Après des succès initiaux certains, les mouvements antisystème Podemos et La France insoumise se voient contraints de s’interroger sur la pertinence de leur stratégie politique afin d’espérer gagner les élections. De l’utilisation assumée du populisme au retour de l’hypothèse de l’union de la gauche, les deux forces suivent une évolution similaire, ponctuée des mêmes doutes et des mêmes échecs. La stratégie populiste est-elle vraiment à jeter à la poubelle?

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Qui a lu Vingt mille lieues sous les mers garde en mémoire la scène où l’équipage du Nautilus doit affronter le maelström, un rare et puissant tourbillon qui se forme sur une étendue d’eau et qui engloutit tout ce qui se trouve à proximité. En étudiant les récents mouvements politiques La France insoumise et Podemos (Espagne), il est frappant de constater qu’ils semblent être pareillement attirés par une sorte de maelström intellectuel récurrent, presque génétique : la question stratégique.

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De la dynamique au plafond

Nés dans le sillage de la crise de 2008 et la décomposition des structures politiques traditionnelles, Podemos et la France insoumise partagent de nombreux points communs, à commencer par leur ancrage idéologique. Tous deux ambitionnent de porter une alternative à la société néolibérale en défendant la justice sociale, la centralité de la question écologique et une rénovation démocratique.

Les deux mouvements sont également proches par la stratégie politique qu’ils élaborent en vue de gagner les élections. Puisant dans les écrits des philosophes argentins Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, Podemos et la France insoumise se revendiquent du populisme de gauche. Cette option stratégique part du constat qu’il y a un décalage entre les attentes des citoyens et les actions des dirigeants. La gauche et la droite ne forment plus deux alternatives distinctes, mais partagent globalement une même vision de la direction que doit prendre la société. Il convient alors de construire de nouveaux clivages, de rassembler largement le peuple autour d’un discours s’appuyant sur un récit, des symboles et des codes neufs, différents, qui permettent d’occuper une certaine centralité dans la vie politique, de devenir incontournables dans les débats et d’obliger les autres forces à se positionner par rapport à soi. L’un des buts de cette stratégie est la conquête de l’hégémonie culturelle et la transformation progressive du sens commun de la population.

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« La stratégie populiste permet à Podemos et LFI de dépasser le poids électoral et culturel traditionnel de la gauche radicale »

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D’abord Podemos (créé en 2014) puis la France insoumise (créée en 2016) optent pour cette grille de lecture et construisent un discours opposant « le peuple » et « la caste », « les gens » et « l’oligarchie ». Cette stratégie leur permet non seulement d’occuper un espace politique significatif, mais aussi de dépasser le poids électoral et culturel traditionnel de la gauche radicale. Podemos, notamment, tutoie un temps les 30% dans les sondages et la place de 1er parti politique du pays. Rangeant les drapeaux rouges, l’Internationale, le poing levé et tous les symboles se référant à la culture communiste, les dirigeants de Podemos n’hésitent pas à parler de « patrie », « d’ordre » ou « d’autorité » tandis que la France insoumise pose comme ligne directrice : « il ne s’agit pas de rassembler la gauche, mais de fédérer le peuple ». Par cette stratégie, Podemos obtient plusieurs succès électoraux aux élections locales espagnoles de 2015 et conquiert plusieurs grandes villes.

Malgré une dynamique incontestable, le but fixé est néanmoins manqué. Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise terminent 4ème aux élections présidentielles (19,56%) et législatives (11,03%) de 2017 tandis que Podemos se contente de la 3ème place aux élections générales espagnoles de décembre 2015 à 20,68%, derrière le PP (équivalent de Les Républicains) et le PSOE (parti socialiste). Avec cet échec (relatif) surviennent les doutes. Et si le populisme de gauche montrait là ses limites ?

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Le retour du dilemme : populisme ou union de la gauche ?

1)      Podemos : comment prendre d’assaut le ciel ?

A l’issue des élections, Podemos refuse de soutenir le PSOE pour renverser le gouvernement de Rajoy (PP), qui gouverne encore quelques mois avant de nouvelles élections en juin 2016. Pablo Iglesias, le leader de Podemos, voyant qu’il lui a manqué 300 000 voix en 2015 pour passer devant le PSOE, choisit de s’allier au parti communiste Izquierda Unida (IU), au grand dam des défenseurs de la stratégie populiste (dont son bras droit Iñigo Errejon), qui considèrent que cette alliance risque de repositionner Podemos comme un parti « de gauche » et de lui faire perdre une partie de son électorat. Le résultat des élections du 26 juin 2016 semblent leur donner raison : Podemos échoue, demeure à la 3ème place derrière le PSOE et perd 1 million de voix en cumulant les scores de Podemos et IU de 2015. 800 000 électeurs de Podemos de 2015 s’abstiennent aux élections de 2016.

