Culture

Picasso, le communisme et la Paix.

Le point commun entre Pablo Picasso et le McDonald est qu’on en trouve un peu partout sur la planète. La différence entre Pablo Picasso et le McDonald est que Picasso était communiste. En effet, que cela soit au musée d’Orsay à Paris, au Palazzo Reale de Milan, au musée Picasso de Malaga, dans les villes de Barcelone, Marseille ou  New-York, et dans de nombreux autres endroits du globe encore, en 2018, on ne pouvait pas louper le peintre andalou, qu’on ne serait pas surpris de voir bientôt exposé aux îles Tonga ou en Terre Adélie. Ce peintre monde, qui ne fut pas un voyageur obsédé, ne quittant jamais vraiment l’Europe et ne s’éloignant pas non plus trop du midi de la France, de l’Espagne et surtout de Paris, est pourtant un incontournable de l’esprit universel.

                                                 

Lorsqu’il s’installe définitivement à Montmartre en 1904, reprenant l’atelier du Bateau-Lavoir de son compatriote Paco Durrio, Picasso n’a que vingt-trois ans. Né à Malaga en Andalousie, passé par Madrid et surtout Barcelone, le peintre prodige rejoint alors pour le meilleur l’auto-proclamée commune libre de Montmartre, lieu de toutes les extravagances mais surtout de toutes les tentatives artistiques. A l’époque où Picasso y emménage, le village des moulins s’est déjà fait une réputation un peu partout en Europe : celle de poudrière révolutionnaire qu’il a acquise au prix du sang en 1870, celui de Louise Michel et des Communards morts sur les barricades. Ses loyers réduits et ses cabarets dansants en font le lieu privilégié des canailles et des fêtards, des marginaux et des génies, des anarchistes et des mystiques. Au 12 de la rue Cortot, Léon Bloy expie alors l’encre de deux-mille pieuvres pour fusiller en ligne le Tout-Paris littéraire ou s’extasier sur l’apparition de la Vierge de Notre-Dame de Salette. Au 6 rue Cortot, Eric Satie compose ses Vexations en réaction au refus de Suzanne Valadon de l’épouser. Toulouse-Lautrec et Degas se retrouvent également chez elle, pour diverses raisons, artistiques et charnelles, quand ils ne se croisent pas au Moulin Rouge. Ce fameux Moulin Rouge qui est l’une des premières découvertes de Picasso à Paris et objet de croquis pris sur le vifs. Le Moulin Rouge encore où Casagemas, son ami catalan,  se suicide pour une danseuse volage du cabaret, ce qui provoque, selon le maître, le début de ce que l’on nomme aujourd’hui sa période bleue. C’est aussi à Montmartre qu’il rencontre sa première femme et muse, Fernande Olivier, qui l’inspirera pour les toiles de sa période rose. Il y côtoie également André Derain, Max Jacob, Guillaume Apollinaire, Henri Matisse – visiteur sérieux et quelque peu jaloux de son génie précoce – Kees Van Dongen, Amedeo Modigliani, Maurice Utrillo et bien d’autres encore.             

“Picasso se sait capable de révolutionner la peinture. Son emménagement à Montmartre n’a rien d’un hasard de vie ou d’une fantaisie : il y sent le foyer d’une révolution artistique”          

Dans ce climat d’émulation nourri par l’esprit révolutionnaire du temps, Picasso renoue avec l’atmosphère entrevue à Barcelone dans les cercles anarchistes du Quat’Gats, célèbre pastiche du Chat Noir de Rodolphe Salis. A Montmartre, son génie inné entre en résonance avec une modernité violente, prémisse d’une mue brutale du monde. Pourtant, rien dans le quartier bucolique du Lapin Agile, des guinguettes et d’autres vestiges d’un XIXe siècle crépusculaire, ne laisse présager que la nuit sera bientôt d’acier, les étoiles couleurs de feux et l’aurore naissante rouge sang, et que l’humanité se réveillera dans son nouveau siècle avec dans la bouche un goût de mort. La Grande Guerre éclatera pourtant dix ans après l’arrivée de Picasso au Bateau-Lavoir.                                                  

En attendant, c’est son art qui angoisse l’homme. Conscient de son génie depuis ses premières esquisses sur la poussière de la Plaza de la Merced de Malaga, Picasso se sait capable de révolutionner la peinture. Son emménagement à Montmartre n’a rien d’un hasard de vie ou d’une fantaisie : il y sent le foyer d’une révolution artistique. C’est d’ailleurs là qu’il y apprendra tout ce que le morne classicisme espagnol de l’Ecole des Beaux-arts de Madrid n’aurait pu lui inculquer.

