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Penser plus loin : une alternative au décolonialisme AJ+ dans les Antilles françaises. 

Ces dernières années ont vu se développer, notamment dans les milieux universitaires, un discours décolonial issu de théories sociales américaines, déconnectées de la réalité et des luttes de terrain. Ce discours, qui fait la part-belle aux minorités et aux luttes sociétales, n’admet pas la dimension sociale et matérialiste des rapports de force post-coloniaux. Diffusée par des théoriciens comme Françoise Vergès ou Houria Bouteldja, et relayée par des médias comme AJ+, cette vision peut être déconstruite par une plus grande prise en compte des réalités sociales.

Nul ne peut entreprendre de défendre que les relations de subordination issues du monde colonial se seraient dissipées au profit d’une égalité stricte entre les anciens empires coloniaux et leurs colonies. Aujourd’hui encore subsistent des disparités fortes, culturelles, financières et sociales partiellement liées à l’exploitation terrestre et humaine de certaines régions du monde par les grandes puissances, et ce, que les anciennes colonies aient pris leur indépendance ou pas. Ainsi, la seule monnaie toujours battue en France n’est pas l’euro, pourtant devise nationale, mais le franc CFA, résidu monétaire de l’exploitation coloniale du continent africain. 

Ce constat est à l’origine des études décoloniales, prétextes à des pensées racialistes. Elles ont pris au cours des dernières décennies le chemin d’une pensée américanisée qui fait de la souffrance postcoloniale un fonds de commerce au détriment de toute réflexion globale et concrète sur la situation réelle des anciennes colonies, décomposant la lutte sociale en un archipel de combats marginaux . 

Par souci de clarté, car il faut prendre en compte les situations très différentes des anciennes colonies, l’exemple des Antilles françaises servira de base à la construction d’un discours décolonial alternatif. 

Les Antilles françaises : reines déculottées de la République.

Le collectif du 5 février, en tête de cortège d’une manifestation en Guadeloupe. Photo : RCI

Le 24 novembre 2008, suite à une hausse du prix du carburant, des blocages sont organisés à Cayenne et Saint-Laurent-Du-Maroni (Guyane française). Ce mouvement est à l’origine d’une grève très suivie sur tout le territoire, et ne tarde pas à s’étendre aux îles voisines. Le 20 janvier 2009, à l’appel du collectif Lyannaj Kont Pwofitasyon (Union contre l’exploitation outrancière, LKP), qui fédère quarante-huit organisations syndicales et associatives contre la cherté de la vie aux Antilles, la Guadeloupe entre dans la plus grande grève de son histoire récente. Elle est suivie dans la foulée par la Martinique, emmenée par le Kolectif 5 Févrié (K5F). Ces grèves, extraordinaires par leur ampleur et par les retombées médiatiques occasionnées, s’inscrivent pourtant dans une tradition de lutte sociale qui rythme la vie syndicale antillaise depuis la moitié du XX° siècle. Cet héritage marxiste et l’influence des organisations socialistes dans les territoires français des caraïbes, directement issues des luttes abolitionnistes et décoloniales, découlent d’une analyse matérialiste des rapports de classe au sein de la communauté antillaise. Au delà de la question raciale, les retombées de l’esclavagisme et du passé colonial de ces territoires sont économiques : c’est la “vie chère”. Plusieurs facteurs expliquent cette situation.

 

