Société

Les neurchis, lieux de socialisation militante.

Depuis quelques années, les groupes Facebook “neurchis” foisonnent et prospèrent sur le célèbre réseau social. Qui n’a jamais reçu une invitation pour en rejoindre un ? Derrière un phénomène populaire comme il y en a beaucoup sur Internet, se cachent de véritables outils de socialisation qui peut parfois aboutir à des sentiments communautaires aux conséquences perverses. Analyse par Sacha Mokritzky.

Le réseau social Facebook, pionnier en la matière, déserte les écrans des générations les plus jeunes. En 2019, 9,3% des jeunes utilisateurs du célèbre site créé par Mark Zuckerberg ont définitivement quitté le navire, plébiscitant d’autres médias sociaux comme Twitter ou Instagram. S’il ne faut pas avoir de craintes pour l’entreprise qui possède plusieurs autres applications (Instagram, Whatsapp…) et qui peut toujours se targuer de 2,45 milliards d’utilisateurs mensuels, l’analyse de données prouve que Facebook est désormais perçu comme un réseau de seniors et que son image vieillit au fur et à mesure du temps. Pourtant, une irréductible communauté subsiste et continue de prospérer : la communauté des
neurchis, véritable outil de socialisation numérique qui n’en finit pas de passionner les plus jeunes, et qui commence à attirer de nouveaux publics plus âgés et moins rompus aux codes des « milléniaux » (jeunes adultes) et des plus jeunes encore (la “génération Z”)

D’apparence bonne enfant, ces groupes recèlent en vérité un véritable caractère politique

Avant d’entrer dans le vif du sujet, définissons rapidement ce terme un peu obscur de neurchi. Dérivé à l’envers du mot « chineur » (une personne dont la passion est d’arpenter les brocantes et magasins d’occasion pour y trouver des perles rares), il s’agit de groupes Facebook réunissant de quelques centaines à plusieurs dizaines de milliers de membres, et dont les publications, humoristiques, sont toutes centrées autour d’un thème. Parmi ces groupes souvent très populaires, on retrouve « l’original », Neurchi de mèmes, une communauté d’internautes qui se sont fixés pour mission de trouver le meilleur « mème » (images de la culture populaire détournées pour en faire des blagues), Neurchi de flexibilisation du marché du travail, 85 000 âmes qui partagent les perles souvent très libérales de leurs employeurs et se moquent d’un système capitaliste en pleine dérive sémantique, Neurchi de Sorbonne, qui regroupe les étudiants de l’Université parisienne, où ils échangent des images drôles à propos de leur vie quotidienne au sein de l’établissement… Bref, ces communautés sont extrêmement nombreuses et leur nombre de fidèles ne cesse de s’accroître. Pourtant d’apparence bonne enfant, ces groupes recèlent en vérité un véritable caractère politique et sont souvent le lieu de première socialisation militante de beaucoup de jeunes. Si le terme “neurchi” est aujourd’hui essentiellement lié à l’internet francophone, reste que ce type de groupes facebook prospère ailleurs dans le monde et connaît un florissant succès aux quatre coins du web.

Pour comprendre le phénomène, il faut revenir rapidement aux origines du mème. C’est dans les années 1970 que le psychologue américain Richard Dawkins postule qu’il existe des éléments culturels qui se transmettent, à la manière des gènes, d’individu à individu et qui, de mutation en mutation finissent par devenir des référentiels communs. Le mème internet est une image, une citation, un extrait de film, ou tout autre élément issu de la culture populaire, repris et détourné dans le but de susciter le rire ou de faire passer un message. Ils ont été popularisés avec le développement d’internet et des médias sociaux, notamment par le site internet 9gag, créé en 2008, qui compilait des centaines d’images amusantes facilement partageables. Si aujourd’hui ce site internet est considéré comme désuet, reste qu’il a joué un rôle absolument majeur dans le développement de ce type de contenus. Aujourd’hui, l’utilisation du mème internet a changé.

Le neurchi, un lieu de socialisation.

