citoyens et leurs « représentants », l’échelon municipal semble un terrain particulièrement fertile aux démarches municipalistes.

En effet, les revendications démocratiques ont nécessairement émergé de la rue et du réengagement des citoyens à propos de leur destin politique. Un article du sociologue Willy Pelletier, coordinateur de la Fondation Copernic, paru dans le Manuel indocile de sciences sociales, met en lumière comment le mouvement des Gilets jaunes, et notamment sa consécration sur les ronds-points, a fait sensiblement évoluer le “rapport à soi” et le “rapport aux autres” des individus évoluant dans les milieux populaires. Il explique comment l’engagement précède la politisation, et à quel point il est nécessaire d’appréhender ces moments tels qu’ils sont : des moments de socialisation et d’apprentissage commun.  Aussi, la revendication globale des gilets jaunes, partie d’une mobilisation contre la hausse de la taxe sur le carburant, s’est soldée par la demande d’un réinvestissement par les citoyens des processus démocratiques, notamment via la centralité du référendum d’initiative citoyenne, ou l’instauration d’une plus forte dose de proportionnelle dans le régime représentatif.

Face à cela, les partis politiques ont réinvesti massivement le champ lexical et politique de la participation citoyenne, en adaptant leur discours aux grands enjeux posés par les mobilisations successives ; partout fleurissent des « initiatives citoyennes ». Vraie volonté politique ou façade et empilement de logos à l’ancienne ? Il est nécessaire d’interroger la pertinence et la sincérité de ces fameuses listes citoyennes.

A Paris, la conseillère municipale Danielle Simonnet et le footballeur Vikash Dhorasoo mènent la liste « Décidons Paris ! » soutenue par REV et la France Insoumise.

De tous les côtés de l’échiquier politique, les partis et mouvements se réclament de l’initiative démocratique, voire parfois de la démocratie directe. La France insoumise, qui a basé son fonctionnement sur un schéma théoriquement inspiré de la méthode Alinsky et de l’implication populaire, le précise dans le texte stratégique officiel qui fixe la ligne à tenir localement quant aux élections municipales : « La mobilisation des Gilets jaunes, comme les marches des jeunes pour le climat, ont montré l’énergie disponible et la capacité de mobilisation des citoyennes et citoyens pour exiger de décider. […] C’est avec les citoyennes et citoyens que nous entendons réinventer les fonctions de maire et de conseiller municipal. […] Le choix de participer à des listes citoyennes de type « fédération populaire » sur la base de la stratégie précédemment définie implique de participer à la désignation des candidates et candidats dans ce cadre citoyen. » Même son de cloche du côté d’En Marche, le mouvement présidentiel, qui s’engage sur son site internet : « Dans le cadre du scrutin municipal de 2020, La République En Marche donnera la possibilité à chaque citoyen de devenir acteur de la vie publique locale ». Dans une vidéo publiée le 26 Septembre 2019, la présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, bien qu’elle ne cède pas à la tendance qui voudrait l’effacement des étiquettes partisanes, appelle les citoyens à rejoindre les listes de son mouvement, en insistant encore une fois sur la dimension « citoyenne » de la démarche : « Engagez-vous pour votre quartier, pour votre ville […] Participez ! Prenez part à cette formidable aventure, politique bien-sûr, mais aussi humaine. » Partout, ce mot d’ordre : les citoyens, loin des ténors politiques et de leurs baronnies locales, doivent se ressaisir du processus citoyen et redevenir les acteurs de leurs communes. Si certains partis et mouvements résistent et présentent des listes à leurs couleurs (Le Rassemblement national et La République En Marche ont adopté cette méthode), d’autres ont décidé de tout céder à la démarche municipaliste et de ne venir qu’en soutien à des listes plus larges de rassemblement ; c’est la stratégie majoritaire de la gauche, qui, faible de ses incessantes divisions au cours des dernières années, se retrouve dans l’incapacité matérielle de présenter des listes indépendantes. Néanmoins, au-delà d’un processus réellement démocratique et municipaliste, ces listes citoyennes se retrouvent souvent à n’être qu’un empilement de logos, et les listes, bien loin d’être issues de délibérations citoyennes, finissent par n’être que le résultat d’arbitrages et de négociations à l’ancienne entre les partis. De nombreux exemples étayent cette situation, qui aboutit parfois à la confrontation entre plusieurs listes qui se réclament du municipalisme. A Marseille, par exemple, la liste du Printemps Marseillais, qui résulte plus d’une liste d’étiquettes que d’un processus citoyen, a réussi à réunir derrière elle l’essentiel des partis de gauche, du Parti radical de gauche jusqu’à la France insoumise, en passant par le Parti socialiste, le Parti communiste ou Place publique (Ce sont, en tout, 10 organisations qui s’impliquent dans la liste.). Pourtant, elle fait face à Debout Marseille!, liste soutenue par Europe-écologie-les-verts. Sur les sites internet des deux listes, aucune trace néanmoins des partis-soutiens. La défiance des citoyens vis-à-vis des anciens cadres politiques semble avoir laissé des séquelles communicationnelles. La situation politique à Montpellier vaut également le détour ; alors qu’Alenka Doulain, tête de liste du mouvement Nous Sommes, est soutenu par la France Insoumise, l’essentiel des militants du mouvement de Jean-Luc Mélenchon ont choisi d’apporter leur soutien à la liste portée par Clothilde Ollier, L’écologie en commun, soutenue également par Génération-s, Les Radicaux de Gauche, et qui a bénéficié un temps de l’investiture Europe-Ecologie-Les-Verts, avant que cette étiquette ne lui soit retirée. Ajoutons à cela la liste « citoyenne » Faire respirer la ville, soutenue par le Parti Socialiste, le Parti Communiste et le Parti Radical de Gauche, et nous obtenons une mixture qui met bien en lumière que cette étiquette citoyenne se retrouve bien souvent le cache-sexe opportuniste d’une politique des partis qui ne s’assume plus. Bien entendu, il existe des initiatives réellement novatrices qui mettent au cœur de leur engagement l’implication citoyenne, quitte parfois à rentrer en confrontation avec les centrales politiques qui les soutiennent officiellement. A Nantes, la liste Nantes en Commun organise depuis plus d’un an des consultations régulières des citoyens et s’est inspiré des démarches municipalistes internationales pour entamer un processus de désignation des candidats et d’écriture du programme innovant.

A Montpellier, un grand débat a vu s’affronter les candidats aux municipales. Sur l’estrade, trois têtes de liste « citoyenne ».

Si on peut interroger la sincérité de la démarche engagée par les mouvements et partis politiques, cette résurgence du champ lexical citoyen dans les campagnes municipales montre néanmoins une porosité certaine entre les aspirations populaires et les consécrations réelles. Cette multiplication des listes dites « citoyennes » n’aurait pas pu exister sans cette crise de la représentativité qui à conduit les français à descendre dans la rue au son du “Tous pourris”, malheureux effet secondaire de la défiance montante du peuple envers ses gouvernants.

Sacha Mokritzky.