Dans ses entretiens posthumes, Richard Vacquer fait parler les morts pour expliquer le présent. Aujourd’hui, nous nous intéressons au socialisme, à ce qu’il est, à ce qu’il représente. Entretien croisé avec les grandes figures du mouvement socialiste, Pierre LEROUX (1797–1871), Louis BLANC (1811-1882), Jean JAURÈS (1859-1914), Léon BLUM (1872-1950), et François MITTERRAND (1916-1996). Les réponses des intervenants sont issues des ouvrages De l’individualisme et du Socialisme, pour Pierre Leroux, Questions d’Aujourd’hui et de Demain, pour Louis Blanc, Philosophie et Socialisme, et Action Socialiste pour Jean Jaurès, enfin, Pour être Socialiste, pour Léon Blum. Les réponses de François Mitterrand sont issues d’un entretien du 19 janvier 1969 dans « Face à l’évènement ».

Vous représentez à vous cinq 200 ans de socialisme. Pourriez-vous nous expliquer ce qu’est le socialisme après tout ce temps ?

François Mitterrand : Le socialisme, enfin je le crois, c’est la libération de l’Homme, de toutes les forces qui l’oppriment. Je pense aux forces matérielles, intellectuelles, économiques, politiques.

Jean Jaurès : Oui, l’idée d’humanité sur laquelle le socialisme repose n’est pas distincte de l’idée profonde de liberté. Ainsi développer l’humanité, c’est au fond développer la liberté : mais la liberté vraie n’est pas cette liberté d’indifférence qui est supposée choisir presque arbitrairement le pour et le contre et qui est par définition toujours égale à elle-même. La liberté vraie, c’est l’adhésion intérieure au devoir et à la raison sous la seule action du devoir et de l’influence de la raison.

Léon Blum : Le socialisme est donc une morale et presque une religion, autant qu’une doctrine. Il est, je le reformule, l’application exacte à l’état de la société de ces sentiments généreux et universels sur lesquels les morales et les religions se sont successivement fondées.

Jean Jaurès : Oui, ce sont des croyants et des penseurs qui ont formé le grand rêve de la justice sociale, et à l’heure même où ils le formaient, leur âme était pleine d’amour ; et, si nous voulons que le problème social ne dégénère pas en un conflit haineux d’intérêts matériels, nous devons rouvrir sans cesse les sources vives de pensée d’où le socialisme a jailli, et que le temps, l’ignorance des hommes et les passions risquent toujours d’obstruer.

Louis Blanc : Le socialisme, c’est l’évangile en action.

Léon Blum : J’ajoute que nous seuls pouvons en puiser les moyens et la récompense, dès cette vie même, dès cette vie terrestre, et non dans le recul indéfini d’une immortalité.

Jean Jaurès : Certes. Mais prenons garde. Est-ce que nous n’allons pas instituer un dogme nouveau aussi oppressif que les autres ? Est-ce que nous ne prétendons pas façonner l’ordre social et régler la vie même des individus sur une conception théologique ou métaphysique : et le socialisme organisé ne risque-t-il pas de devenir l’église de l’humanité ? Noble église à coup sûr, mais intolérante aussi à sa manière et contraignante.

Pierre Leroux : En effet. Quand j’inventais le terme de Socialisme pour l’opposer au terme d’Individualisme, je ne m’attendais pas que, vingt ans plus tard, ce terme serait employé pour exprimer, d’une façon générale, la Démocratie religieuse. Ce que j’attaquais sous ce nom, c’étaient les faux systèmes mis en avant par de prétendus disciples de Saint-Simon et par de prétendus disciples de Rousseau égarés à la suite de Robespierre et de Baboeuf, sans parler de ceux qui amalgamaient à la fois Saint-Simon et Robespierre avec de Maistre et Bonald.

François Mitterrand : Mais, si nous ne répondons pas à la question que nous pose la jeunesse : question à caractère spirituelle, intellectuelle et culturelle, alors le socialisme n’aura fait que balbutier. Et je le confirme, de ce point de vue, les événements de Mai 68 nous montrent que nous devons méditer, réfléchir, et comprendre que la liberté ne se définit pas seulement par des critères scientifiques, mécanistes, ou par seulement le déroulement d’une expérience de caractère économique. Le socialisme, c’est beaucoup plus pour moi, une réalité prochaine que l’espérance.