Car le neurchi n’est pas simplement un espace d’échanges libre où chacun peut poster ce qu’il souhaite. Il s’agit d’espaces de socialisation très codifiées, possédant des règles, des « chefs », avec une pyramide sociale très hiérarchique, parfois même un langage propre. Chaque communauté est régie par des règles souvent très strictes pour éviter les débordements et les publications hors sujet. Sur le groupe Neurchi d’OSS 117, on se trouve par exemple face à des « lois » qui pourraient paraître absurdes à quiconque serait étranger à la communauté neurchi : « La police impact est interdite. » Derrière cette mesure, à priori absurde, la colère des mèmeurs (créateurs de mèmes) face aux normies (novices qui ne possèdent pas les codes) : l’usage abusif de générateurs automatiques de mèmes, qui utilisent ladite police impact, est vu comme un frein à la création, et proscrire la typographie en cause permet de réduire l’usage de ces générateurs. Pas de « tag sauvage » (action d’identifier un ami sur une publication sans y joindre un commentaire pertinent), règle commune à la plupart des groupes. Parfois les règles de groupe sont même extrêmement précises : pas moins de 8 pages A4 sont nécessaires pour compiler toutes les obligations du groupe Neurchi de templates ! Ces règles sont définies – pouvoir législatif, appliquées – pouvoir exécutif, et punies – pouvoir judiciaire, par les « administrateurs » ou « modérateurs », qui ont en leur possession la capacité de supprimer les publications d’autrui, de rendre une personne inapte à publier pendant une certaine période voire même de bannir définitivement un internaute. Chaque groupe de neurchi définit différemment ses modérateurs. Il s’agit souvent des créateurs du groupe, aidés de ceux qui leur sont proches. Ce fonctionnement oligarchique, voire dynastique, en cela que les administrateurs “originaux” cèdent souvent leur place à leurs proches après quelques temps, est le modèle le plus répandu. D’autres groupes offrent les leviers coercitifs aux internautes les plus actifs ou les plus considérés ; c’est ce que les psychologues sociaux John French et Bertram Raven ont proposé comme pouvoir expert, c’est-à-dire le pouvoir naturel de quiconque est reconnu par ses pairs dans un domaine particulier. Enfin, quelques groupes, rarissimes, consultent régulièrement leurs membres pour élire ces « administrateurs ». Ces groupes sont ce qu’il y a de plus similaire à un fonctionnement démocratique.

“Ces mèmelords exercent sur le groupe un pouvoir symbolique.”

Mais le pouvoir de ceux qui dirigent n’est pas le seul pouvoir structurel qui organise les relations sociales au sein d’un groupe neurchi. Nous l’avons vu, un vocabulaire, voire même un langage très spécifique à cette communauté d’internautes s’est construit au fil des mois et des années, et, avec ce langage, une culture à part entière, dont le degré de connaissance définit une position sociale au sein du groupe. En bas de l’échelle, les normies, dont nous parlions, rebuts de ces groupes, souvent moqués, qui ne maîtrisent pas les codes ni les coutumes. En haut de la pyramide sociale, les mèmelords, presque mystifiés, souvent présents sur plusieurs groupes et qui bénéficient d’une reconnaissance presque unanime pour leur implication dans la communauté et la qualité de leurs interventions. Ces mèmelords exercent sur le groupe un pouvoir symbolique, pour reprendre les termes de Pierre Bourdieu, c’est-à-dire un pouvoir basé sur la reconnaissance. C’est un pouvoir d’influence, de domination tacite qui n’a pas recours à la force ni à la coercition ; les mèmelords sont suivis et écoutés. Si quelque chose ne leur plaît pas et qu’ils le font savoir, ils finissent souvent par obtenir satisfaction.

On comprend bien ici à quel point les neurchis, loin d’être une simple tendance sympathique, revêt un caractère social absolument certain. Le pouvoir d’influence du rire – donc des plaisanteries qui y sont échangées – sur la conscience sociale et le développement des idées a été largement étudié et se constate par la persistance de la satire et de la caricature dans les débats depuis des siècles désormais. Aussi, les possibilités de diffusion de ces caricatures d’un nouveau genre permises par la numérisation globale des jeunes générations, peuvent avoir un pouvoir important sur l’émergence d’une conscience politique.

Le neurchi, lieu de développement d’une conscience politique.

Le facteur le plus identifiable de transmission d’un discours politique est évidemment l’existence de mèmes directement construits pour communiquer un message idéologique. Certains groupes de neurchis en ont même fait leur spécialité : Neurchi de mèmes d’actualité, neurchi royaliste, neurchi jacobins… Ces groupes revendiquent soit leur appartenance à une mouvance idéologique, de façon plus ou moins ironique, soit s’inscrivent dans la volonté de créer le débat. En 2017, l’agence de tendances et de stratégies culturelles new-yorkaise BOX1824 définissait le « mèmethink » (pensée-mème) comme une nouvelle définition des rapports collectifs à un monde saturé d’informations, dans lequel l’usage de ces pastilles amusantes devient un nouveau référentiel politique commun. Alors que 47% des 18-34 ans privilégient les réseaux sociaux pour s’informer, on imagine aisément qu’ils se retrouvent de plus en plus confrontés à cette nouvelle forme d’activisme qui passe par le détournement d’images de la culture populaire pour faire passer un mélange politique. On comprend facilement alors pourquoi des responsables politiques comme Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen ou encore François Asselineau créent des mèmes à foison, en se mettant parfois eux-mêmes en scène, pour véhiculer des messages politiques.

