Après 1945, les Etats-Unis se sont retrouvés dans la situation d’être une « République impériale ». Leur PIB est de loin le premier, leurs armées sont basées au Japon et en Europe Occidentale et seule l’URSS est une superpuissance équivalente à la leur. Leur mode de vie se propage également par le biais de la société de consommation et du soft power culturel. Dans ce contexte alors que la science-fiction américaine des années 30 était très centré sur un « sense of wonder » d’aventures, il n’est pas anodin que ce soit lors des années 50 que se développe une science-fiction américaine posant la question de l’impérialisme. Deux auteurs en représentent deux orientations : Isaac Asimov et Poul Anderson.

Isaac Asimov est un auteur engagé à gauche dans le champ politique américain. Cela est d’ailleurs décisif dans sa volonté de ne pas présenter une science-fiction évoquant des extraterrestres mais de se limiter à des humains et à des robots d’autant que son éditeur Campbell avait une vision assez clairement raciste des extraterrestres.

Poul Anderson se réfère à une tradition conservatrice mâtinée de libertarianisme (bien que potentiellement peu libéral économiquement). Il est un auteur de science-fiction ayant également fait quelques romans géniaux de fantasy et ayant une tendance à faire de la science-fiction sur un style d’écriture proche des épopées.

Leurs ressemblances sont assez nettes malgré tout. Tout d’abord les empires galactiques qu’ils décrivent sont basés sur le modèle impérial romain. Cela est suggéré dans la trilogie de Fondation par l’emploi de termes comme patriciens et est directement assumé par Poul Anderson dans le cycle de l’empire terrien dans une comparaison faite par un patricien s’intéressant à l’histoire, Desai « “Ce cycle n’a cessé de se répéter à travers l’histoire, il est inscrit dans l’archéologie de cette planète que nous foulons de nos pieds. Durant l’Antiquité, la Chine et l’Égypte ont chacune subi à trois reprises ce triste processus. La civilisation occidentale qui a engendré la nôtre est issue d’un cycle similaire, celui de l’Empire romain auquel tant de nos dirigeants aiment se référer dans leur quête de glorieux exemples. Oh ! Nous aurons nous aussi notre Dioclétien. « Puisque nous sommes amenés à disparaître autant le faire avec grâce » ou avec les Scothani qui sont une référence assumée aux Goths. Mais c’est un moment précis de l’histoire de l’empire romain qui est celui de sa chute. En effet, la chute de l’Empire romain a obsédé une partie de la pensée politique occidentale en partie car l’Europe occidentale s’est construite dans les débris de l’empire romain (là ou celui-ci s’est maintenu en orient). Parler de la chute de l’Empire romain permet aussi de se projeter dans la fin de l’empire américain alors que celui-ci vient de naitre permettant à ces auteurs d’avoir une fonction prophétique.

La position que défend Poul Anderson dans son cycle de l’agent secret de l’empire terrien peut etre qualifié de décadentiste engagée. L’empire terrien est décadent. Il est tétanisé par une confrontation avec le jeune empire merséien (empruntant clairement à l’URSS). Ses dirigeants sont alternativement des empereurs corrompus et dépravés ou des militaires à poigne mais rustres (préférés par Poul Anderson mais marquant aussi selon lui une décadence). Dans ce contexte, la solution proposée est double : se battre pour que la « Longue Nuit » qui serait marquée par l’effondrement de l’Empire terrien et un bon en arrière de la civilisation soit retardée le plus possible et « en même temps » profiter de la décadence qui a ses côtés bien agréables. Il n’est donc pas surprenant que Dominic Flandry fasse irrésistiblement penser à James Bond de par sa fonction (agent secret), son rapport au monde (séducteur décrit comme irrésistible) et ses opposants (des bolcheviks de l’espace plus des indépendantistes locaux ne comprenant pas qu’ils précipitent la Longue Nuit. Comme si l’Empire américain voyait dans la fin de l’Empire britannique, un miroir de son destin.