 

Déshabiller le monde

Dès ses premières œuvres, notamment dans son chef-d’oeuvre exécuté à l’âge de seize-ans Science et charité, Picasso est emprunt d’une noirceur vis-à-vis de la réalité humaine qui ne le quittera jamais. Conscient de la laideur d’un monde qu’il veut comprendre en le mettant à nu, il le déshabille par deux voies : l’une plastique, l’autre par les sujets de la vie de tous les jours qu’il représente. Ces expérimentations tendent à déstructurer les formes dans le but de les rendre visibles dans leur essence la plus pure, synthétique aussi : ce sera la révolution cubiste qui éclate en 1907, encore au Bateau-Lavoir, avec la toile synthèse qui bouleverse l’art moderne : Les Demoiselles d’Avignon.

Cette œuvre, mal accueillie à ses débuts, condense toutes les expérimentations picturales de Picasso : le rose, le bleu, la déconstruction des corps, la synthèse des mouvements, la dynamique, le rythme, mais aussi, le thème : illustrant un bordel, la toile comportait dans l’idée initiale un crâne, memento mori rappelant l’obsession de Picasso envers la mort, qu’il associe aux lieux morbides des bordels qu’il fréquentait, et de la vie souillée par la laideur de la réalité. Il y exprime une forme de violence qui ne peut être détachée de son génie qui capte, broie, digère puis réinvente la réalité pour en extraire son vrai caractère, pour exorciser les fantômes qui la hantent, pour révéler ses déformations invisibles et ses folies silencieuses.

Mais le temps de la guerre brise les élans d’avant-garde et Picasso l’Espagnol, qui ne participe donc pas au conflit, voit Braque ou Apollinaire, et tant d’autres, aller se battre et pour certains être gravement blessés aux combats. A l’arrière, sa vie continue et son œuvre évolue, sans faire pour autant références aux massacres et à l’époque troublée. A la fin de la guerre, Picasso initiera un retour à l’ordre salvateur, après quatre années de désordre criminel. Mais l’heure de l’engagement n’est pas encore venue.

 

Finies les années folles

Passée la Grande Guerre, finies les années folles. Années trente, les Surréalistes que Picasso fréquentait autrefois se sont déjà fracturés, avant de s’éparpiller un peu partout, semant dans l’art mondial leurs théories rêveuses et révolutionnaires. Car ces loufoques, ces extravagants, ces érudits marginaux, qui choquent par leurs frasques le vieux monde du XIXe siècle mourant, ont pour la plupart fait un choix sérieux : celui d’accompagner la révolution socialiste mondiale. Ainsi Breton, Aragon ou Eluard s’engagent sur la voie d’une lutte non seulement artistique, mais politique. C’est le temps des Ligues, pas encore des procès de Moscou, bientôt du Front Pop’. Une odeur de déflagration mondiale, idéologique, s’insinue dans l’air du temps déjà vicié par le crash de 29 ou la prise de pouvoir en Allemagne du peintre raté que Gabriele d’Annunzio décrit en 1934 dans une lettre à Mussolini comme un “clown féroce”.

Resté à l’écart des combats politiques du tournant du siècle, l’Espagnol est pourtant convoité par différents protagonistes politisés des milieux intellectuels parisiens. Le premier pas est franchi en 1936 lorsque la République espagnole le nomme à distance directeur du Prado, ce que Pablo Picasso accepte. C’est son acte de naissance politique. Mais à l’orée de la Guerre civile espagnole, Picasso prend conscience que son art n’est pas suffisant pour modeler le monde selon ses intuitions : il est trop universel pour se suffire de son atelier ou des galeries où il expose.

Pablo Picasso, Guernica, 1937, huile sur toile, Madrid, Museo Reina Sofia

Période trouble, donc, autant dans la vie politique mondiale que dans l’art de Picasso. Pour le peintre andalou, c’est l’heure du rapprochement avec Paul Eluard. Quand le poète surréaliste et communiste écrit le texte engagé Novembre 36, Picasso, lui, grave sa bande dessinée Sueno y mentira de Franco.  Eluard et Picasso ont alors des contacts quasi-permanents. Le 26 avril 1937, l’histoire s’accélère. Les nazis venus s’échauffer en Espagne à l’approche du futur conflit mondial, bombardent le village basque de Guernica, le jour du marché. Du 1er mai au 4 juin 1937, un Picasso révolté élabore et peint l’un des tableaux désormais les plus célèbres du monde : Guernica.

