Politique

Onfray et le choc des civilisations.

Michel Onfray - ©Constant Forme-Becherat / Hans Lucas / AFP

Le 17 juillet sur Thinkerview, Michel Onfray valide la thèse du choc des civilisations de Samuel Huntington. Il voit en l’Europe une civilisation, un bloc uni par une religion, le christianisme et prédit sa fin causée par la chute du christianisme. Le bloc occidental passerait alors sous un autre bloc. Quel autre bloc ?  Il annonce la montée en puissance du bloc « islam » et évoque alors la question des territoires perdus de la République, avant de partir confusément dans une diatribe sur l’attentat du Bataclan et des décapitations de Daech. L’islam jouerait selon Onfray un rôle en France dans cette tectonique des plaques entre l’Occident vieillissant et l’islam montant. Ce rôle serait l’affrontement sur fond de religion entre l’islam et le christianisme, entre un occident moderne où s’épanouirait la démocratie libérale et un bloc islamique imperméable à toute modernité, comme décrit par Huntington. Les événements qui ont eu lieu depuis le 11 septembre jusqu’aux attentats en Europe et en France, à grand renfort de psychose médiatique lui donneraient raison. À vrai dire, ces blocs de civilisations font davantage penser aux pays fictifs de 1984 d’Orwell : l’Eurasia, l’Estasia, l’Océania érigés en ennemis mortels pour susciter la peur, la justification d’un ordre et l’impossibilité à le transformer, qu’à une sérieuse analyse géopolitique. Il convient donc de tenter modestement de démystifier l’idée d’un Occident uni, berceau de la démocratie libérale et d’un bloc islamique bloqué dans ses dogmes religieux, incapable de modernité.

L’Europe est un petit continent, dont l’une des particularités est d’être formidablement varié avec des clivages très profonds. L’influence gréco-romaine a évidemment irradié tout le continent européen, ce qui n’a pas empêché la divergence des cultures, des peuples et des religions, pensons ainsi à la Réforme protestante qui cassa en deux le continent ou encore, bien des siècles plus tard, à la fracture entre la France et l’Allemagne aux XVIIIe et XIXe siècles. Nous avons d’une part l’avènement d’un individualisme égalitaire, de l’universalisme et de la démocratie libérale – avec tous les désordres et l’instabilité qui en découlent – et d’autre part une Allemagne qui s’érige en contre-modèle avec ses valeurs traditionnelles, de hiérarchie sociale et d’ordre. Le succès de la démocratie libérale n’est pas le produit d’un Occident unifié, c’est une invention de la France, du Royaume-Uni et des États-Unis, correspondant aux valeurs de ces pays.

Dans Le continent des ténèbres, l’historien Mark Mazower nous montre comment en Europe sont nés toute une variété de régimes totalitaires au XXe siècle : en Italie, en Allemagne, en Espagne, au Portugal et en Grèce. La configuration de l’Europe Maastrichtienne écrasant les peuples, est marquée par la capacité de tous ces pays à accepter un régime politique, économique et monétaire  non démocratique, technocratique et autoritaire qui confisque toute souveraineté aux peuples qui la composent. Ce n’est pas un hasard si le Royaume-Uni, a d’une part refusé la monnaie commune, et d’autre part quitté l’Union européenne, laissant l’Allemagne faire la guerre économique à une France vaincue et soumise. Les États-Unis eux cherchent à affaiblir économiquement l’Allemagne, qui elle-même est silencieuse aux provocations du régime turc face à la Grèce, membre de l’Union européenne ! La globalisation marchande, et les réseaux sociaux peuvent donner l’illusion d’un bloc occidental uni, et il n’est pas faux de dire qu’il y a eu des convergences assez rapides des peuples occidentaux (statut de la femme, éducation de masse, hausse du bien-être matériel, recul de la religion) mais les nations d’Europe gardent toutes leurs spécificités et c’est bien pour ça que l’Union européenne ne peut pas fonctionner : il n’y a pas un peuple européen, mais des peuples européens avec leurs points communs et leurs différences, notamment en terme de valeurs. Difficile de voir un bloc occidental uni par des mêmes valeurs et des racines judéo-chrétiennes lorsqu’on se penche sur les prémisses du schisme entre l’église catholique et les églises orthodoxes, qui a structuré les relations entre l’Europe de l’Ouest et la Russie, depuis les croisades des chevaliers teutoniques jusqu’aux récentes guerres Yougoslavie. Cette division née de la séparation de l’empire Romain et de l’empire Byzantin, de l’église de Rome et de Constantinople où l’on commence à parler d’Occident et d’Orient, soit une fissure – pour ne pas dire une crevasse – dans un même bloc civilisationnel, et il « sert aujourd’hui à isoler l’Europe du monde, à lui donner une spécificité unique par rapport à l’histoire de tous les autres peuples, c’est une frontière de l’esprit qui s’est créée » explique George Corm [1]. Bref, autant dire qu’un raisonnement reposant sur l’éventuelle unicité du monde occidental a tout d’un exercice d’équilibriste.

