Nicolas Dufrêne est économiste, spécialiste des questions institutionnelles et monétaires. Il est directeur de l’Institut Rousseau et co-auteur du livre « Une monnaie écologique » avec Alain Grandjean, paru aux éditions Odile Jacob. Reconstruire l’a rencontré pour évoquer avec lui la situation monétaire en France et recueillir ses propositions.

Emmanuel Macron était récemment avec Angela Merkel pour mettre en place un “grand plan de relance économique européen”. Pensez-vous que cette échelle européenne est encore viable économiquement ?

Nicolas Dufrêne : Il faut reconnaître que le plan de relance européen tel qu’il est conçu aujourd’hui comporte une dimension assez inédite, qui est la possibilité pour les institutions européennes de s’endetter, et donc d’investir dans les programmes européens et nationaux et les Etats-membres via une dette mutualisée au niveau européen. Simplement, ce plan de relance de 750 milliards d’euros devrait comprendre 500 milliards d’euros de subvention et 250 milliards d’euros de prêt. Les prêts ne sont pas les plus utiles ; il faut arrêter de rajouter des prêts alors que les acteurs ont besoin de fonds propres et n’arrivent déjà plus à s’endetter. Même à taux zéro, on ne peut pas forcer les ménages et les entreprises à “manger du crédit” pour reprendre une formule célèbre. Les 500 milliards d’euros de subvention, c’est très bien, mais, comme c’est sur quatre ans, ça représente moins de 0,5% du PIB européen chaque année. Clairement, on est très loin des montants qu’il faudrait pour rendre à nouveau la zone euro viable économiquement. La Cour des comptes européenne elle-même disait qu’une politique de transition écologique nécessiterait 1115 milliards d’euros d’investissement par an, soit 300 à 400 milliards de plus que ce qu’on fait aujourd’hui, c’est à dire 3000 ou 4000 milliards d’euros en 10 ans. Là, dans ce plan de relance, on nous parle de 500 milliards d’euros en quatre ans seulement. On n’est pas du tout sur les mêmes montants, et donc, clairement, on est dans une situation où la zone euro va connaître des difficultés majeures qui vont se traduire par une hausse des défaillances d’entreprises et du chômage. Certes, les Etats mettent en place des plans de relance, mais leurs niveaux sont très faibles,  à l’exception de l’Allemagne qui se montre moins orthodoxe chez elle que pour les autres.

« La solution de financer monétairement ces déficits et ces investissements est toujours exclue. »

En outre, les Etats sont contraints par des règles européennes en matière de déficit, de dette publique et de politique monétaire qui, bien qu’elles aient été un peu assouplies et suspendues ces derniers temps, continuent de bloquer et d’empêcher une réelle politique de relance et de reconstruction écologique, et même, tout simplement, de relance après la crise du coronavirus et la chute de l’investissement massive qu’on a connu ces derniers mois. La commission européenne dit elle-même que la chute de l’investissement sur les deux années 2020-2021 est attendue à 850 milliards d’euros. Le plan de relance, rappelons-le, est de 750 milliards d’euros, sur quatre ans :  On ne compense même pas les pertes. Dans tout ça, on a suspendu les règles sur les aides d’Etat, mais les Etats n’investissent pas plus et continuent d’accorder massivement des prêts au lieu d’investir. Là encore l’Allemagne fait figure d’exception puisqu’elle a demandé à elle seule près de 50% des aides d’État au niveau européen. Moins touchée par la crise que la France, elle relance son économie bien plus fortement et va donc creuser l’écart. En France, au contraire, et bien qu’on ait suspendu les règles relatives au pacte de stabilité, on entend d’ores et déjà des acteurs comme Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, nous dire qu’il faut faire attention à ne pas dépasser 120% de dette sur le PIB. La solution de financer monétairement ces déficits et ces investissements est toujours exclue car, en matière monétaire, on n’a pas suspendu les règles. On se demande bien pourquoi on les a suspendues en matière d’aide d’Etat, en matière budgétaire, mais pas en matière budgétaire. Peut-être parce qu’il s’agit là du tabou absolu.

Nicolas Dufrêne, Paris ©Elsa Margueritat pour Reconstruire.

Vos analyses et propositions récentes, que vous développez notamment dans votre ouvrage, visent à mettre en place une monnaie libre et ciblée. Pouvez-vous nous en dire plus à ce propos ?