 

Couleurs de nuit

Couleurs de nuit, bruits affolés des animaux, sifflements des bombes, femme au fanal qui porte la lumière, dernière étincelle, révolte de vie, bientôt éteinte dans l’obscurité de la mort, rationalité des conflits : c’est toute l’absurdité de l’humaine condition qu’exprime Guernica, celle des mortels qui assassinent, celle des hécatombes qui n’honorent aucun dieu. Les dirigeants républicains espagnols d’alors, ainsi que d’autres communistes, parmi lesquels Louis Aragon, trouvent pourtant Guernica non-conforme à l’esprit du socialisme, bien avant les « recommandations » de Jdanov des années 50.

Cette œuvre plastiquement révolutionnaire est pourtant le second acte de naissance politique de Picasso. Un acte qui bouleverse son art, et donc sa vie. Pendant son travail sur Guernica, il déclare ainsi :« La guerre d’Espagne est la bataille de la réaction contre le peuple, contre la liberté. Toute ma vie d’artiste n’a été qu’une lutte continuelle contre la réaction et la mort de l’art. Dans le panneau auquel je travaille et que j’appellerai Guernica, j’exprime clairement mon horreur de la caste militaire qui a fait sombrer l’Espagne dans un océan de douleur et de mort. »

                                                                   

Seul face à ses démons

De 1939 à 1944, Picasso vit une situation de moyenne clandestinité. N’ayant pas à souffrir d’origines sémites comme son ami de toujours Max Jacob, qui meurt dans le camp de Drancy en 1944, et ayant le bras long dans la capitale, il continue à vivre rue des Grands-Augustins, dans l’atelier où il avait conçu et peint auparavant Guernica. Pendant l’Occupation, son art se fait monstrueux, morbide. Il multiplie les peintures effrayantes et angoissées : Trois têtes de mouton, Pêche de nuit à Antibes, Nature morte au crâne de taureau, L’Aubade ou encore la magnifique Dora à la blouse rayée. En 1943, Tête de mort et cruche ou Femme au corsage rayé (encore) démontrent l’obsession pour ces thèmes en cette période troublée où l’enfermement le laisse face à ses démons. En 1944 et alors que Paris est libéré, Picasso adhère, enfin pourrait-on dire, au Parti communiste français. Le 5 octobre 1944, l’Humanité consacre la moitié de sa Une à l’adhésion au parti de ce mythe vivant de l’art. Le 29 octobre, l’Humanité toujours, reprenant l’entretien de Picasso avec un magazine américain, le cite :

Dessin exécuté pour le 70e anniversaire de Staline : il fut jugé irrespectueux par les officiels du PCF

« Mon adhésion au Parti communiste est la suite logique de toute ma vie, de toute mon œuvre. Car, je suis fier de le dire, je n’ai jamais considéré la peinture comme un art de simple agrément, de distraction ; j’ai voulu, par le dessin et la couleur, puisque c’étaient là mes armes, pénétrer toujours plus avant dans la connaissance des hommes et du monde afin que cette connaissance nous libère tous chaque jour davantage ; j’ai essayé de dire, à ma façon, ce que je considérais comme le plus vrai, le plus juste, le meilleur, et c’était naturellement toujours le plus beau, les plus grands artistes le savent bien. Oui, j’ai conscience d’avoir toujours lutté par ma peinture en véritable révolutionnaire. Mais j’ai compris maintenant que cela même ne suffit pas ; ces années d’oppression terrible m’ont démontré que je devais non seulement combattre par mon art, mais de tout moi-même. (…) En attendant que l’Espagne puisse enfin m’accueillir, le Parti communiste français m’a ouvert les bras, j’y ai trouvé tous ceux que j’estime le plus, les plus grands savants, les plus grands poètes et tous ces visages d’insurgés parisiens si beaux, que j’ai vus pendant les journées d’août. Je suis de nouveau parmi mes frères. »

 

 

La Guerre et la Paix    

A partir de cette adhésion,  la vie aux mille visages du génie polymorphe prend un nouveau tournant – encore un ! Il demeure jusqu’à sa mort membre du PCF, tout en vivant son espoir communiste de manière très particulière. Loin des conceptions anti-staliniennes d’André Breton ou de l’engagement total de Louis Aragon, Picasso reste un fidèle de la cause tout en demeurant attaché à l’universalisme de son art. De son adhésion en 1944 aux années 50 et jusque dans les années 60, il participe de bon gré aux mouvements politiques associés au PCF. Il demeure cependant le vilain petit canard du parti. Ses liens d’amitié avec Maurice Thorez, dont il croque le portrait à plusieurs reprises, l’éloignent cependant de toute marginalisation concrète. Dès l’été 1948, il participe au Mouvement pour la Paix et contribue activement au congrès de Wroclaw, en Pologne, qui signe le départ du mouvement. Ennuyé par les litanies bêtifiantes des communistes les plus fervents, il fait scandale lors du fameux congrès en se mettant torse nu en pleine réunion des cadres. C’est lors du même voyage qu’il visite Auschwitz; une expérience traumatique qui l’amènera à confier à son ami Pierre Daix, lui-même rescapé de Mathausen :« Dire qu’autrefois, les peintres croyaient qu’ils pouvaient peindre Le Massacre des Innocents. »

