Surprenante quant à son caractère scandaleux, choquante, du point de vue de la morale, l’affaire Griveaux ne se contente pas de remuer le débat public quant au respect de la vie privée et au harcèlement sur les réseaux sociaux. Si le caractère profondément immoral de l’acte perpétré par Piotr Pavlenski n’est plus à démontrer et est amplement condamnable, il faut tout de même rajouter que Benjamin Griveaux n’avait pas besoin de cela pour se rendre ridicule, tant il représentait cette fameuse caste des importants au service de la macronie, tant la « peopleisation » de sa campagne l’a poussé dans les bas-fonds des sondages et tant sa popularité était à l’image de la porte de son ministère au soir de l’acte 8 des gilets jaunes. Néanmoins, la réaction du parquet avec le refus de la nomination de Juan Branco comme son avocat pose a son tour une question essentielle de séparation des pouvoirs et du respect du statut d’avocat.

Tout accusé a le droit à avoir l’assistance d’un avocat de son choix.

Car il est ici question de droit, et plus précisément de droit de la défense. Si, en l’espèce, le fait que Piotr Pavlenski ait été en garde à vue, du fait ce qu’il lui est reproché n’est pas choquant. C’est plus la manière avec laquelle le procureur, magistrat dépendant de l’exécutif, a tenté par tous les moyens de perturber la défense du prévenu en saisissant le bâtonnier de Paris pour priver Juan Branco du soin d’assurer sa défense qui pose problème. Et c’est bien là où dans un tonnerre de stupeur, on apprend que le procureur de Paris s’est décidé à faire fi d’une des libertés les plus fondamentales dans une démocratie digne de ce nom. Et il s’est permis de le faire dans la plus terrible des manières, en utilisant un argument des plus fantoche en accolant Juan Branco au dossier sur des arguments de droit plus que contestable. Mais quoi de plus normal pour un avocat de faire office de conseil juridique, y compris avant même qu’un acte répréhensible soit commis ? Bâtonnier saisi, temps perdu, avocat refusant de le défendre pour des raisons couvertes par le secret professionnel, Piotr Pavlenski et sa compagne se sont donc retrouvés deux jours dans un commissariat francais, demandant défense, se confrontant à un refus incompréhensible. Une situation d’une gravité si extrême du point de vue des droits de la défense que l’on a peine a croire que cela s’est passé chez nous, devant nos yeux. La répression judiciaire dérivait, on le voyait pendant la crise des gilets jaunes avec l’évidente différence de traitement entre les manifestants et les éborgneurs de la république. On le voyait aussi quand une armée de policiers se permettait de s’attaquer à deux sièges politique de la France Insoumise et du Parti de Gauche en les pillant et s’arrogeant le droit d’emmener des documents de la plus haute sensibilités qui n’auraient jamais dû terminer entre les mains du ministère de l’intérieur, ce qui est l’heure actuelle, certainement le cas. Mais il ne paraissait pas si candide de penser que quelque chose d’aussi élémentaire que le droit de choisir son avocat ne pouvait être bafoué à l’apparition spectaculaire du membre en érection d’un des bouffons du roi. La Convention Européenne de Sauvegarde des Droits de l’Homme dispose pourtant que « tout accusé a le droit à avoir l’assistance d’un avocat de son choix ».

Juan Branco, avocat et écrivain. ©libre de droit

Et c’est ainsi que la machine médiatique s’est emballée. Dans un tonitruant concert de vociférations, la caste journalistique s’en est donnée à coeur joie. L’ancien avocat de Julian Assange et Jean-Luc Melenchon, travaillant à la Cour Pénale Internationale, est d’un coup repeint en « militant d’extrême gauche », là où n’importe quel imposteur intellectuel habitué à refaire le monde aux heures de grande écoute aurait été présenté sous ses plus belles palmes universitaires. La machine était lancée, personne ne s’inquiétait à ce moment-là de ce qui ressortait de l’évidence pour n’importe quel démocrate un tant soit peu animé par la cause. Il fallait venger à tout prix le soldat Griveaux, quitte à cacher l’évidence. Paul Nizan l’avait déjà bien compris dans les nouveaux chiens de garde, « En politique, indifférent veut dire satisfait » : un prévenu était en train de passer une garde à vue, privé de son avocat, dans le plus grand silence quant à ses conditions de détention. Apolline de Malherbe en bonne commerciale assurait à son tour le service après-vente du procureur. Le match de boxe pouvait commencer, Juan Branco contre Apolline de Malherbe. Comme dans une mauvaise pièce situationniste, on pouvait observer un pugilat entre la macronie la plus radicalisée et un Juan Branco auquel on pourrait reprocher bien des choses mais qui en l’occurrence se voyait accusé en sa qualité d’avocat.

Les médiacrates y ont indiscutablement préféré le délit de sale gueule, lui qui avait osé défendre l’accusé sans défense.

On pensait dès lors que tout allait s’effacer. Le système était allé trop loin. La militante de l’extrême centre était au centre de toutes les moqueries. Le bâtonnier allait décider de laisser Juan Branco exercer son métier et l’affaire allait se dérouler comme elle aurait dû se dérouler depuis le début. Mais Piotr Pavlenski avait décidé dès lors de changer avocat, certainement afin d’apporter plus de sérénité autour de sa défense. Et voici que son nouvel d’avocat s’est vu à son tour attaqué sur LCI. Il avait le malheur d’avoir été turbulent lors de son adolescence. Yassine Bouzrou n’était même plus un militant d’extrême gauche mais une quasi-racaille de cité. La France entière était informée de l’obtention de son bac technologique et de ses diverses exclusions d’établissement scolaire, mais on tendait à oublier qu’il avait passé son barreau avec succès. Alors qu’on aurait pu y voir la formidable trajectoire d’un enfant de la république dont la persévérance l’a amené à une profession de prestige, les médiacrates y ont indiscutablement préféré le délit de sale gueule, lui qui avait osé défendre l’accusé sans défense. Tous les moyens étaient bons, la machine était lancée, et curieusement, c’est bien le sentiment que le tribunal médiatique a une bonne fois pour toute pris le pas sur les tribunaux de la république dès lors qu’un membre de la caste, dans sa bonne foi victime, était touché. Dès lors, le rappel est revenu, tonitruant, il existe la justice d’exception pour tous les ennemis pertinents, ou pas, de la macronie.

Charles Demange.