Depuis le 5 décembre, une grève interprofessionnelle d’ampleur contre la réforme des retraites voulue par le gouvernement semble « paralyser » tout le pays. En première ligne, on retrouve notamment les salariés de la SNCF et de la RATP. Dans les deux camps, celui des grévistes et celui du gouvernement, c’est la bataille de l’opinion qui se joue. De leur côté, les médias dominants accueillent cette mobilisation comme à leur habitude : entre alarmisme et déni. Focus sur une stratégie médiatique bien ficelée qui, à l’approche des fêtes de fin d’année, a su trouver des ressorts pour tenter de casser le mouvement.

Rien de neuf sous le soleil de décembre. 90% de nos médias français d’information sont détenus par une poignée de milliardaires. Cette concentration de la presse dans les mains de quelques puissants a été matérialisée par Le Monde diplomatique il y a quelques années lorsque le mensuel a publié la carte : « Médias français, qui possède quoi ? » (en partenariat avec Acrimed). La position de la France au sein du classement sur la liberté de la presse (32e en 2019 selon RSF), permet de comprendre que ces milliardaires n’ont pas décidé d’investir dans les médias par philanthropie et amour de l’information. Il y a des intérêts derrière. En période de mobilisation sociale, ces derniers se révèlent particulièrement perceptibles. On a pu le constater l’année dernière en observant le traitement médiatique accordé au mouvement des Gilets Jaunes. L’exposition permanente de la violence supposée des manifestants et le mépris pour les revendications populaires exprimées a fini par avoir pour effet une certaine démobilisation générale. Face à ce traitement, les médias dominants sont davantage apparus comme relais du pouvoir exécutif que comme contre-pouvoir aux yeux des personnes mobilisées. La grève générale contre la réforme des retraites proposée par le gouvernement Philippe n’échappe pas à cette règle : elle a été décriée avec le même entrain, parfois même avant le 5 décembre. Et en première ligne, on retrouve les éditorialistes. Prenons un exemple qui prête à sourire : l’édito de Sophie de Menton dans Challenges le 27 novembre dernier. Une semaine avant le début de la grève annoncée, elle en appelle déjà à la fin du mouvement « vivement le 5 décembre… pour qu’on arrête de nous parler du 5 décembre », se plaignant d’une saturation médiatique sur le sujet, dont elle se dit victime, et qui a participé à « déprimer la France », et elle avec. Elle pousse son raisonnement en allant jusqu’à estimer que « le poids du traitement médiatique » consacré à la grève peut servir de « prédictions auto-réalisatrices ». Elle s’interroge : « Ce devoir d’informer ne provoque t-il pas un effet d’entraînement involontaire ? ». Autrement dit, si la grève a pris, on peut remercier les flashs info des chaînes en continu qui auraient poussé à la mobilisation.

L’offensive contre la grève

Pourtant, c’est une autre dynamique qui paraît dominer le paysage médiatique à l’approche de la grève. La « palme du catastrophisme et de la démobilisation sociale » est accordée par Acrimed dès le 4 décembre au journal Le Parisien. Dans son article, Jean Pérès affirme que cette « offensive des médias contre la grève » était « préparée de longue date par les éditocrates » mais « s’est accentuée dans les jours qui ont précédé le 5 décembre ». Et pour cause, il suffit d’observer plus en détails ces Unes.

Prenons celle du 1er décembre au titre très évocateur : « 9 milliards : le vrai coût des régimes spéciaux ». Les pages commencent par un édito de Nicolas Charbonneau poussant à la réforme « Au nom des générations futures », en se remémorant le retrait de la réforme voulu en 1995 : « un traumatisme politique » selon lui « après trois semaines de paralysie ». Il en appelle donc à la responsabilité pour qu’enfin le sujet soit réglé après un quart de siècle « terrible » d’inertie. La suite de ce deux pages est titrée « Retraites : la lourde FACTURE des régimes spéciaux », le mot « facture » étant d’une taille de police quatre fois supérieure à celle du mot « retraites ». On y explique en quoi ces régimes spéciaux sont une aberration économique, en allant même jusqu’à pointer du doigt les anciens mineurs qui nous coûteraient 1,1 milliard chaque année « alors que la dernière mine a fermé ses portes en 2004 ». Les 242 000 pensionnés restants apprécieront. On poursuit ensuite avec un développement sur « la note salée des cheminots », cible privilégiée des dominants.