Il faut savoir que la création monétaire, aujourd’hui, passe essentiellement par les banques privées, qui créent de la monnaie lorsqu’elles accordent des crédits aux agents économiques ou lorsqu’elles achètent des actifs à des agents non bancaires. Par définition, la création de la monnaie et de la masse monétaire qui est nécessaire pour mener les activités économiques et avoir de la croissance – même si la croissance n’est pas un bon indicateur – a donc pour contrepartie une dette, qui croît de plus en plus. Et cela se retrouve évidemment dans le niveau des dettes publiques qui vont dépasser au moins 120% du PIb en France, et certainement bien plus, et la dette privée qui est d’ores et déjà encore plus élevée, puisqu’elle est proche de 140% du PIB. La dette ne cesse de croître, et elle croît d’autant plus vite depuis qu’on est dans une période de financiarisation de l’économie.  En effet, une partie croissante de la masse monétaire est absorbée par les marchés financiers et ne vient plus alimenter la croissance réelle, ce qui fait que, là où avant, dans les années 80, il fallait 1,5€  d’augmentation de la dette, pour 1€ de croissance du PIB, il faut désormais 2, 60€ d’augmentation de la dette pour 1€ de croissance du PIB. Il faut donc de plus en plus de dette pour alimenter le même niveau de croissance du PIB. On a un système qui est devenu fou et qui fait qu’on va avoir cette progression de la dette, toujours plus rapide que la croissance économique. Va alors se poser la question de la solvabilité et au final de l’insolvabilité de toute une série d’acteurs économiques, privés. Pour les Etats c’est un peu différent, car on peut théoriquement faire rouler la dette mais ça pose tout de même certains problèmes sur lesquels nous reviendrons.

Donc, notre proposition, pour faire face à cette situation, c’est de dire qu’il faut injecter dans le système de la monnaie libre, c’est-à-dire de la monnaie libre de dette, libre d’endettement.De la monnaie qu’on créerait, par la Banque centrale, puisque c’est le seul acteur qui peut le faire aujourd’hui, et cette monnaie libre serait créée de la même façon qu’on crée de la monnaie aujourd’hui, c’est à dire par une simple écriture comptable, à la différence que l’on n’enregistrerait pas de créances à l’actif de la banque centrale. On pourrait par ce biais financer des dépenses ciblées, d’où la création monétaire libre et ciblée, puisqu’il faut à la fois que cette création monétaire soit libre de dette, et en même temps qu’elle soit ciblée. C’est notamment une légère différence que j’ai avec des économistes comme Jézabel Couppey-Soubeyran, qui font le même constat de la nécessité d’une création monétaire libre mais qui plaide pour  de l’hélicoptère monnaie, c’est-à-dire une distribution égalitaire de monnaie à l’ensemble des agents économiques et des ménages. Avec mon co-auteur, nous pensonsque cette distribution égalitaire de monnaie ne peut pas fonctionner car elle ne change pas les formes de l’activité économique. On ne fait que reproduire la même chose mais avec moins de dette. Cela répond au côté monnaie libre, mais pas à la nécessité de transformer notre modèle économique, ce qui est essentiel au regard des enjeux urgents de la transition écologique.. Or, pour obtenir la mise en oeuvre d’une monnaie libre et ciblée, il faut faire comprendre qu’elle peut être un atout majeur d’une politique de reconstruction écologique qui permettrait de cibler des investissements sur le développement du fret ferroviaire, de l’agriculture biologique, de la rénovation énergétique des bâtiments, de procédés de fabrication et de construction non-émetteurs de CO2, et donc de mener une vaste politique de reconstruction écologique, ce qui devrait plaire à Reconstruire ! (Rires) Tout ça parce qu’il y a un effort matériel généralisé à faire. La monnaie libre et ciblée peut être un atout considérable pour faire ça.

