Société

Patrick Artus et la nécromancie sociale

Patrick Artus. (Bruno Delessard/Challenges-REA)

Le 14 août 2020 Patrick Artus, « chief economist » Natixis déroule sur France Culture son programme pour sortir la France de l’ornière du COVID. Visiblement impatient d’aller plus vite qu’Emmanuel Macron, il en appelle à revenir à l’ambition originale du projet présidentiel qui était de « passer d’une société qui protège l’emploi à une société qui protège la personne ».

Le libéralisme est riche d’actes de foi illuminés et retentissants. Parmi eux la prétention à libérer l’individu des chaines du passé et de l’État. Ce qui nous plait dans la formule, avouons le, c’est l’individualisme méthodologique dont elle semble procéder. La personne est érigée comme élément de base de la liberté, et nous y voyons déjà la protection par l’armature du droit, le découplage entre l’activité laborieuse et les moyens de subsistance, la promotion du citoyen enfin libéré du joug financier et sa liberté d’exercer son libre arbitre en politique. Il n’en est évidement rien.

Patrick Artus se présente comme un libéral modéré, partisan d’une régulation du capitalisme, et d’une application seulement progressive des politiques d’austérité. Mais c’est aussi un idéologue qui s’est lourdement trompé sur la crise des subprimes, considérant d’abord qu’elle n’était qu’une illusion des marchés, puis estimant dès 2008 qu’elle était derrière nous…

Patrick Artus ©Barande Jérémy /EP

Son analyse de la crise sanitaire lui permet d’avancer des solutions qui ne sont pas si nouvelles. L’économie serait désormais sortie du trou du covid mais la croissance étant moins forte, elle risque même d’être plate pendant encore trop longtemps. Le principal problème est « la distorsion » entre des secteurs qui vont bien (commerce en ligne) et d’autres qui vont mal (tourisme, construction d’avion, …). Chacun mobilisant des compétences si précises qu’on ne peut envisager une mobilité massive des salariés d’un secteur à l’autre ; l’activité ne peut pas reprendre et il n’y a pas de création d’emploi.

Ce problème est amplifié par l’action de l’État. Si Artus reconnait du bout des lèvres qu’elle a été nécessaire pour passer le cap de la crise, il estime désormais qu’elle a surtout permis de faire prospérer des « entreprises zombies », qui ne vivent que par les aides et non plus par leur activité propre. L’action de l’état est inutile car de l’argent il y en a, avec cette somme faramineuse épargnée par les français pendant le confinement. Il s’agit de leur redonner confiance afin qu’ils consomment mais surtout pas de les aider financièrement. De plus, cette dépense de l’État (chômage partiel, aide sectorielles, crédit, réductions fiscales, …) est néfaste à terme car elle est financée par la création monétaire et entraine donc des risques de bulles des actifs, de défiance dans la monnaie, d’instabilité financière et de mouvements anarchiques de capitaux.

En fait de zombie, la métaphore s’applique plutôt à l’idéologie déployée ici.

En fait de zombie, la métaphore s’applique plutôt à l’idéologie déployée ici. Sans s’annoncer, la théorie schumpetérienne de la destruction créatrice fait retour et oriente tout le discours.
Dans son état original celle-ci explique comment l’innovation initiée par de valeureux entrepreneurs bouscule le ronron de l’économie plate et créé de la valeur tout en supprimant des emplois et des industries, au profit d’activités nouvelles. L’innovation relance la concurrence par la qualité et la nouveauté plutôt que par la course au prix bas. Elle s’inscrit donc résolument dans une économie de l’offre.
Et la société doit suivre. Puisque les salariés n’ont pas eu l’audace de créer de nouveaux produits ils sont condamnés à s’adapter à la nouvelle structure du marché, ou mourir.
Continuer de protéger l’emploi n’est qu’une entrave à la vertu du processus de reviviscence de l’activité. L’état et les protections collectives des travailleurs sont désormais les seuls obstacles à une reprise de la prospérité libérée dans la joie d’un marché délivré.

France Culture – Comment le zombie est devenu une allégorie anti-capitaliste.