Alors que le premier traité d’abolition de l’esclavage, signé le 4 février 1794 par la Convention Nationale (sous l’impulsion de Danton), définit les propriétaires d’esclaves comme “traîtres à la Patrie”, la seconde abolition en 1848 est bien plus complaisante avec les colons. Son article 5 prévoit que “l’Assemblée nationale réglera la quotité de l’indemnité qui devra être accordée aux colons”. La volonté de certains, et notamment de Victor Schoelcher, député abolitionniste phare, de verser également une indemnité aux esclaves, est balayée, tout comme l’amendement du député Emiland Menand qui proposait une répartition à part égales de l’indemnité entre colons et esclaves. Ainsi, et malgré la liberté relative des esclaves, un fossé économique se crée et persiste toujours aujourd’hui. L’exemple le plus frappant se trouve en Martinique. En effet, l’île n’a pas connu la Révolution française, étant alors sous domination britannique, ni de facto la première abolition de l’esclavage. Ainsi, n’ayant, contrairement à leurs homologues guadeloupéens ou guyanais, pas été guillotinées, les familles de colons subsistent encore bien plus qu’ailleurs. Ces “blancs créoles”, “békés” ou “blanc-péyis”, comme on les appelle localement, bien qu’ils ne représentent que 1% de la population martiniquaise, possèdent toujours l’essentiel des terres cultivables, des moyens de production, ainsi que des grandes entreprise de distribution. Ils jouissent de connivences avec les autorités publiques qui ferment parfois les yeux sur leurs pratiques commerciales. Ainsi, la principale raison des prix pratiqués n’est pas l’importation, mais bien l’arbitrage financier de ces békés aux pleins-pouvoirs, qui bénéficient de largesses de l’Etat quant à leurs pratiques commerciales (Nous en parlions dans cet article. Ce fossé financier qui sépare les grands propriétaires industriels de leurs ouvriers, et qui aboutit à des rapports de domination directement issus de la période coloniale, sert de terrain fertiles à certains penseurs décoloniaux qui, confondant causes et conséquences, expliquent les inégalités perçues sous le seul prisme du racialisme. Toute hypothèse matérialiste est écartée de fait : la lutte des classes devient lutte des races, pour le plus grand bonheur d’intellectuels bourgeois qui se dédouanent ainsi de leur responsabilité de classe en refusant d’interpréter les conflits sociaux dans leur globalité. 

La souffrance des prolétaires noirs ne saurait être réduite à une simple dimension ethnique

Maximilien de Robespierre

La pensée décoloniale telle que présentée par Françoise Vergès, par exemple, qui refuse purement et simplement de “s’intégrer à la France blanche”, et se retrouve incapable de penser la période coloniale en terme de structures, condamne les populations à s’enfermer dans une dichotomie innéique entre les racisés, et les autres. La lutte contre le racisme occupe une place centrale dans les mouvements socialistes, et les militants universalistes, bien qu’ils ne soient pas sensibles à l’attrait des discours intersectionnels, ne tolèrent pas que des citoyens et citoyennes subissent systématiquement des discriminations liées à leur ethnie, et en font un sujet central dans la lutte pour l’égalité. Plutôt que de faire du racisme un prétexte divisionnaire, ils cherchent à comprendre les mécanismes qui y conduisent et à lutter contre leur existence. Dès lors, la souffrance des prolétaires noirs ne saurait être réduite à une simple dimension ethnique, et amoindrir le combat des militants abolitionnistes en ne prenant pas en considération la dimension marxiste de leurs engagements poserait un problème historique et philosophique quant à l’appréhension de la période. La vision classique des discours décoloniaux consisterait à dire que la République est, par essence, raciste. Pourtant, les révolutionnaires de 1789 étaient abolitionnistes, et c’est d’ailleurs sous le pouvoir républicain robespierriste qu’est aboli une première fois l’esclavage.

Trouver l’alternative pour lutter plus justement.