Cette fois, Podemos soutient le PSOE pour renverser le gouvernement de Rajoy affecté par des affaires de corruption. Mais le parti d’Iglesias a perdu le contrôle de l’agenda politique et apparaît de plus en plus comme une force à gauche de la gauche dominée par un PSOE revigoré. Iglesias entend pourtant peser sur le PSOE pour lui imposer une politique en faveur de la justice sociale.

Un autre événement vient bouleverser les équilibres politiques. La crise catalane réveille de vieilles fractures dans le pays et Podemos peine à avoir un discours audible, apparaissant comme un soutien aux indépendantistes. Un autre parti, Ciudadanos (équivalent de En Marche), adopte un discours de fermeté et de défense de l’unité de la patrie. Le résultat de la séquence se retrouve aux élections régionales d’Andalousie de décembre 2018 : Podemos perd 5 points et voit la moitié de son électorat partir dans l’abstention. La droite se recompose : le PP s’effrite face à la montée de Ciudadanos (+ 9 points) et à l’émergence sur la scène politique d’un parti d’extrême-droite, Vox. Une nouvelle dynamique électorale s’enclenche : Podemos décroche de plus en plus dans les intentions de vote, au point de voir dans les derniers sondages son score se rapprocher de celui de Vox.

Incapable de faire voter un budget pour 2019, le gouvernement socialiste convoque de nouvelles élections générales pour le 28 avril 2019. L’intention du PSOE est de profiter de l’image positive dont bénéficie le Premier ministre actuel, Pedro Sanchez, pour attirer une partie suffisante de l’électorat Podemos. Les sondages semblent confirmer la pertinence de cette stratégie.

Face à ces échecs, Podemos se déchire en interne. Pablo Iglesias adopte un positionnement de plus en plus proche d’une ligne traditionnelle d’union de la gauche et s’apparente à l’attitude qu’avait IU en 2004 face au gouvernement socialiste de l’époque : peser à la gauche du PSOE. Ce revirement est acté lors du Congrès Vistalegre II en février 2017, face à une motion portée par Iñigo Errejon. Les désaccords entre les deux hommes se multiplient sur plusieurs questions :

  • L’attitude face au PSOE : Errejon n’est pas contre une alliance avec le PSOE, et a même regretté que Podemos s’oppose au renversement du gouvernement de Rajoy en 2015, car le parti serait alors apparu comme la force qui a éjecté le PP du pouvoir. Errejon est pour adopter une « concurrence vertueuse » (1) avec le PSOE et éviter deux pièges : 1) apparaître comme un « nain gauchiste fâché » toujours mécontent du PSOE alors que l’optimisme revient en Espagne et 2) apparaître comme l’assistant subalterne du PSOE
  • L’attitude face à Ciudadanos : tandis que Pablo Iglesias range Ciudadanos comme une copie du PP et le qualifie de « parti bourgeois », Errejon craint que cela n’entraîne une relatéralisation du débat sur un clivage purement gauche/droite et préfère disputer à Ciudadanos l’image de force novatrice
  • L’attitude face à Vox : alors que les dirigeants de Podemos ont qualifié ce parti de « fasciste » au lendemain des élections andalouses, Errejon estime qu’il n’est pas possible de se contenter d’un réflexe moralisateur face à cette nouvelle donne stratégique

De plus en plus marginalisé au sein du parti, Iñigo Errejon veut créer un électrochoc et lance, avec la maire de Madrid Manuela Carmena, une campagne en binôme en vue des élections municipales et régionales de 2019. Cette initiative est mal perçue par les dirigeants de Podemos et Pablo Iglesias annonce dans un post Facebook qu’il considère qu’Errejon est désormais en dehors du parti. En conséquence, une liste de Podemos se présentera face à lui.

2)      La France insoumise : comment incarner l’alternative après la présidentielle ?

La France insoumise semble profiter de sa dynamique des présidentielles dans un premier temps, s’installant comme la 1ère force d’opposition à Emmanuel Macron face au FN, à LR et au PS. Mais cette centralité oppositionnelle ne se traduit pas électoralement. Aux élections législatives partielles de 2017 et 2018, la France insoumise ne capitalise pas sur le rejet grandissant du Président Macron.