Nicolas Dufrêne, Paris ©Elsa Margueritat pour Reconstruire

Nos détracteurs nous disent : « vous allez créer plein de monnaie, ça va faire de l’inflation, on n’aura plus confiance dans la monnaie… » : pas du tout ! Le but, justement, est que ça soit des investissements décidés par le Parlement, ou par un Conseil. Dans les Jours Heureux, le programme du Conseil National de la Résistance, il était établi noir sur blanc qu’il fallait créer un Conseil National du Crédit. Et il avait été créé ! En 1945, on avait créé ce Conseil National du Crédit qui regroupait l’Etat, les partenaires sociaux, des banquiers, toute une série d’acteurs économiques, auxquels aujourd’hui il faudrait rajouter des acteurs de la société civile. Ce Conseil National du Crédit a été mis rapidement sous tutelle de la Banque de France et a perdu tous ses pouvoirs de définir la politique d’orientation du crédit et de la création monétaire. Aujourd’hui, il faudrait le réactiver, et on aurait quelque chose qui serait décidé démocratiquement, avec un ensemble d’acteurs économiques et sociaux qui pourrait définir enfin une vraie politique d’orientation du crédit et de la création monétaire. La société doit aujourd’hui récupérer la création monétaire et arrêter de laisser cette création monétaire, et la politique monétaire, dans les mains de banquiers centraux indépendants du pouvoir politique, mais certainement pas indépendants des marchés et des acteurs financiers privés. L’indépendance est une impuissance à faire des choix.

Au-delà de cette monnaie libre d’endettement, vous proposez une annulation pure et simple de la dette. Pourtant, les responsables politiques s’acharnent depuis des années à culpabiliser les citoyens sur cette question pour justifier des politiques austéritaires. Nicolas Dufrêne, si on peut effacer la dette, pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt ?

Cela ferait perdre à la dette son statut disciplinaire. On dépasse là le seul champ économique et on entre presque dans le champ anthropologique et moral. Parmi nos opposants, beaucoup utilisent des arguments moraux en assénant de soi-disants vérités absolues : « il faut qu’une dette soit payée. » C’est factuellement faux. Non seulement, dans la vie économique courante, il est très fréquent que des acteurs économiques, des grandes entreprises, des banques abandonnent des créances, mais des défauts de dettes souveraines ont eu lieu à des centaines de reprises dans l’histoire humaine, encore récemment avec le Liban. L’abandon de créance est une technique économique tout à fait courante. Une grande entreprise qui a un sous-traitant en difficulté, à un moment, peut choisir d’annuler sa dette plutôt que de le laisser couler. Il y a aussi d’autres mécanismes, comme les transformations de dettes en capital, qui se font couramment dans la vie économique, surtout en ce moment.
Finalement on ne propose pas autre chose quand on recommande l’annulation des dettes publiques détenues par la banque centrale en échange d’investissements : il s’agit d’une transformation de dettes en capital public. Ni plus ni moins.  

Et il est très important de souligner que nous recommandons l’annulation des dettes détenues par la Banque centrale : cela représente 457 milliards d’euros dans le cas de la France, à comparer aux 15 misérables milliards d’euros que le Gouvernement entend investir dans la transition écologique suite aux annonces de la Convention citoyenne pour le climat. On ne veut pas, et on ne propose pas d’annuler les dettes publiques détenues par les banques, les compagnies d’assurance, car il y aurait là en effet un risque de crise de liquidités, il y aurait un risque pour des épargnants, et ça n’est pas du tout ce qu’on veut.  On veut annuler la partie de la dette publique qui est détenue par la banque centrale. Cela ne coûte rien à personne car une banque centrale ne peut jamais faire faillite. Un document de la banque centrale elle-même écrit noir sur blanc qu’une banque centrale ne peut jamais faire faillite. Comment une banque centrale, qui crée la monnaie, pourrait se trouve à court de monnaie ?

« Aujourd’hui, on subit une forme d’esclavage par la dette. »

Nicolas Dufrêne, Paris ©Elsa Margueritat pour Reconstruire

Cette évidence-là, on nous la refuse, et Benoît Coeuré, ancien administrateur de la Banque centrale, a donné la raison principale de pourquoi on ne le fait pas. Il a dit : « Si on le fait une fois, on risque de le refaire plusieurs fois. » J’ai envie de répondre : et alors ? Où est le problème ? Dans l’antiquité, c’est déjà ce qu’on faisait ! Il y avait le jubilé. Quand des personnes étaient trop endettées, elles étaient vendues comme esclaves ; c’était l’esclavage pour dette. Les pouvoirs de l’époque annulaient régulièrement les dettes publiques pour garder des hommes libres ! Sinon la moitié, voire les trois-quarts, de leur population seraient devenus des esclaves, et ça n’était pas viable. Aujourd’hui, on subit une forme d’esclavage par la dette, puisque la dette est depuis quarante ans l’argument principal de l’austérité, de la baisse des dépenses publiques.e considère que c’est une souffrance inutile imposée au corps social et aux services publics, et qui, fondamentalement, ne sert que des intérêts privés. On l’a vu en Grèce ; elle a été mise, bien plus que nous, dans une forme d’esclavage par la dette. Cela l’a amenée à vendre ses ports, ses aéroports, ses îles, son patrimoine naturel, son patrimoine historique… Comme Gaël Giraud le raconte, il y avait même des traders qui avaient demandé à la Grèce de mettre en vente le Parthénon ! Vous voyez à quel niveau d’absurdité on en vient parfois. Une annulation de dette, qui encore une fois ne coûterait rien à personne et permettrait de financer un large plan de relance, introduirait donc une brèche très importante dans un ordre économique et financier néolibéral que beaucoup n’ont pas envie ni intérêt à remettre en cause.