Il y aurait un particularisme musulman, une exception culturelle. Cela ne tient guère à l’épreuve des faits.

Face à cela, on nous décrit un Orient bloqué dans la tradition se refusant à rentrer pleinement dans la modernité. Il y aurait un particularisme musulman, une exception culturelle. Et pour démontrer ce conflit de civilisations, on utilise un terrorisme islamiste particulièrement violent et meurtrier, les discours de Ben Laden et de Daech reprenant cette rhétorique d’opposition entre l’Occident et l’Orient.  Cela ne tient guère à l’épreuve des faits. Remarquons pour commencer que les victimes de ces attentats sont en premier lieu des musulmans, dans des pays musulmans. Regardons ensuite de près quelques variables et constatons qu’il est difficile de nier la convergence, et les processus de modernisation à l’œuvre. Prenons, puisqu’il est impossible d’être exhaustif, les pays musulmans les plus proches de nous, ceux du Maghreb ainsi que l’Iran qui est à un stade avancé de cette évolution. La première chose que l’on peut constater dans ces pays est l’alphabétisation massive et le contrôle des naissances. Tout comme les pays d’Europe en leur temps, les pays du Maghreb font après une phase d’alphabétisation massive leur transition démographique. En Algérie, de 7 enfants par femme en 1970, le pays est arrivé à 2,44 en 2000 avant de rebondir à 3,05 après la décennie de plomb pour se remettre à baisser aujourd’hui. La Tunisie est passée de 6,71 à 2,20 enfants par femme en 2018, soit un taux de fécondité proche de la France ou de l’Irlande. Enfin le Maroc passe lui de 6,65 à 2,42 aujourd’hui et l’Iran est aujourd’hui à 2,14 enfants par femme. Ce contrôle des naissances montre bien que l’islam n’est en rien un frein à la baisse tendancielle du taux de fécondité, nous observons simplement un décalage temporel par rapport aux pays européens. La religion musulmane nataliste par tradition – tout comme le christianisme d’ailleurs –  n’empêche pas cette chute démographique. Et qui dit contrôle des naissances dit changement dans la relation entre l’homme et la femme. Ce monde arabo-musulman est en mouvement. Emmanuel Todd explique dans « Allah n’y est pour rien » « des fécondités à 2, sans effondrement des croyances religieuses, on n’en a jamais vu nul part ». Un article d’Arabbarometer [2] indique d’ailleurs une perte de confiance dans les partis et leaders religieux. En Algérie la confiance dans les partis islamistes est passé de 2012-2014 de 50% à moins de 20% en 2018-2019. Pour la Tunisie de 35% à moins de 20%. La confiance dans les leaders religieux s’érode aussi dans une moindre mesure en Algérie (45%) et en Tunisie (30%). Cet article nous montre aussi de plus en plus de personnes se revendiquent non religieuses en Tunisie et en Algérie. Si les algériens continuent de se rendre massivement à la mosquée (environ 70%), le reflux est toutefois très impressionnant en Tunisie (30%).

Une manifestation durant le hirak algérien – ©Algérie Presse Service

Les slogans du Hirak algérien se sont illustrés par l’absence du religieux dans leur contenu. Les slogans mentionnaient la mise en place de la démocratie, la fin du système Bouteflika, une fibre patriotique et la conscience d’être un peuple uni dans cette révolution. La Tunisie qui a précédé l’Algérie dans sa révolution a adopté une constitution avec des avancées significatives pour l’égalité hommes/femmes avec le droit au divorce, au mariage par consentement mutuel. L’article 34 prévoit également la représentativité des femmes dans les assemblées élues. En Tunisie la part des femmes dans la population active est passée de 5% en 1966 à 25% en 2013 et 29% aujourd’hui. On pourrait m’objecter que les islamistes sont au pouvoir en Tunisie. Mais il faut aussi se souvenir que sous la IIIe République française, les élections législatives de 1871 mettent 400 monarchistes contre 240 républicains à l’Assemblée Nationale.

En Algérie la part des femmes dans la vie active est passé de 11% en 1990 à 18% à ce jour. Les taux de chômage élevé, 11% en Algérie et 15% en Tunisie peuvent être vu comme des freins à l’emploi pour les femmes.