Pour contrebalancer les avis, il est d’usage de faire intervenir des opinions qui s’opposent. Du coup, pour nuancer le point de vue idéologiquement bien marqué de l’éditorialiste du Parisien, on peut compter sur Gilles Carrez, député LR du Val de Marne. Celui-ci plaide pour une réforme « par petites touches » des régimes spéciaux en n’oubliant tout de même pas de pointer du doigt les anciens salariés de la RATP qui partent plus tôt que ceux du régime général en ayant des pensions qui s’alignent sur le privé « ce qui fait gonfler la note ».

Les choix du Parisien pourraient ne plus étonner, mais le tir groupé contre la grève va jusqu’à se faire ressentir sur le service public de l’information. Le 5 décembre, la CGT France Télévisions publie un communiqué : « FTV : Service de presse du gouvernement ? ». Elle y dénonce une consigne donnée par la direction de l’information aux chefs de service avant le 13h mais qui valait pour tout le monde, celle de ne pas utiliser les mots tels que « grève historique » « colère » ou encore « grève générale » pour parler de la journée de manifestations. « Comme au temps du ministère de l’information » déclare le syndicat avec « des éléments de langage » directement dictés par « la macronie qui perd toute retenue ». Checknews, le service de “fact-checking” de Libération a vérifié. Ce rappel aurait bien été formulé dans un groupe WhatsApp du service économie de la rédaction de France TV. En réponse, la rédaction parle simplement de « recommandations et de précisions » pour écarter toute question de censure. Une source interne leur apprend que ce genre de procédé serait juste « le reflet de nos conversations éditoriales », ce qui en dit long sur la ligne adoptée.

La guerre des chiffres

L’offensive se mène aussi sur le terrain des chiffres. Et finalement, on peut presque donner raison à Sophie de Menton en observant les sondages qui ont précédé et suivi la date du 5 décembre. Malgré un matraquage médiatique alarmiste se préoccupant moins des raisons de la mobilisation que des risques qu’engendrerait la grève sur les usagers, notamment au niveau des transports, l’opinion était, et reste, majoritairement du côté des grévistes.

Le sondage Odoxa-Dentsu consulting (pour Le Figaro et France info) du 4 décembre nous apprenait qu’à la veille de la première journée de grève, 7 Français sur 10 estimaient que le mouvement était « justifié car la réforme des retraites leur fait peur ». À 89%, les raisons qui expliquaient ce soutien tenaient essentiellement dans « le manque de clarté », « la crainte de travailler plus longtemps » et « l’hostilité à l’égard du gouvernement ». Et, déjà, le gouvernement était désigné à 60% comme principal responsable des blocages importants qui pourraient avoir lieu dans le pays, face aux syndicats qui appelaient à faire grève. Des chiffres qui ne semblent pas avoir attiré l’attention des directions de médias qui ont poursuivi des lignes éditoriales axées sur la minimisation du soutien populaire et la responsabilité des syndicalistes quant à la dite situation de blocage.

Et la tendance ne s’est pas inversée après la prise de parole d’Edouard Philippe du 11 décembre, relayée sur toutes les chaînes d’info, puisque le même institut note dans un second sondage que 68% des Français « estiment toujours que les mobilisations contre la réforme des retraites sont justifiées » et que le Premier ministre n’a pas été jugé convaincant (à 61%). La bataille de l’opinion prend donc une importance de taille et, avec elle, celle des chiffres joue un rôle de premier ordre. Les deux camps s’affrontent dans leur arène de prédilection : l’arène médiatique. Cela passe par les sondages d’opinion, qui permettent de prendre le pouls de la population, mais aussi par les chiffres annoncés lors des journées de manifestations.