Les capitalistes ont recours à cette conception dès qu’une crise de leur modèle économique survient. Le problème est qu’elle a été remise en question par la gestion de la crise sanitaire. L’économie de l’offre n’a pu fournir aucun des produits (en premier lieu les masques) demandés par la population pour se protéger et se soigner. C’est donc une théorie morte qui nous est servie ici, assortie d’un accompagnement différent pour tenter de cacher sa fétidité. Artus a simplement remplacé l’innovation par la crise, les industries obsolètes par les entreprises en difficulté et la création de nouvelles activités par l’ensemble des secteurs d’activités qui fonctionnent encore. Double ranimation d’une vision qui mériterait pourtant qu’on ne trouble plus son repos éternel.

Grand seigneur, il nous propose cependant de continuer à « protéger la personne ». C’est une manipulation, et un contresens historique. De nos jours, on a tendance à dissocier citoyenneté politique et droit du travail. A gauche, syndicats et partis se regardent régulièrement en chien de faïence ; de l’autre coté, l’idéologie managériale considère comme sabotage toute réflexion sur les conditions de travail et toutes les tentatives de limiter l’ingérence de la sphère professionnelle sur la vie privée. Marque de l’inachèvement de la Révolution française, le XIXe siècle a même accouché d’un concept de liberté politique qui a pu vivre en toute sérénité à coté des pires asservissements de la révolution industrielle.

Pour parvenir à réduire le paradoxe entre liberté formelle et asservissement social, il a fallu consolider le droit des travailleurs.

Et pourtant, l’histoire de la libération du travailleur a été contemporaine de celle du citoyen. On peut même dire que les révoltes initiées dans la sphère du travail ont propulsé les révolutions politiques du XIXe siècle et ont inspiré les accomplissements sociaux du XXe. Pour parvenir à réduire le paradoxe entre liberté formelle et asservissement social, il a fallu consolider le droit des travailleurs.

L’idéal porté par le CNR a certes trouvé une nouvelle pertinence face à la trahison du patronat et dans la victoire sur la domination nazie. Mais ne nous laissons pas trop distraire par cet effet de loupe. Les mesures appliquées dès 1946 (et très vite combattues) veulent accomplir le projet amorcé avant le siècle : protéger les personnes pour faire vivre la démocratie. La sécurité sociale et les retraites sont emblématiques. Elles permettent de bien voir que partant d’une volonté de protéger l’homme au travail, ces mesures garantissent son bien être et lui offre dans le même mouvement un support à sa citoyenneté sociale. Lorsque je n’ai plus peur de l’avenir, lorsque je suis protégé des abus de la subordination professionnelle, je peux m’investir dans le fonctionnement de la démocratie, faire entendre ma voix, construire des solidarités, penser au meilleur régime possible.
La lutte pour la reconnaissance de l’égale humanité sur le lieu de travail va fonder l’esprit de la nouvelle constitution et chercher par là à se diffuser dans toute la société.

De bout en bout l’emploi salarié, encastré dans un système de protection, est le support de la souveraineté du peuple.

Robert Castel, dans son ouvrage majeur Les Métamorphoses De La Question Sociale, retrace méticuleusement la construction non linéaire de cette protection qu’on appelle sociale car elle est à la foi le produit de la société et ce qui permet de faire société. Elle est le fait d’un accord général et use pour son projet de la richesse collective, celle qui est produite par le travail. De bout en bout l’emploi salarié, encastré dans un système de protection, est le support de la souveraineté du peuple.

Robert Castel

On mesure donc la portée réelle de la geste Artusienne et de l’ensemble de l’offensive idéologique qu’il représente. Lorsque des économistes dûment appointés font mine de “sauvegarder la personne plutôt que l’emploi”, leur assaut est double : casser la protection du travailleur et casser la démocratie.

Le pouvoir ultralibéral ne cherche pas seulement à faire remonter le temps de l’économie au XIXe siècle. Ils cherchent à aller plus loin, à instaurer un ancien régime, éventuellement new age, où les relations d’allégeances remplacent le droit, le servage remplace la citoyenneté, et l’hommage l’expression politique. À la lumière de ce projet, les déclarations du président sur l’ « absent [de la démocratie qui] est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort » et autres tentatives de « réparer le lien entre l’État et l’Église catholique » prennent un jour singulier.

 

Sylvère Cala
Éducateur spécialisé, usager des services publics, militant pour la justice sociale et la promotion de l'intelligence collective

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