Par ailleurs, les « neurchis » apportent au mème une dimension presque identitaire. En se regroupant en communautés construites autour de porosité militante, et en développant autour de ces dénominateurs communs des nouveaux codes et langages, les internautes créent un sentiment d’appartenance communautaire fort qui aboutit parfois à des tensions entre groupes. Si ces tensions sont parfois institutionnalisées par les administrateurs eux-mêmes, qui créent artificiellement des « compétitions » entre neurchis, à l’instar de cette « coupe de France » du mème qui a récemment animé la toile, elle peut aussi prendre des dimensions plus vicieuses et moins bon enfant. Des « raids » sont parfois organisés par certains internautes pour attaquer un neurchi dont ils contestent l’idéologie. Le groupe « neurchi d’anarchistes » a été supprimé à la suite de l’attaque coordonnée et organisée de plusieurs groupes d’extrême-droite, qui ont décidé de « signaler » à Facebook des comportements inappropriés au même moment, afin de forcer l’algorithme du réseau social à éliminer la communauté. Les membres du « neurchi de meufs », réservé aux femmes et aux personnes non-binaires, ont par exemple été victimes d’attaques qui se sont soldées régulièrement par du harcèlement, revendiquées par des neurchis « d’extrême-droite » comme « Neurchi d’Eric Zemmour. »

“L’appartenance à un neurchi peut parfois créer de véritables tensions communautaires, voire identitaires”

Mais la plupart des tensions entre neurchis, souvent amicales, se règlent sur des fonds de bataille d’influence. Un peu comme une guerre froide numérique ou le soft-power de chaque neurchi est mis à l’épreuve. Cette influence se mesure sur plusieurs indicateurs ; déjà, le nombre d’internautes dans chaque communauté. Aussi, par le nombre de publications populaires publiées sur le groupe « Neurchi’s Hall of Fame ». Celui-ci est un groupe inter-thématique qui ne publie que des images ayant récolté plus de 1000 réactions (Dans le langage interne, on appelle cela un ¾) dans leurs groupes d’origine. Plus un neurchi y est représenté, et plus il gagne en influence, et en internautes.

On voit bien ici comment l’appartenance à un neurchi peut parfois créer de véritables tensions communautaires, voire identitaires. Il ne s’agit pas seulement de s’amuser entre internautes sur des sujets qui nous sont chers mais de gagner en influence et de recréer une société dématérialisée avec ses règles, ses codes, sa culture et ses règlements de compte politiques. Les membres de ces neurchis, bien que certains, souvent plus « petits » et spécialisés (Neurchi de Jean Ferrat, Neurchi de Pierre Bourdieu), s’ouvrent à un public différent, sont souvent jeunes voire très jeunes. Ce lieu de socialisation est un lieu privilégié de développement de la conscience politique et la puissance rhétorique de l’image comme vecteur d’idées est tel que de simples groupes Facebook peuvent largement contribuer au débat d’idées et à la conquête d’une hégémonie idéologique. Si certains l’ont bien compris, et depuis longtemps (Jean-Luc Mélenchon en a fait une spécialité lors de la campagne de 2017), d’autres commencent à s’y mettre et il y a fort à parier qu’Internet devienne le lieu des plus grandes batailles idéologiques à venir, et que les neurchis y auront une part considérable. Si le phénomène “communautaire” est moins présent sur d’autres plateformes comme Twitter ou Instagram, qui ne permettent pas la création de groupes selon les mêmes fonctionnalités, les autres réseaux sociaux n’esquivent pas le phénomène. Par ailleurs, des tendances font régulièrement leur apparition sur ces autres médias. Pour autant, la dimension politique est nettement moins présente, pour l’instant. L’avenir nous dira si les phénomènes communautaires qui commencent à poindre (notamment une défiance progressive des utilisateurs de Twitter envers les utilisateurs de Facebook, souvent traités avec mépris) aboutiront aux mêmes schémas structurels que ceux qui régissent les communautés de neurchis.

Sacha Mokritzky.

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire. Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

You may also like

Comments are closed.

More in Société