Le 5 décembre, la première journée de mobilisation est très massive : la CGT annonce 1,5 million de manifestants tandis que la police pas moins de 806 000. Le mouvement débute par des marches plus importantes en terme d’effectif que les précédentes mobilisations contre des réformes de retraites qui ont fini par être retirées (le 24 novembre 1995 : 1 million selon la CGT et 490 000 selon la police). L’essai est donc réussi et c’est difficilement contestable. Pourtant, dès les jours qui suivent on commence à entendre sur les plateaux l’éternel refrain de «l’essoufflement du mouvement ». La veille du deuxième jour de mobilisation, BFMTV s’interroge : « Réforme des retraites, une journée pour rien ? », en anticipant la manifestation du lendemain qui d’office est jugée stérile car juste avant l’allocution de Philippe. On a le droit à une belle tirade de Christophe Barbier qui nous explique que « le gouvernement compte sur l’essoufflement », comme si celui-ci était déjà programmé. Si on était mauvaise langue, on pourrait presque y voir une volonté de « prédictions auto-réalisatrices », justement.

Une manifestation en décembre 1995.

Deux jours après la manifestation du 17 novembre, Olivier Truchot et Alain Marschall invitent Benjamin Amar, porte-parole de la CGT qui n’a pas la langue dans la poche, dans leur plateau des « Grandes Gueules » sur RMC. Un véritable ring de boxe où les petites phrases fusent et tout est permis. La date du 17 fut, comme celle du 5, une journée d’ampleur. Pourtant, Olivier Truchot interpelle de manière vindicative le syndicaliste : « 350 000 manifestants à Paris ? », pour remettre en question ces chiffres. Pour le journaliste, ce serait tout bonnement une « fake news ». Le ton monte. « Descendez de votre tour d’Ivoire et allez voir dans les manifestations » lui assène le syndicaliste avant de souligner le caractère majoritaire du soutien des Français à la mobilisation, en décalage avec « tous ceux sur ce plateau (qui) sont minoritaires ». Ces derniers en rient, d’un air méprisant vis à vis du syndicaliste, remettant en question cette affirmation alors que les sondages n’ont pas fléchi depuis le début du mouvement.

En effet, le sondage ELABE du 18 décembre pour BFMTV montre que 54% des Français continuent d’approuver la mobilisation, malgré 14 jours de difficultés liées aux transports notamment. À noter aussi que la part des Français qui accusent Macron et son gouvernement d’être les responsables du conflit social est en nette hausse de 5 points. Le niveau d’approbation demeure stable. Pourtant, en ce 21 décembre, LCI n’hésite pas à afficher le bandeau suivant : « Grèves : la bascule de l’opinion ? » dans son émission « Ca fait parler ». Renaud Pila se base sur un nouveau sondage IFOP pour le JDD à paraître le lendemain mais qui est dévoilé sur le plateau avec seulement trois informations : le soutien à la grève ne représenterait plus que 31% des Français, l’opposition à celle-ci 19% et l’hostilité à la grève 15%. Comment expliquer une telle chute en si peu de temps ? Personne ne semble réellement se poser la question et on se contente d’accueillir la nouvelle. L’information était finalement incomplète : il manquait les 20% ayant de la sympathie pour le mouvement. On l’apprend par Julie Garnier, oratrice nationale de la France Insoumise,invitée de la chaîne le lendemain, qui ne manque pas de dénoncer « une présentation biaisée » et déclare l’avoir signalé au CSA « car c’est un manquement grave et une manipulation ».

Prises  d’otages

Au delà de la bataille des chiffres, finalement très traditionnelle, on a pu voir émerger ces dernières années sur les plateaux la prééminence d’abus de langage. Les champs lexicaux du terrorisme et de la guerre ont tout naturellement été mobilisés par les éditorialistes et le monde médiatique pour décrire les mouvements sociaux. C’est un moyen facile, bien qu’évidemment malhonnête, de détourner l’attention des véritables revendications pour se concentrer sur les conséquences matérielles de la grève. Le tout en hystérisant le débat.

Pour relayer les difficultés quotidiennes des usagers des services en grève, on peut compter sur une armada de reporters envoyés chaque matin dans toutes les gares (parisiennes, la plupart du temps). Priorité au direct. Il s’agit d’interroger des gens qui n’ont pas pu prendre leur train jusqu’à faire ressortir leur exaspération profonde et pouvoir mieux diriger celle-ci contre les grévistes. Sur les plateaux, on commente et documente ces difficultés dans les transports. Et le soir, on recommence le même cirque, puisqu’il n’y en a visiblement jamais assez. Cela n’a aucune valeur informative et tout le monde semble s’en moquer. En cela, pourquoi le diffuse t-on quand même ? Ou plutôt, pourquoi n’y a t-il personne pour se le demander ? Une question qui demeure en suspens.