Votre livre s’appelle “Une monnaie écologique”, ce qui sous-tend l’idée selon laquelle la monnaie pourrait être intrinsèquement, essentiellement, écologique. À une époque où la question de l’écologie revêt un caractère central, comment la monnaie peut-elle être au centre d’une politique écologique, et, inversement, comment l’écologie peut-elle être au centre d’une politique monétaire ?

Dans le livre, nous citons le poète argentin Jorge Luis Borges, qui dit que “la monnaie est un répertoire de futures possibilités”. Par définition, la monnaie ne peut pas être déterminée : elle peut se transformer en ce qu’on veut, en un éventail de possibilités Elle  peut donc ne pas être écologique, elle peut n’être que financière…Elle est ce qu’on décide d’en faire. Le terme de monnaie écologique vient donc insister sur un verdissement nécessaire du système monétaire et financier. La monnaie décide de la valeur qu’on donne aux choses, et aujourd’hui on a besoin de donner une vraie valeur à l’environnement. Pas une valeur seulement au sens financier, mais c’est important. C’est ce qui va redéterminer les réorientations des marchés financiers, les réorientations de l’investissement. Je prends un exemple concret. Aujourd’hui, quand la Banque centrale européenne fait des achats d’actifs, elle s’efforce de reproduire la situation du marché. Et comme aujourd’hui on a un marché dominé par les énergies fossiles et des activités fortes en carbone, elle favorise dans ses achats d’actifs des activités fortes en carbone et d’énergies fossiles. Les grandes majors pétrolières sont très exposées et ont besoin des achats d’actifs. C’est aussi pour cela que la Banque centrale européenne a financé LVMH bien plus que des entreprises vertes. C’est un problème lié à la soi-disant “neutralité” de la politique monétaire. Ce principe de neutralité de la politique monétaire signifie que la politique monétaire ne doit en aucun cas se mêler de politique, qu’elle doit être parfaitement neutre, et donc reproduire la configuration du sacro-saint marché. Sauf que ce sacro-saint marché ne va pas nous permettre de conduire la transition écologique.

Nicolas Dufrêne, Paris ©Elsa Margueritat pour Reconstruire

Il faut des choix, et la politique monétaire s’appuie sur une vraie vision monétaire, au lieu de reconduire implicitement le privilège des plus forts et des mieux installés. Cela passe par plusieurs canaux. Le premier, le plus simple, c’est de mettre en place une politique de verdissement des collatéraux : dès qu’une banque va se refinancer auprès de la banque centrale, on lui dit qu’on achète plus cher les titres écologiques et qu’on achète moins cher les titres des énergies polluantes, ce qui fait une prime pour les énergies ou les activités vertes. On peut ensuite, on en a parlé, faire des annulations ciblées en échange d’investissements verts. On peut aussi faire de la monnaie libre, on en a parlé également, et on peut encore financer les Banques Publiques d’Investissement, avec pour consigne de dire que les banques publiques émettent des obligations vertes sur des durées très longues et à taux nul, instantanément rachetées par la Banque centrale, ce qui permet aux banques centrales d’investir massivement via les banques publiques d’investissement. Il y a beaucoup d’options, et fondamentalement, presque philosophiquement, il faut en effet qu’on ait à un moment ces forces de verdissement du système financier, qu’on récupère le contrôle sur la politique monétaire, pour pouvoir financer la transition écologique, sinon on n’y arrivera pas. Cela nécessite de telles sommes, de tels investissements, une telle mobilisation que sans ce levier monétaire, on n’y arrivera pas, d’où la monnaie écologique qu’on appelle de nos voeux.