Pour retarder la Longue Nuit, tous les moyens sont bons : utiliser les divisions internes des adversaires au besoin en les créant (c’est le cas face aux Scothani du « Tigre par la queue » dans une séquence faisant irrésistiblement penser aux guerres civiles de Astérix chez les Goths ». L’empire terrien ne semble pas avoir de préjugés raciaux envers les « non –humains » car cela n’est « pas rentable » traduisant à la fois la logique romaine d’extension de la citoyenneté et la manière dont les Etats-Unis se voient eux-mêmes (on peut noter cependant que l’Empire terrien est en permanence dirigé par des humains)

Cependant, l’effondrement de l’Empire terrien est inéluctable et Dominic Flandry en est conscient. Pourquoi alors se battre ? Déjà pour paraphrase Games of thrones car « Yes but not today ». Oui l’empire terrien va s’effondrer mais dans la logique de Poul Anderson plus tard il s’effondre plus des gens pourront vivre dans un monde qui n’est pas retourné à un état de nature hobbésien. Ensuite car plus l’Empire tiendra bon, plus des civilisations émergeant en son sein des états vassaux pourront prendre le relais qu’il s’agisse des scothani soumis (dans une référence claire aux royaumes germaniques ayant succédé à l’Empire romain), des habitants de Nyanza (la nouvelle Pour la gloire étant d’ailleurs une allusion claire à la perception du mouvement des droits civiques afro américain par Poul Anderson) des rebelles de « Les mondes rebelles » dont le départ peut d’ailleurs être vue comme une allégorie de la création d’une nouvelle civilisation par les pères fondateurs faisant elle-même miroir au mythe de la fondation de Rome par des rescapés de troie ou les néo serbiens des confins de Dennitza. La conception de l’histoire d’Anderson peut être décrite comme khaldounienne. Un empire se crée grâce à une asabiya (celle des Princes Marchands pour l’empire terrien), s’effondre quand cette asabiya devient corrompue et décadente et une nouvelle asabiya se lève. En un sens la tâche de Dominic Flandry consiste à s’assurer sans en être certain au contraire d’un patrouilleur temporel que l’asabiya en question sera issue de la civilisation de l’Empire terrien et non d’une civilisation autre comme Merséia.

Cependant, des éléments rendent le personnage de Dominic Flandry plus sympathique que ce portrait pourrait le laisser supposer. En premier lieu, il considère justement Merséia comme étant l’inverse de l’empire terrien donc non décadente et se bat pour retarder la longue Nuit mais dont il sait qu’elle viendra. Un extrait de chevaliers de spectres et d’ombres traduit bien cela « — « Vous êtes un loyal serviteur de Terra ?

Il secoua la tête : “Un loyal serviteur de la civilisation. Je vous accorde que c’est une vocation des plus abstraite ; sans compter que je me demande toujours si la civilisation peut encore être sauvée, voire si elle le doit.” » Ensuite Poul Anderson a personnellement une sympathie pour les mythes scandinaves et donc pour Dennitza qui est palpable. Meme les poèmes scothari ont une beauté âpre là où nous ne voyons rien de l’empire terrien hormis sa décadence raffinée. Enfin et surtout le principal adversaire de Dominic Flandry est Aycharaych . Celui –ci décrit comme un splendide oiseau télépathe a en fait la même conception que Dominic Flandry en plus tragique. Il est le seul survivant d’une espèce auparavant magnifiquement évoluée et sert Merséia pour garder intacte, Chéréion la planète de son peuple. Le roman se terminera sur le raid des dennitziens détruisant cette planète pour venger les machinations d’Aycharaych et la mort de Kossara fille du voivoide de Dennitza. Mais en un sens son adversaire a le même but que lui : préserver à tout prix ce qui est défini comme la civilisation. Et en menant ce raid Dominic Flandry reconnait que certaines choses semblent plus compter à ses yeux comme la logique de la vengeance ou de l’honneur.