« Face au « spectre de 1995 » on se félicite de vivre dans une société moderne où règne internet et les réseaux sociaux qui recréent la solidarité. »

Un épisode n’est justement pas passé inaperçu ces derniers jours. C’est la fameuse intervention d’une voyageuse pro-grève interpellant une journaliste de BFMTV pendant son direct à la gare de Lyon. En plein exercice devenu routinier et que l’on retrouve en boucle en ce 16ème jour de grève, la journaliste se fait couper : « Ca me gêne d’entendre le ton que vous utilisez ». Avant que la passante n’ajoute : « Si y a des avantages, je ne suis pas sûre que ce soit ceux des cheminots ou des enseignants, faut peut être chercher ailleurs, on est en train de nous détourner … ». La vidéo est devenue virale et a conforté les soutiens de la mobilisation qui commençaient à désespérer de ne voir exprimer que de l’hostilité à l’encontre du mouvement dans ces micros-trottoirs. Elle a même été partagée par des opposants politiques tels que Jean-Luc Mélenchon et a été reprise dans divers articles.

Une voyageuse interpelle une journaliste de BFMTV en direct.

Pour prévenir cette «prise d’otage»,  Le Parisien à nouveau, a été jusqu’à consacrer un numéro spécial juste avant le 5 décembre : « Grève, le guide de survie », axé sur les conséquences de la grève sur la vie des gens. Elle toucherait tous les niveaux de nos vies : transports, travail, écoles, garde d’enfants… Heureusement, le quotidien de Bernard Arnault est là pour nous délivrer ses « conseils » pour s’en sortir vivant. L’article commence par «  le jeudi noir qui s’annonce », toujours dans le catastrophisme,  pour amener les gens à angoisser. Face au « spectre de 1995 » on se félicite de vivre dans une société moderne où règne internet et les réseaux sociaux qui recréent la solidarité, « un système D, souvent numérique, auquel il va falloir recourir pour ne pas trop galérer ». On commence par s’attaquer au problème majeur bien sûr, celui des transports et on est content d’apprendre que l’entreprise française Blablacar met tout en œuvre pour aider ses concitoyens : « Bonne nouvelle : pendant la grève les prix sont plafonnés en fonction du nombre de kilomètres. Pour les trajets domicile-travail, la gratuité est assurée pour les passagers partout en France, et les conducteurs seront défrayés de 1 à 5€ selon la distance. » Belle preuve de solidarité, beau geste. Quand on pense avoir fait le tour du sujet on découvre à nouveau une double page spécifique sur les solutions qui s’offrent à nous en l’absence de trains et de métros.  On peut alors découvrir le « vélo », les « taxis », les « scooters » et les  « trottinettes électriques » (comme si ce phénomène avait pu nous échapper) ou encore la « marche ». Décidément, merci Le Parisien.

Dans ce flux d’articles et de directs consacrés à la grève, très peu abordent le fond de la réforme et les revendications des personnes mobilisées. De plus, on peut se demander : qu’en est-il des conséquences de la grève sur les familles de salariés mobilisés ? On retrouve très peu de reportages sur le sujet. Comme si ce n’était pas eux, les premiers concernés par les difficultés liées à la grève en étant non payés.

Mise en scène de l’affrontement

Ce qui domine dans le traitement médiatique d’un mouvement social, c’est la mise en scène de la division. En priorité, entre ceux qui font grève et les travailleurs qui seraient pénalisés par les précédents. C’est pour cela qu’on s’applique à représenter ces derniers en majorité dans les JT et les duplex des chaînes en continu. Le but est de faire émerger le camp du bien, du respectable.