Vous évoquez les Banques Publiques d’Investissement. Les économistes Pierre Larrouturou et Jean Jouzel prescrivent la création d’une Banque Européenne du Climat pour organiser la relance monétaire écologique. Est-ce une Banque d’Investissement Public et quelles sont les grandes divergences entre vos projets ?

Un économiste et un climatologue. J.Jouzel est un grand scientifique mais n’est pas économiste. Larrouturou a une idée intéressante, mais qui ne fonctionne pas en pratique. Il part d’un constat, que je partage : la politique monétaire non-conventionnelle de la Banque centrale, le quantitative easing qui est mené depuis 2015 a permis d’acheter des actifs à hauteur depresque 3000 milliards d’euros. Par conséquent, si on a pu acheter 3000 milliards d’euros d’obligations publiques ou, il y a peut-être moyen de trouver la même somme pour financer la transition écologique. On est entièrement d’accord sur le constat. Le problème, c’est qu’ils pensent qu’une banque d’investissement, comme serait cette banque européenne du climat, peut créer de la monnaie à volonté. Ce n’est pas le cas comme je l’ai expliqué dans un article. Certes, les banques privées créent de la monnaie lorsqu’elles accordent des prêts, et quand elles achètent des actifs, mais les Banques Publiques d’Investissement doivent se refinancer en totalité car elles n’ont pas de dépôt du public : personne n’a un compte à Bpifrance! Ils confondent donc le pouvoir de création monétaire ultime que possède la banque centrale avec le pouvoir de création monétaire d’une banque publique d’investissement qui n’est pas du tout de même niveau et de même nature. C’est là que, techniquement, ça ne marche pas. L’idée de Larrouturou était de dire : « Si on fait cette banque du climat, il n’y a pas besoin de changer les traités. » C’était politique, sauf que c’est faux. Tant qu’on ne touche pas au pouvoir de création monétaire de la banque centrale, on ne peut pas financer ça. Ils demandent d’ailleurs des sommes importantes. Ils prévoient qu’il y ait 2% du PIB de chaque Etat en droit de tirage chaque année. Pour la France, ça représenterait au minimum 45 milliards d’euros chaque année. Au niveau de l’Union Européenne, c’est 300 milliards d’euros. Il faudrait que cette banque du climat se refinance à hauteur de 300 milliards d’euros chaque année. La Banque européenne d’Investissement, plus grande banque publique d’investissement au monde, a en tout et pour tout un bilan de 500 milliards d’euros, et ça depuis sa création !

« Le coeur du problème, c’est la Banque centrale européenne. »

Il y aurait une solution pour que ça marche, qui est la nôtre : on réforme les traités européens. L’article 123-2 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne prévoit que la BCE puisse financer des Banques Publiques d’Investissement, à des conditions de marché, c’est-à-dire dans les conditions actuelles du tout-venant, comme n’importe quelle banque commerciale. C’est à abolir. Il faudrait que la Banque Centrale Européenne finance les Banques Publiques d’Investissement en leur achetant des obligations que ces banques émettraient sur des durées tellement longues, 100 ans, 200 ans, que ça serait quasiment de la dette perpétuelle. En faisant ça, les Banques Publiques d’Investissement pourront en effet financer ce droit de tirage des Etats-membres pour investir dans la transition écologique. Qu’on fasse ça par le biais d’une Banque Publique d’Investissement ou directement par la Banque Centrale, fondamentalement ça ne change pas grand chose. Simplement, il faut à un moment toucher au coeur du moteur, et le coeur du moteur c’est la BCE. Je ne suis pas monomaniaque, mais quelque soit le bout par lequel on prend le problème, on retombe toujours dessus. Sauf si les États se mettaient bien sûr à investir eux-mêmes massivement, mais dans ce cas comment expliquer qu’alors que les taux d’intérêt sur les emprunts publics sont négatifs depuis plus de cinq ans, les Etats européens se sont en moyenne désendettés, jusqu’à la crise du Covid, au lieu d’investir massivement ? 

“Quoiqu’il en coûte” : nous avons tous en tête ce discours du Président Macron, lors duquel il annonçait des investissements massifs pour reconstruire la France d’après-Covid. Les éditorialistes s’affolaient, y voyant presque un revirement keynésien du quinquennat. Maintenant, il distribue les médailles et accepte des licenciements massifs. La pression capitaliste est-elle trop forte aujourd’hui pour mettre en place une politique économique et monétaire sociale et écologique ?