Là aussi, les doutes s’installent et les débats internes se multiplient. Deux lignes s’affrontent : l’une prône le maintien et l’approfondissement de la stratégie populiste initiée avec succès en 2017, tandis que l’autre préfère davantage s’appuyer sur le dialogue avec les forces de gauche. Tandis que les tenants de la stratégie populiste estiment que l’obtention d’une majorité populaire nécessite d’aller chercher les réserves de voix là où elles sont (les abstentionnistes, les électeurs ne se sentant ni de gauche ni de droite et les classes populaires dont une bonne partie votent pour le FN), les défenseurs d’une stratégie d’union de la gauche pointent le risque supposé que le discours populiste ne vienne à trop brouiller les frontières et à épouser la grille de lecture du FN.

Officiellement, la France insoumise maintient une stratégie populiste. Ainsi, face à la députée LFI Clémentine Autain qui, dans une interview à Politis en février 2018, appuie pour davantage de dialogue avec les partis de gauche, Jean-Luc Mélenchon répond par le refus de « la soupe aux logos » et critique la « tambouille » des accords d’appareil. Toutefois, un revirement progressif s’installe à partir de juin 2018. Jean-Luc Mélenchon lance un appel au dialogue à Benoît Hamon et se rapproche de l’aile gauche du PS. Il se démarque en août 2018 de Djordje Kuzmanovic, porte-parole de la France insoumise et l’une des figures de la stratégie populiste, sur la question de l’immigration. Lors des Universités d’été de « Nos Causes communes », le mouvement lancé par le représentant de l’aile gauche du PS Emmanuel Maurel, Mélenchon déclare : « Que finisse cette longue solitude pour moi d’avoir été séparé de ma famille intellectuelle et affective […]. Mes amis, vous me manquez. » Quelques semaines plus tard, le mouvement de Maurel quitte le PS, rejoint la France insoumise et, avec le MRC (Mouvement Républicain et Citoyen), obtient plusieurs places sur la liste des candidats aux élections européennes.

En parallèle, les tenants de la ligne populiste sont écartés de la liste pour divers motifs. Kuzmanovic décide de quitter le mouvement, dénonçant un changement stratégique. François Cocq préfère demeurer au sein de la France insoumise jusqu’en janvier 2019 où on apprend, par un tweet de Jean-Luc Mélenchon, que Cocq a été « banni » du mouvement. Un SMS de Mélenchon rendu public dépeint Cocq et Kuzmanovic comme formant une « tendance nationale identitaire », un qualificatif utilisé par les détracteurs de la ligne populiste.

Les dirigeants de la France insoumise semblent donc avoir opéré un revirement, Manuel Bompard, 2ème sur la liste, parlant sur France Info le 24 août 2018 de « changement stratégique ». François Cocq rapporte également dans une note de blog que lors d’un discours au Congrès du Parti de Gauche en juin 2018, Mélenchon aurait annoncé ce virage : « Plus vite nous aurons repris le leadership à gauche, plus vite nous pourrons réemployer le mot gauche ». Ces paroles concordent avec le fait que Mélenchon qualifie de plus en plus Emmanuel Macron comme le « chef de la droite ». Le choix de Manon Aubry comme tête de liste pour les européennes semble également confirmer ce nouveau positionnement : son profil idéologico-politique et son étiquette « société civile » se rapprochent davantage des codes et symboles utilisés par EELV et la gauche.

Le discours de la France insoumise évolue également sur certaines questions programmatiques sources de tensions à gauche, notamment sur la question de l’Union européenne. Ainsi, la stratégie du plan A/plan B, résumée aux présidentielles par « L’Union européenne, on la change ou on la quitte » et détaillée dans une fiche argumentaire (2), est de plus en plus atténuée dans sa présentation. Manon Aubry déclare sur la matinale de France Inter le 18 décembre 2018 : « Le plan B, c’est d’instaurer un rapport de force pour renégocier les traités ». Le programme de LFI pour les européennes délaisse la formule « L’Union européenne, on la change ou on la quitte » alors qu’elle apparaissait dans une 1ère version amendable du programme.

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« Le discours de LFI navigue entre deux eaux, ce qui ne peut que la conduire à s’enfermer dans des contradictions de plus en plus intenables »

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Le revirement reste flou. Ainsi, Mélenchon a apporté un soutien appuyé à une figure des Gilets jaunes, Eric Drouet, dont le positionnement politique est critiqué par de nombreux responsables de gauche. Le discours de la France insoumise navigue entre deux eaux, ce qui ne peut que la conduire à s’enfermer dans des contradictions de plus en plus intenables : soutenir les gilets jaunes mais être réservé sur une liste issue du mouvement aux européennes, développer un discours dégagiste mais se rapprocher de l’aile gauche du PS et de partis traditionnels… L’interview que Jean-Luc Mélenchon donne à Libération le 23 avril 2019 est emblématique de cette ambivalence, mêlant volonté de “fédérer le peuple” et appel au PS à rompre avec la social-démocratie allemande pour construire ensemble un “Front populaire nouvelle manière”.