Jean Jaurès : Oui, si l’humanité n’était pas fondée sur un principe spirituel et moral, si elle résultait simplement de la communication des hommes entre eux dans toute l’étendue de la planète, ou même de leur organisation en un seul corps politique, elle n’aurait qu’une réalité toute extérieure.

Léon Blum : J’aimerais ajouter que l’économie d’aujourd’hui assemble l’humanité, bon gré mal gré, dans des combinaisons et des disciplines collectives. Bientôt, les nécessités mêmes de la vie du monde obligeront de se soumettre à des directions d’ensemble – non seulement nationales mais universelles – les fabrications et les cultures, la distribution des matières premières et la répartition des produits. Il le faudra pour parer à la disette des produits, à l’insuffisance de la main-d’œuvre ; il le faudra pour assurer l’équilibre entre la production globale du monde, et la croissance continue de la population et des besoins. La bonne distribution du travail commun exige qu’entre eux le commandement revienne aux plus dignes, mais il leur sera remis pour le profit commun, non pour leur honneur et leur profit personnel. Notre but n’est pas du tout de rémunérer leur mérite qui est l’ouvrage de la nature et de l’effort accumulé de la civilisation, mais de l’utiliser dans l’intérêt de la collectivité tout entière. Ils ne seront pas à proprement parler des chefs, mais des travailleurs comme les autres, associés, assemblés dans la même œuvre avec leurs frères de travail, chacun peinant à son poste, tous s’efforçant vers le même objet qui est l’égal bien-être et le bonheur commun des hommes.

Pierre Leroux : Dans ce système socialiste, voilà l’individu devenu fonctionnaire, et uniquement fonctionnaire ; il est enrégimenté, il a une doctrine officielle à croire, et l’inquisition à sa porte. L’homme n’est plus un être libre et spontané, c’est un instrument qui obéit malgré lui, ou qui fasciné, répond mécaniquement à l’action sociale, comme l’ombre suit le corps. Tandis que les partisans de l’individualisme se réjouissent ou se consolent sur les ruines de la société, réfugiés qu’ils sont dans leur égoïsme, les partisans du socialisme, s’évertuent à trouver comment ils enterreront toute liberté, toute spontanéité sous ce qu’ils nomment l’organisation.

Louis Blanc : Oui, mais non. Cela résulte de la définition même de la liberté. Car la liberté étant, non pas seulement le droit reconnu à chacun, mais le pouvoir assuré à chacun de développer complètement ses facultés, il s’ensuit que la société doit à chacun de ses membres et l’instruction, sans laquelle l’activité humaine est d’avance étouffée, et les instruments de travail, sans lesquels elle est rançonnée tyranniquement. Or, comment la société peut-elle procurer à chacun de ses membres l’instruction et les instruments de travail, si ce n’est par l’Etat, qui représente la société et la résume. Oui, il est vrai que partout où le pouvoir est d’un côté et le peuple de l’autre ; oui, partout où il est possible, soit à un individu, soit à une caste, de dire, ainsi que Louis XIV : « L’Etat, c’est moi ; » oui, partout où le pouvoir est un bénéfice, au lieu d’être une charge, le mot d’Etat implique une tyrannie. Mais dans le monde nouveau auquel les socialistes aspirent, l’Etat, c’est le peuple faisant lui-même ses affaires par ses délégués.

François Mitterrand : Oui, lorsque je vous dis qu’il s’agit de libérer, je voudrais ajouter un fait extrêmement précis, c’est que, il n’y a pas de socialisme sans la présence au pouvoir des représentants des travailleurs et des producteurs. Mais je n’ai peut-être pas dit l’essentiel voyez-vous. Il serait assez paradoxal, je pense que vous le penserez comme moi, de vouloir libérer l’homme en commençant d’abord par détruire les libertés. Je pense donc qu’il y a une union intime entre le socialisme et la liberté, et que tout ce qui commence par détruire les libertés acquises si péniblement depuis deux siècles par les Hommes dans notre société moderne, et complétées par les conquêtes sociales de ces cent dernières années, ce n’est pas du socialisme. Et à ce point de vue, les événements du mois de mai 68 à Paris et aussi à Prague, et aussi à Varsovie, et aussi à San Francisco et aussi à New York, c’est-à-dire à l’Est comme à l’Ouest, ont une portée incalculable. On peut admettre, et moi je l’admet, je le sens profondément, que si l’on était arrivé au bout de notre théorie, le socialisme a triomphé, nous avons amorcé le règne de nouvelles libertés.