Isaac Asimov @bedetheque

Fondation d’Asimov part des mêmes prémisses : l’effondrement d’un Empire galactique. Celui- ci (qui n’est pas basé sur la Terre devenue un mythe) est centré autour d’une planète capitale (Terminus) pouvant faire penser au rôle central de la ville de Rome dans l’imaginaire romain. La Longue Nuit viendra aussi au sens d’une période d’anarchie de 10000 ans avant l’émergence d’un nouvel Empire. Mais et là se situe une différence la question n’est pas de retarder la chute de l’Empire, elle est de construire directement une Fondation qui pourra réduire cet intervalle d’anarchie à 1000 ans. Cette organisation des transitions historiques doit être réalisé par la science de l’histoire qu’est la psychohistoire qui permet de prévoir mathématiquement les grandes orientations de l’histoire future et est une version à peine modifiée du matérialisme historique.


Asimov est clairement situé à gauche de l’échiquier politique américain et se méfie des discours sur les grands hommes. La Fondation a des héros et une grande partie des nouvelles sont consacrées à la manière dont ceux-ci affrontent les crises psychohistoriques. Mais ce ne sont pas eux qui les gèrent, ce sont les mouvements de masse. Les trois premières crises sont justement gérées en ne faisant « rien » au sens de l’action militaire « la violence est le dernier refuge de l’incompétence » pour citer un maire de Fondation et en utilisant un soft power s’appuyant sur des mécanismes de pouvoir globaux (d’ailleurs la technologie scientifique de la Fondation puis un contrôle religieux grâce à une religion scientiste et encore le commerce dans des passages évoquant Montesquieu. Cette conception de l’histoire est résumée dans un de ses messages holographiques par Hari Seldon « nous vous avons installé sur une planète et en des conditions telles qu’en cinquante ans vous vous êtes trouvés privés de toute liberté d’action. Désormais et pour des siècles, la voie pour vous est tracée. Vous allez affronter toute une série de crises comparable à celle-ci qui est la première et chaque fois votre liberté d’action se trouvera pareillement anéantie par les circonstances si bien que vous ne pourrez adopter qu’une solution. »

On sent ici une altération du modèle originel visant à régler la problématique de l’individu pouvant altérer l’histoire.

Les deux tomes suivants de Fondation pose ce problème de manière plus concrète avec les opposants de Fondation. En premier lieu, Bel Riose général charismatique surnommé le dernier des Impériaux » et qui affronte la Fondation. Ce général peut d’ailleurs faire penser à Dominic Flandry par sa dévotion à un Empire sur le déclin pour retarder sa fin. Il est un jeune héros dynamique, aimé par ses hommes et leur inspirant une forte dévotion. Il met tout en œuvre pour tenter de triompher en opposant sa volonté à la psychohistoire. Mais il perd car trop compétent il ne pouvait que prendre l’Empire si l’empereur était incompétent et si l’empereur est compétent, celui-ci (comme Cléon l’empereur qu’il sert) ne peut que se méfier de lui. Le Mulet offre une autre problématique. En effet, celui-ci est un mutant pouvant altérer les pensées de ses adversaires. Il vainc donc la Fondation alors meme que celle-ci est devenue une superpuissance galactique. Mais il sera vaincu après un long combat par la Seconde Fondation composée justement de psychologues et de psychohistoriens et chargée de « surveiller » que l’histoire se déroule bien conformément aux prévisions de Har Seldon père de la psychohistoire. On sent ici une altération du modèle originel visant à régler la problématique de l’individu pouvant altérer l’histoire. Si Bel Riose est émouvant car il combat des forces qui ne peuvent que le vaincre (alors meme qu’il est le représentant d’un grand empire attaquant un petit état il s’oppose à la « loi de l’histoire »), le Mulet l’est bien plus car il est d’aspect risible, stérile mais cachant une extrême sensibilité et un génie politique. Il joue avec brio et élégance son jeu, perd par amour et sait accepter sa défaite avec classe.

Poul Anderson. @IPTC

La vision d’Asimov correspond donc totalement à la vision d’une gauche américaine assez technocratique des années 50. Un état fonctionnel avec une valeur basée sur les diplômes scientifiques planifiant le développement du pays et résolvant les fractures politiques. Cependant , ces deux auteurs ont en commun une vision cyclique de l’histoire et une conception de l’Empire comme déclinant par rapport à la période d’expansion (qui est d’ailleurs dans les deux cas le fait de marchands) traduisant en un sens les angoisses américaines sur la question de la possible chute de l’empire américain.

Augustin Herbet.