Ces fluctuations ne sont pas sans conséquences sur les intentions de vote. Elles pèsent sur la visibilité et la clarté du message politique. Ainsi, entre juillet-août 2018 et avril 2019, la France insoumise perd de 6 à 7 points d’intentions de vote. Le FN, devenu entretemps RN, semble au contraire jouir d’une dynamique certaine face aux difficultés d’Emmanuel Macron. Ainsi, alors que la grille de lecture “dégagiste” de Mélenchon se confirme, la France insoumise n’en profite pas. Les derniers sondages en vue des élections européennes indiquent même qu’elle pourrait être dépassée par EELV.

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Désillusions, institutionnalisation et vieux démons

Comment analyser la situation et les débats qui traversent ces deux mouvements ? S’il ne faut pas évacuer l’effet négatif produit par les affaires surmédiatisées qui ont affecté Podemos et la France insoumise, on ne peut pas s’en contenter non plus.

Les chutes d’intentions de vote sont dues à la démobilisation de leurs électorats respectifs, qui se réfugient pour une grande part vers l’abstention et non vers un autre parti. Ainsi, pour les élections européennes de 2019, un sondage Opinionway indique que 57% des électeurs de Mélenchon de 2017 vont s’abstenir, soit une proportion plus importante que pour les autres forces politiques. Il en va de même pour Podemos : une part croissante de ses électeurs initiaux se dirige vers l’abstention et 30 à 40% des anciens électeurs d’IU ne votent pas pour la coalition formée par les deux partis.

La désillusion est l’un des moteurs de cette démobilisation, si ce n’est le seul. Les deux mouvements se révèlent de plus en plus incapables de donner l’image de partis pour qui « ça vaut la peine de se déplacer ». La centralité qu’ils ont pu occuper un temps leur échappe désormais, au profit d’autres forces concurrentes que ce soit de nouveaux mouvements néolibéraux (En Marche, Ciudadanos) ou de partis d’extrême droite (RN, Vox). D’où vient cette perte de contrôle de l’agenda politique ?

Iñigo Errejon pointe le fait qu’il y a eu peu de réflexions sur la façon dont le populisme se combine et s’adapte selon le régime politique en vigueur, notamment sa capacité à perdurer dans l’enceinte du Parlement : « la géographie visuelle et symbolique  [de l’assemblée des députés] a familiarisé [les gens] avec l’idée que nous n’étions plus des outsiders […] mais au contraire à l’idée que nous étions un acteur politique supplémentaire, qui allait devoir développer des relations avec d’autres forces ».

Le lien entre stratégie populiste et institutionnalisation constitue une ligne de crête, qui doit à la fois éviter la normalisation totale (on devient un parti comme un autre) et l’incapacité à se montrer capables de gouverner, de rassurer, de créer une certaine stabilité. Hors élections, il est rare que la logique populaire prime sur la logique institutionnelle car le temps politique est ralenti, refroidi. Est-ce pour autant une raison de revenir à une lecture gauche/droite de la société ?

Inigo Errejon

Errejon considère que de nombreux cadres militants ont fait des concessions au discours populiste en période électorale uniquement pour gagner, et non par adhésion profonde. Dès que les élections s’éloignent, et avec elles la perspective de victoire rapide, la tentation du retour à la gauche est forte, car elle permet de se rassurer face à des recompositions dont on ne voit pas la direction. François Cocq partage la même analyse : la France insoumise se serait enfermée, après les élections, dans une centralité purement en termes d’opposition au pouvoir en place, réduisant de plus en plus sa capacité à agréger. En effet, s’identifier comme opposant, c’est exclure ceux qui ne se mobilisent pas déjà dans cette attitude. Ensuite, face à d’autres forces opposantes concurrences, la centralité se réduit au rassemblement des oppositions de gauche. Dans ce contexte, le discours dégagiste perd toute sa cohérence et sa profondeur.

Mais le retour à une stratégie traditionnelle d’union de la gauche se heurte à une réalité politique : aujourd’hui, le bloc des forces se revendiquant de gauche se réduit à 30% de l’électorat maximum en France. Comment espérer être majoritaire et gagner dans ces conditions ? Surtout, le retour à cette stratégie s’accompagne, aussi bien en France qu’en Espagne, de l’ouverture d’un espace politique pour l’extrême droite. Si Marine Le Pen n’a pas fait 27% au 1er tour des présidentielles de 2017, malgré ce que certains sondages annonçaient, c’est en grande partie grâce à la dynamique de la candidature de Mélenchon et la tonalité de sa campagne qui a su attirer au-delà des rangs traditionnels de la gauche. La preuve en est qu’un sondage Ifop réalisé à la sortie des urnes indique que la candidature de Mélenchon est la 1ère parmi les personnes sans sympathie partisane, qui représentent 16,4% de son électorat (3).