Pour s’en rendre compte, on peut analyser la Une de l’hebdomadaire Le Point du jeudi 12 décembre : « Comment la France est devenue folle ». On retrouve en illustration des clichés pris lors de la manifestation parisienne du 5 décembre assemblés en un photomontage destiné à inspirer la peur. En premier plan, on y voit un manifestant avec le visage peint en « Joker ». Il semble enragé, avec un immense sourire aux lèvres, et autour de celles-ci son maquillage rouge sang est défait, sans doute par l’agitation inhérente à sa violence. L’effet recherché : montrer un fou, qui fait peur et s’inspire d’un personnage jugé peu fréquentable car à l’origine d’une révolte populaire sanglante. Pourtant, même si le personnage est devenu omniprésent dans les mobilisations du monde entier depuis la sortie du film, on a finalement peu vu dans les récentes manifestations françaises des personnes arborant cet accoutrement. Ce n’est pas l’inspiration qui domine dans les cortèges de professeurs ou de soignants mobilisés. Il y a donc une vraie volonté derrière, surtout en le montrant de manière aussi angoissante. En arrière plan, on peut y voir qu’un feu et des barricades ont été ajoutés, ainsi qu’un homme masqué, le point fermé, censé symboliser la violence des « black blocs » alors qu’on les a très peu vu se manifester ces derniers temps lors des manifestations.

« Les rédactions, à l’unisson, ont décidé que les Français étaient forcément plus préoccupés par les fêtes de Noël de cette année que par le sujet de leurs retraites. »

Pour parachever leur stratégie de dénigrement, les médias dominants ont pu compter sur un allié de taille : Noël. Les rédactions, à l’unisson, ont décidé que les Français étaient forcément plus préoccupés par les fêtes de Noël de cette année que par le sujet de leurs retraites et de celles de leurs enfants. C’est une cartouche aussi inespérée que programmée : Noël se retrouverait compromis par la grève.

On constate l’absurdité de la situation quand, avant même que la grève n’ait débuté, on retrouvait déjà des places offertes à des tribunes pour alerter l’opinion quand à cette problématique de taille. Il suffit de reprendre la Une du Parisien du 1er décembre, analysée précédemment. On nous annonce d’office deux pages sur le sujet : « Grèves : les commerçants appellent à une trêve de Noël ». Finalement, il s’agit juste d’un quatre colonnes écrit par un représentant du Syndicat des indépendants qui représente les artisans, commerçants et dirigeants de TPE en France. Il lance un appel : « Depuis plus d’un an nous voyons tous les samedis défiler sous nos fenêtres des Gilets Jaunes, des avocats, des forces de l’ordre, des infirmiers… et nos clients tourner les talons. (…) Nous avons été nombreux à voir chuter notre chiffre d’affaire de 20 à 30% en moyenne (…) Nous craignons pour notre survie. Paralysie, repli des Français chez eux… nous présageons le pire, selon certains syndicats, ce n’est que le début ». Qu’on se l’entende, la situation est évidemment préoccupante pour nos commerçants et il ne s’agit pas de minimiser cette problématique. Mais pourquoi forcément pointer du doigt les grévistes qui se battent justement pour le plus grand nombre et sont victimes, comme les gilets jaunes avant eux, de cette stratégie de pourrissement voulue par le gouvernement ? Le processus de division est à nouveau à l’œuvre. De plus, le texte s’avère finalement rejeter le modèle de société voulu par Emmanuel Macron en alertant sur l’incertitude de leur avenir face « aux plates-formes de vente en ligne », « aux caisses automatiques qui envahissent le pays », à « l’ouverture des hypermarchés le dimanche ». Pourquoi présenter ainsi en Une du journal une tribune qui termine sur l’importance de préserver le lien social et certains de nos conquis sociaux ?

Mais le tournant de panique à l’arrivée des fêtes a atteint son paroxysme au lendemain de l’allocution d’Edouard Philippe, lorsque les médias ont compris que cette prise de parole n’allait pas calmer les grévistes. Pire, elle a mis en colère la CFDT et l’UNSA, syndicats réformistes. Quand le journal Le Monde fait un reportage en assemblée de grévistes à la Gare de Lyon avec en titre cette citation : « Nous sommes déterminés à manger de la bûche de Noël sur les piquets de grève » le 12 décembre, cela donne le ton. Les bandeaux des chaînes en continu sont alors un bon indicateur de l’angoisse qui domine. Sur LCI on a le doit à : « La grève continue, menace sur les fêtes ? » (12/12), tandis que sur BFMTV on s’autorise un : « Grève : comment sauver Noël ? » (14/12). La palme de la préoccupation qu’en au bon déroulement de l’édition 2019 de Noël revient sans doute à RMC, qui le 12 décembre choisit d’extraire une citation d’Edouard Philippe tout à fait significative et dirigée au soir d’une nouvelle journée de mobilisation : « La menace sur Noël est inacceptable ». La dynamique se poursuit le lendemain avec un sondage Twitter pour préparer l’émission d’Eric Brunet et Laurent Neumann : « Grèves à Noël ! La CGT, FO et SUD vont ils trop loin ? ». Le choix des réponses a de quoi laisser perplexe : on peut être d’accord avec Laurent et affirmer que « oui, empêcher les Français de fêter Noël, c’est la ligne rouge à ne pas franchir » ou bien avec Eric : « oui, et en plus les violences contre les salariés non grévistes sont indéfendables ». Les instituts de sondages devraient prendre exemple.