Au Maroc, la réforme du code de la famille et la nouvelle constitution de 2011 propose des avancées dans l’égalité homme/femme. L’alphabétisation massive des femmes dans le monde musulman se fait avec 25 ans de retard par rapport aux hommes, soit les mêmes normes que dans les autres pays. Michel Onfray demande au sujet de l’islam « Est-ce qu’on veut que la femme soit inférieure à l’homme ? », les peuples arabes lui offrent une réponse, même s’il ne faut pas oublier qu’il reste encore beaucoup à faire pour améliorer le sort des femmes dans les pays arabo-musulman. Statut qui ne peut être généralisable à toute la sphère musulmane puisqu’en Malaisie ou en Indonésie règne des systèmes matrilinéaires comme le souligne Emmanuel Todd dans Le rendez-vous des civilisations. L’islam, tout comme le christianisme s’est adapté aux coutumes et cultures locales, il n’y a pas une application de la shariah (loi islamique) qui serait partout la même.

L’Iran a fait sa révolution en 1979, qui a pris une forme islamique. Le régime qui revendique 99,5% de croyants chiites. Pourtant une étude  démontre des croyances très proches des nations européennes : 22% sont sans croyances, 8,8% sont athées, 5,8% agnostiques, 7,7% de zoroastriens et seulement 32,2% de chiites ! L’étude montre une forte poussée de la perte des croyances religieuses et une énorme opposition à l’obligation de porter le hijab en public. D’une manière générale, une majorité d’Iraniens semble contre le port du hijab. Michel Onfray parle d’une fraternité entre musulmans qui les uniraient contre les autres communautés, l’Oumma. Sauf que d’un point de vue géopolitique, il est difficile de constater l’existence de cette Oumma. Pas plus tard que le 17 août, nous avons appris qu’Israël et les Émirats Arabes Unis ont signé un accord afin de normaliser leurs relations. L’accord n’impose aucune concession en faveur des palestiniens. L’intérêt pour les Émirats Arabes Unis est de contrer l’influence de l’Iran et de la Turquie dans la région. En juillet 2019, l’Arabie Saoudite, le Qatar, l’Algérie, le Pakistan, l’Égypte ont abandonnés les Ouïghours (minorité musulmane en Chine) à leur propre sort en signant une lettre de soutien au régime chinois après les accusations d’internement par le régime de Pékin. Une bonne partie de ces pays ont comme premier partenaire commerciale la Chine. Les considérations économiques ont donc pris le pas sur le spirituel. Les nations à majorité musulmane défendent avant tout leurs propres intérêts économiques. Les tensions entre pays musulmans voisins sont aussi marqués entre l’Algérie et le Maroc   [3]

La révolution iranienne en 1979 – © Associated Press

Un article de la BBC décrit que du côté des peuples, la perception des menaces extérieures sont loin d’être les mêmes selon les pays. Si au Liban, en Égypte, en Jordanie et en Palestine, Israël est perçue comme la principale menace, ce n’est pas le cas en Algérie ou au Maroc où aucun pays n’incarne de réelle menace pour la majorité de la population.

Tout comme il est difficile de trouver un Occident berceau de la démocratie libérale, il est compliqué d’observer un monolithe islamique où tout serait figé.

Enfin, Onfray fustige les indigénistes, alors qu’eux-même reprennent les thèses d’Huntingon. Là où Huntington voit des conflits entre civilisations avec des lignes de partages qui les séparent irrémédiablement, les indigénistes reprennent ce raisonnement et fabriquent une ligne de partage infranchissable entre la nation et les immigrés issus des colonies au travers de la « lutte des races sociales », en allant jusqu’à rejeter le métissage des populations. On ne peut combattre son adversaire en adoptant les mêmes thèses.

Tout comme il est difficile de trouver un Occident berceau de la démocratie libérale, uni par des mêmes valeurs, il est compliqué d’observer un monolithe islamique où tout serait figé. Afin de comprendre cette modernisation du monde musulman il faut se remémorer la modernisation qui a eu lieu en Europe du XVIIIe siècle au XXe siècle. Cette modernisation a donné lieu à des crises de transition d’une violence parfois inouïe. Le monde musulman traverse lui aussi cette épreuve avec différents rythmes, des décalages selon les endroits du globe, et les désordres que cela peut générer. Mais nous pouvons toutefois affirmer qu’il y a une forme de convergence généralisée des peuples, vers ce qui semble une même destination.

[1] http://(https//www.canalacademie.com/ida5011-L-Europe-et-le-mythe-de-l-Occident-entretien-avec-Georges-Corm.html

[2] https://www.arabbarometer.org/2019/12/arabs-are-losing-faith-in-religious-parties-and-leaders/

[3] https://www.lepoint.fr/afrique/algerie-maroc-les-tensions-persistent-15-06-2020-2379855_3826.php

 

Benjamin Beauchu
Animateur commission citoyenneté de République souveraine

You may also like

Comments are closed.

More in Politique