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« Il y a besoin de disputer les notions de patrie, de protection, d’ordre à l’extrême droite »

LL

A l’opposé, les modérations actuelles du discours de la France insoumise ont pour but, en vue des élections européennes, d’attirer les électeurs qui se mobilisent, à savoir les classes moyennes et supérieures urbanisées. Mais, d’une part, c’est disputer un électorat limité et déjà visé par les partis de gauche (PS, PCF, EELV, Génération.s…) et La République en Marche. D’autre part, c’est faire fi que si les classes populaires et déclassées s’abstiennent massivement aux européennes, cela n’a pas empêché le Front national de faire 25% en 2014. Comment expliquer ce différentiel de dynamique ? Dans un article du bimenstriel Manière de voir, l’historien britannique Perry Anderson émet l’hypothèse que si des mouvements comme la France insoumise ne souhaitent plus être dépassés et éclipsés par des mouvements comme le RN, “ils ne peuvent plus se permettre d’être moins radicaux et moins cohérents qu’eux dans leur opposition au système” néolibéral structuré autour de “l’austérité, l’oligarchie et la mobilité” (4). Il y a besoin de disputer les notions de patrie, de protection, d’ordre à l’extrême droite, pour attirer largement et se doter d’outils indispensables pour gouverner autrement.

Revenir à une lecture gauche/droite risque enfin d’empêcher l’analyse et la compréhension de forces comme En Marche et Ciudadanos, qui vont bien au-delà d’une simple rénovation de la droite. Ces forces traduisent des dépassements de clivages internes aux forces sociales qui profitent du système actuel. Sauf à faire preuve d’un coupable snobisme comparable à celui, par exemple, dont font preuve de nombreux cadres démocrates à l’égard d’électeurs populaires de Trump, la compréhension des motifs de vote d’électeurs de classes intermédiaires et populaires pour une politique qui leur est objectivement défavorable est indispensable pour convaincre et gagner.

LL

« Il faut réfléchir à la façon de faire vivre la stratégie populiste sur le temps long, au-delà du simple moment électoral. Comment concilier populisme et vie institutionnelle ? »

LL

Conserver une stratégie populiste n’est cependant pas une fin en soi. Surtout, elle doit amener à réfléchir à la façon de la faire vivre sur le temps long, au-delà du simple moment électoral. Comment concilier populisme et vie institutionnelle ? La fonction du parlementaire joue ici un rôle central : à la fois représentant du peuple et dirigeant politique devant montrer la crédibilité du mouvement, il lui faut parvenir à incarner au sein de l’Assemblée un certain récit qui parle aux gens, qui fasse écho à leur vie quotidienne. Il s’agit de mettre en scène le contenu du discours qui a été porté pendant les élections. Les prises de parole de François Ruffin doivent, à ce titre, servir de base de réflexion pour avancer sur cette voie.

S’il n’y avait qu’une seule leçon à retenir des évolutions parallèles de Podemos et la France insoumise, c’est que, comme l’explique Iñigo Errejon, le populisme n’est pas simplement un discours-gadget à utiliser par-ci par-là, mais doit se penser sur le temps long : « nous devons lutter pour promouvoir une façon de penser, une culture, une esthétique nationale-populaire qui ne soit pas une illusion d’optique de la gauche, qui ne soit pas un outil de marketing politique pour les périodes électorales, mais qui soit au contraire une manière différente de voir la politique. Elle reposerait sur le fait que l’opposition fondamentale, la plus radicale, n’est plus l’axe gauche/droite mais celui qui oppose démocratie et oligarchie ».

Article écrit par Paul Deboutin

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NOTES :

  1. Toutes les citations d’Iñigo Errejon sont tirées de son interview sur Le Vent se lève du 19 août 2018
  2. Fiche argumentaire à retrouver ici : https://avenirencommun.fr/app/uploads/2017/03/planB.pdf et ici
  3. Sondage Ifop du 23 avril 2017 : “Le profil des électeurs et les clés du premier tour de l’élection présidentiellehttps://www.ifop.com/wp-content/uploads/2018/03/3749-1-study_file.pdf
  4. ANDERSON Perry, “Un bouillonnement antisystème” in Tous populistes !, n°164 du bimenstriel Manière de voir, avril-mai 2019