Merci pour vos éclaircissements. Après avoir cerné ensemble ce qu’est le socialisme, diriez-vous que vous êtes socialiste ?

Pierre Leroux : Depuis quelques années, on s’est habitués à appeler socialistes tous les penseurs qui s’occupent de réformes sociales, tous ceux qui critiquent et réprouvent l’individualisme, tous ceux qui parlent , sous des termes différents, de providence sociale, et de la solidarité qui unit ensemble non seulement les membres d’un état, mais l’Espèce Humaine toute entière ; et, à ce titre, moi-même, qui ait toujours combattu le socialisme absolu, je suis aujourd’hui désigné comme socialiste. Je suis socialiste sans doute, mais dans le sens où je l’entends : je suis socialiste, si l’on veut entendre par socialisme, la Doctrine qui ne sacrifiera aucun des termes de la formule : Liberté, Fraternité, Égalité, Unité, mais qui les conciliera tous.

François Mitterrand : Est-ce que je suis un bon et un vrai socialiste ? J’imagine qu’au moment où je parle il y a des théoriciens sourcilleux qui pensent que je n’ai pas dit la moitié de ce qu’il fallait dire, et peut-être que la moitié que j’ai dite n’est pas excellente à leurs yeux. Après tout, ça m’est un peu égal, j’ai l’impression que le socialisme, libération, volonté et en même temps aspiration de l’être pour créer un monde meilleur, un peu de bonheur, cela vaut la peine de s’y consacrer. Et dans ce sens là, oui je crois pouvoir le dire très sincèrement, je me sens socialiste.

Léon Blum : Considérez les tâches qu’impose à l’humanité l’état présent du monde, et demandez-vous si c’est l’appétit égoïste du lucre qui peut nous mettre en état de les remplir. Le profit capitaliste, quoi qu’on fasse, ne sera jamais que l’apanage d’une oligarchie – je ne veux pas dire d’une élite – et l’humanité ne résoudra les problèmes de vie ou de mort posés devant elle par les circonstances, que grâce à l’effort concerté de tous les travailleurs. Elle ne les résoudra que si chaque travailleur détient en lui-même la claire conscience de consacrer son travail à l’intérêt propre, au lieu de l’offrir en tribut à cette oligarchie privilégiée.Irais-je du coté de l’avenir ou du côté du passé, du coté de l’iniquité ou du coté de l’égalité, du coté de l’égoïsme ou du coté de la fraternité ? Eh bien ! Je me range avec la justice, avec la vérité, avec la vie.

Louis Blanc :Quant à moi, dans l’examen de la manière dont j’ai conduit mon mandat, je répondrais que je suis radical et que je suis socialiste. Je suis radical parce que j’estime que, pour être véritablement résolus, les problèmes veulent être approfondis et qu’il faut aller à la racine d’un abus si l’on veut le détruire. Je suis socialiste, parce que les questions qui ont trait à l’art de gouverner les hommes et constituent la politique proprement dite ne sont ni les seules, niles plus urgentes à résoudre, et que l’étude des meilleures formes de gouvernement n’est rien, séparée de celle qui conduirait à introduire la justice et, à sa suite, le bien-être dans les rapports des gouvernés entre-eux.

Jean Jaurès :Dès que j’ai commencé à écrire dans les journaux et à parler à la Chambre, dès 1886, le socialisme me possédait tout entier, et j’en faisais profession. Je ne dis point cela pour combattre la légende qui fait de moi un centre-gauche converti, mais simplement parce que c’est la vérité. Mais il est vrai aussi que j’ai adhéré à l’idée socialiste et collectivité avant d’adhérer au Parti socialiste. Je m’imaginais que tous les républicains, en poussant à bout l’idée de République, devaient venir au socialisme. Et il me paraissait plus sage de ne pas créer un groupement socialiste distinct. C’était une illusion enfantine, et, ce que la vie m’a révélé, ce n’est point l’idée socialiste, c’est la nécessité du combat.

Entretien à suivre.

Richard Vacquer
Président de République VI.

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