Celui qui définit alors le mieux – peut-être malgré lui – l’engagement de Picasso est Auguste Lecoeur, alors secrétaire à l’organisation du PCF. Il l’oppose au peintre communiste et réaliste Fougeron qu’il dit « se battre à son créneau de communiste » tandis que Picasso, selon lui, « se bat à son créneau de partisan de la paix ».

Pablo Picasso, Portrait de Staline, 1953, fusain, perdu

En 1951, alors que la guerre de Corée bat son plein, Picasso exécute la saisissante toile Le Massacre de Corée, qui reprend très certainement le Tres de Mayo de son compatriote Francisco de Goya. Deux ans plus tard, le 6 mars 1953, un jour après la mort de Staline, Picasso reçoit un télégramme d’Aragon : « Staline est mort. Fais ce que tu veux »

Ce portrait, publié dans Les Lettres françaises par Aragon fait polémique: les idolâtres du Père des peuples soviétiques le jugent insultant.  L’Humanité se fend même d’un communiqué pour le condamner, lequel déclare que  « le Secrétariat du Parti communiste français désapprouve catégoriquement la publication dans Les Lettres françaises du 12 mars du portrait du grand  Staline par le camarade Picasso.” Malgré ce rappel à l’ordre, Picasso ne regrette rien, et commente : « J’ai apporté des fleurs à l’enterrement. Mon bouquet n’a pas plu. C’est toujours comme ça dans les familles. » L’Humanité finira tout de même par publier le portrait de Picasso en 1983, pour les trente ans de la mort de Staline, tout en y joignant une légende s’excusant du communiqué d’autrefois.

Massacre de Corée

Le Massacre de Corée ou le très décrié Portrait de Staline sont tous les deux exécutés dans la petite ville de potiers Vallauris, proche de Mougins, dans le sud de la France. Pourtant, à Vallauris, sa plus grande œuvre n’est ni la plus polémique, ni la plus liée à l’actualité. Le visiteur la trouve dans une petite grotte où Picasso choisit de domicilier son temple de la Paix, belle chapelle profane où, sur deux murs qui se font face, sont représentés la Guerre et la Paix. Il a alors 71 ans,  et cette oeuvre constitue peut-être l’acmé de son engagement en faveur de cet universel désir de paix, intemporel, antique et à la fois moderne, qui l’anime. Éminemment religieuse, truffée de références en tous genres (des mythologies et des spiritualités grecques ou chrétiennes en passant par l’histoire de l’art, de Poussin à Manet), cette chapelle incarne à elle seule le génie créateur de Picasso, sa capacité à représenter le clair-obscur de l’humanité et de son histoire présente, passée et peut-être surtout future. Lui qui sut montrer si bien, d’un doigt d’enfant qui pointe l’absolu d’un détail ou l’absurde d’une loi, la mort qui défit la vie, l’ombre qui brime la lumière, et la violence d’aimer qui jamais ne se transforme en tendresse de haïr : voilà ces deux pans de l’humanité qui s’opposent dans ce temple, se regardent même, s’observent, s’affrontent peut-être ; ces deux pans de l’histoire humaine, réunis dans l’abside de cette chapelle. Voici quatre humains, un noir, un jaune, un rouge et un blanc, sur un fond bleu ciel, qui se donnent la main, tout en tenant à bout de bras, de l’autre main, un soleil blanc qu’encercle l’oiseau que Noé vit arriver le soir avec un rameau tout frais d’olivier dans le bec, afin d’annoncer la paix sur la Terre : la colombe.

Ernst Jünger, qui rendit visite à Picasso dans son atelier des Grands-Augustins pendant l’Occupation, alors que l’écrivain allemand portait l’uniforme de la Wehrmacht, raconta plus tard à Bernard Pivot dans l’émission Apostrophes, l’anecdote suivante :
« Il me faisait une impression tout à fait magique. Il n’y a que deux hommes qui m’ont fait cette impression : Heidegger et Picasso. Nous avons fait la conversation tout l’après-midi. »

Et Bernard Pivot de citer un passage du Second journal parisien d’Ernst Jünger :

« A nous deux, tels que nous voilà assis ici, nous négocierions la paix cette après-midi même : ce soir les Hommes pourraient dîner heureux. »

 

Article réalisé par Lucas Leroy.

Rédaction

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