Je pense que oui, pour plusieurs raisons. Il y a déjà une raison comptable. L’environnement et le social ne sont pas valorisés dans les modèles comptables des entreprises. Il y a une réforme de la comptabilité des entreprises qui doit être conduite. Ce n’est pas simplement un artefact technique carla comptabilité permet d’enregistrer la valeur que l’on donne aux choses. Il commence à y avoir des travaux sur la comptabilité écologique d’entreprise, il faudrait qu’on invente d’autres types d’actifs qui, progressivement, vont réformer la comptabilité, la manière dont on enregistre les pertes, la manière dont une entreprise qui ferait du mal à l’environnement ou mènerait une politique sociale désastreuse verrait ses propres actifs se déprécier. C’est très important, car là on tape au portefeuille. Premier plan.

Nicolas Dufrêne, Paris ©Elsa Margueritat pour Reconstruire

Le deuxième plan, c’est le pouvoir démesuré des actionnaires. Il faut récupérer, en tous cas sur des activités de communs, une certaine forme de propriété commune du capital. On ne peut pas continuer avec une structure du capital entièrement privée, y compris dans des domaines qui sont essentiels pour la transition écologique et sociale, où l’on constate que des entreprises distribuent parfois plus de dividendes qu’elles ne font de profits ou qu’elles n’investissent ! Il y a des alternatives, par exemple des entreprises qui fonctionnent sous forme de SCOP qui se développent très fortement. Le domaine de l’économie sociale et solidaire a bâti des entreprises très solides, qui marchent bien, avec une structure du capital complètement différente et des obligations écologiques et sociales renforcées. Il faut vraiment se poser la question de ce qu’est l’entreprise. On a eu un modèle historique de l’entreprise comme étant une entreprise privée, comme on continue d’avoir dans notre imaginaire cette image du grand patron, du capitaine d’industrie, alors qu’en fait les entreprises sont des entreprises humaines, des collectifs humains, et il serait temps que les règles de gouvernance s’accordent avec la réalité des choses. Je pense encore que le capitalisme actuel a connu une grave dérive financière. En un sens, c’est cece qu’avait dit Marx lorsqu’il parlait de l’argent qui faisait naître de l’argent. Cela rejoint ce que je disais tout à l’heure quand je disais qu’il fallait toujours plus de dette pour avoir toujours moins de croissance réelle, c’est que finalement on peut nourrir une sphère financière qui tourne en boucle sur elle-même, et qui conduit à avoir des investissements financiers qui servent de base à d’autres investissements financiers, et on en aboutit à une finance notionnelle qui repose sur  des produits dérivés, avec des valeurs qui représentent 100 ou 1000 fois la valeur réelle des actifs. C’est complètement dévoyé, on en arrive à des situations complètement absurdes où des paysans, en Afrique, et ça commence en Europe, qui produisent de la nourriture eux-mêmes, n’ont pas les moyens de s’acheter leur propre nourriture parce que la nourriture qu’ils produisent sert de sous-jacent à des produits financiers qui font varier leurs cours sur les marchés internationaux. Il faut réguler ça, réguler les produits dérivés, réguler toutes les opérations de trading à haute fréquence, reprendre en main la structure du capital des entreprises, et notamment des entreprises communes, il faut développer d’autres formes de propriété et une nouvelle comptabilité d’entreprise, et il faut un retour beaucoup plus important du secteur public. Au lieu, aujourd’hui, d’accorder des prêts et des subventions sans aucune contrepartie, quand l’Etat investit dans un secteur, que ça soit l’automobile, l’aviation, l’énergie, il doit monter au capital et prendre des décisions dans l’intérêt général. Pour remonter dans l’Histoire, malheureusement, la dernière tentative, en 1981, de nationalisations, s’est accompagné du fait que l’Etat est entré au capital des grandes entreprises, mais n’a rien changé à la gouvernance et ça n’a pas marché, évidemment, comme l’a rappelé François Morin dans un livre récent. Il faut rebâtir une vraie politique industrielle et de contrôle de toute une série d’activités, ce qui suppose une extension du secteur public. 

Une monnaie écologique, Nicolas Dufrêne et Alain Grandjean, éditions Odile Jacob. ©Elsa Margueritat pour Reconstruire

Propos recueillis par Sacha Mokritzky.
Photos ©Elsa Margueritat pour Reconstruire.