Puis les médias ont trouvé le parfait récit. De quoi véritablement faire pleurer dans les chaumières : ces histoires de familles contraintes d’être séparées pendant les fêtes. De quoi mobiliser nos affects les plus profonds. La raison ? La suppression par la SNCF du service d’accompagnement des enfants du 20 au 24 décembre « pour raisons de sécurité ». 6 000 enfants empêchés de prendre le train pour rejoindre leur famille pendant les fêtes. L’information a très largement été relayée et la plupart du temps l’amalgame avec la grève des cheminots a été fait. Or, selon la CGT cheminot qui a twitté, ce « service Junior et Cie » est externalisé et non effectué par des cheminots. L’organisation a ajouté que « cette attitude qui vise à instrumentaliser les enfants afin de discréditer le mouvement en cours est scandaleuse ». Trop tard. Les témoignages et les reportages sur le sujet arrivent déjà en masse. On a par exemple le coup de gueule de « Rodolphe » recueilli par RMC et titré : « « C’est dégueulasse », Rodolphe ne verra pas sa petite-fille à Noël à cause des grèves SNCF ». Une situation qui lui « brise le cœur », le protagoniste ajoutant : « Ces gens-là, je les hais », pour parler des cheminots en grève qui ne sont pourtant pas à l’origine de ce couac. Les médias auraient dû le savoir mais Jean-Jacques Bourdin a préféré ajouter sur fond de violons : « elle habite à 850km, vous ne la voyez que 2 fois par an, elle a 10 ans ». Après la force de la polémique, la SNCF a annoncé l’ouverture de 5 000 places en plus avec 14 TGV spéciaux dédiés à l’acheminement des enfants. L’esprit de Noël est sauvé.

« C’est le gouvernement qui choisit le calendrier politique. »

Si les fêtes de Noël ont revêtu une telle place cette année sur les plateaux et dans les journaux, ce n’est pas tant parce qu’il s’agit d’un incontournable du journalisme (même si malheureusement, sans doute un peu), que par volonté affichée de faire cesser la grève à tout prix. C’est Ruth Elkrief qui le résumait le mieux sur BFMTV le 11 décembre dernier : « Quand est-ce que c’est fini pour les Français ? On arrive aux fêtes de Noël, on ne peut pas continuer comme ça ! ». L’agenda médiatique a beau être indépendant, tout comme Ruth Elkrief, il se confond parfois avec celui de l’exécutif. Ainsi, la plupart des médias dominants ont eu la satisfaction de pouvoir relayer l’appel du Président de la République depuis Abidjan à la fameuse «  trêve de Noël ».

En cette période de mobilisation sociale d’ampleur contre la réforme des retraites et le monde qu’elle incarne, nos médias n’ont pas brillé par leur pluralisme. Personne pour dire que les responsables de cette situation de « blocage » sont au gouvernement. Rappelons que c’est lui qui a choisit le calendrier politique pour amener le sujet clivant des retraites dans le débat public en cette période de fêtes. Les médias dominants, malgré le discrédit qui les frappe actuellement, ont encore une forte audience et sont entendus. Mais leur concentration dans les mains de quelques fortunes rend difficile toute tentative d’inflexion. Reste qu’on aurait apprécié voir les journalistes se poser davantage de questions sur les conséquences de la réforme sur l’avenir des Français. Heureusement, un petit sillon existe pour la presse indépendante, il s’agit de le saisir et de se l’approprier.