L’expérience du terrain appelle à un recul nécessaire quant aux rapports entretenus entre les anciennes colonies et leur métropole. Une alternative aux pensées décolonialistes telles que relayées par les médias comme AJ+ se dessine alors. Cette alternative, qui appelle au respect de tous et de chacun au profit d’une République inclusive et protectrice, où l’idéal républicain des Lumières permet à chaque citoyen de vivre correctement, s’appuie sur une vision matérialiste de la situation. Elle oppose à l’essentialisme intersectionnel une analyse universaliste qui devrait permettre d’éclairer sous un nouveau jour les rapports de force post-coloniaux.. Cherchant à penser au-delà des questions de racisme et d’intégration ethnique, l’objectif poursuivi est de permettre aux antillais d’obtenir un certain contrôle sur leurs moyens de production et de vente afin de retrouver une certaine autonomie financière, qui leur permette de sortir du système pécuniaire issu du règne post-colonial des békés, dans une quête d’une certaine forme de souveraineté. Traditionnellement, deux manières de pensée sont ici en présence. D’une part, il est défendu que les Antilles françaises sont parties intégrantes de la République et doivent évoluer dans un cadre tout à fait semblable à celui d’un département ou d’une région hexagonale. De l’autre, il est dit que ce même territoire doit bénéficier du statut d’indépendance totale afin d’exercer une souveraineté nationale qui leur reviendrait de fait. Le premier paradigme, très juridique, s’appuie sur la pure question du statut, mais omet, sciemment ou non, la dimension particulière, que ce soit géographiquement ou culturellement, des Antilles, qui ne leur permet pas la même intégration et implantation commerciale et sociale que les terres hexagonales à l’échelon national. Ainsi, cette première idéologie, que l’on pourrait définir comme issue d’une vision fermée de la Nation, n’apporte pas forcément de réponses ni ne dépigmente les relations entre les terres françaises des Caraïbes et Paris, traditionnellement complexes. Cependant, les atomes crochus, construits au fil de l’histoire, et les influences culturelles réciproques, associés à l’incapacité financière des territoires caribéens à maintenir un niveau de vie tel qu’actuel sous un régime d’indépendance, sont un obstacle à l’appréhension comme une solution viable, du moins dans l’immédiat, la création d’une souveraineté nationale à l’échelle antillaise. 

On assiste à la construction d’un discours d’appartenance nationale basé sur le consentement mutuel des individus à s’unir en un tout souverain

Ernest Renan

Ainsi, les théories racialistes de la décolonisation, les velléités d’indépendance mais aussi l’état d’esprit post-colonial d’assimilation stricto sensu à la Nation au sens éthéré et traditionaliste du terme se retrouvent confrontées à des discours contradictoires lorsqu’il s’agit d’en théoriser l’application concrète aux Antilles françaises, et les rapports de forces complexes qui parcourent ces discours ne permettent pas d’en distinguer un. Une solution à ce débat sans fin pourrait être de penser plus loin et tenter de dégager des concepts trop peu écoutés et véhiculés dans la définition de la Nation. Fuir ce mot et son sens profond, comportement symptomatique d’une certaine mouvance de la gauche décoloniale, n’est pas occulter la réalité sociale à laquelle il renvoie.  En 1882, face aux étudiants de la Sorbonne, le philosophe Ernest Renan déclare : “Une Nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai  dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis.”. Au contraire de la vision essentialiste de la Nation, à l’origine à la fois des thèses xénophobes, mais également de certaines théories décoloniales, qui font valoir la pureté d’un patrimoine commun fondé sur la langue, la culture, la religion, voire l’ethnie, la vision de Renan, si elle n’exclut pas l’importance culturelle du passé, repose sur une dimension contractuelle. Indissociable philosophiquement du Contrat Social de Rousseau, on assiste à la construction d’un discours d’appartenance nationale basé sur le consentement mutuel des individus à s’unir en un tout souverain. Appliquer ces principes à la situation des Antilles se révèle une alternative envisageable aux discours décoloniaux “classiques”. Mettre fin aux inégalités dans la région pourrait ainsi reposer sur la prise en compte de la dimension structurelle de la situation post-coloniale au delà de la dimension sociétale, et la souveraineté populaire s’appliquerait partout, ainsi que les notions de liberté, d’égalité et de volonté générale fondant le discours de Rousseau. Si cette vision ne peut essentiellement pas être partagée par certaines mouvances de la gauche radicale rompues au discours sociétal, nombreux sont les acteurs politiques et universitaires qui s’en emparent et réfléchissent à ce sujet, assurément complexe. Les faits sociaux issus des rapports de force post-coloniaux, qui sont profondément une affaire de ressentis, méritent d’être considérés par l’ensemble des forces en présence et ne peuvent être résolus que par la réflexion commune et le débat.

Sacha Mokritzky.

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire.Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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