Avec Pour Sama, la journaliste syrienne Waad Al-Kateab signe avec son co-réalisateur Edward Watts un documentaire à la première personne qui impressionne par sa puissance et sa justesse. Un long monologue adressé à sa fille Sama, née dans les décombres d’un hôpital révolutionnaire d’Alep. Une œuvre de cinéma dont on ne peut sortir indemne.

Dès les premières secondes du film, la salle retient son souffle. A l’écran, dans un nuage de poussière, un vent de panique s’empare de l’hôpital révolutionnaire d’Alep où vivent la jeune Waad, son mari Hamza et leur fille de quelques mois Sama. Dans cette petite salle du cinquième arrondissement de Paris où est projeté le film, pleine à craquer, les yeux se ferment, et, déjà, les larmes coulent. Soudain, une voix, celle de la journaliste et réalisatrice Waad Al-Kateab.

« Sama. »

Dans cet opéra tragique d’une heure trente-cinq, on suit le quotidien de rebelles syriens qui font tourner, tant bien que mal, l’un des derniers hôpitaux d’Alep-Est à n’avoir pas été détruit par les forces du régime. Face aux attaques incessantes de Bachar El-Assad, les rebelles s’organisent, entre deuil et joie, pour l’idéal de liberté et de démocratie qui leur est cher.

Affiche du film en France.

Contexte

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, jeune vendeur ambulant, s’immole par le feu en plein centre de Sidi Bouzid, en Tunisie. Cet acte désespéré, qu’il accomplit devant le gouvernorat après s’être vu confisqué ses outils de travail, devient rapidement le symbole de toute une génération meurtrie par les politiques menées dans le pays. Des manifestations d’une ampleur sans précédent s’emparent du pays et contraignent le président en exercice à fuir. Le soulèvement tunisien est très rapidement dupliqué aux pays frontaliers et, très vite, c’est l’ensemble du monde arabe qui se lève contre ses dirigeants au son de « Erhal ! » (Dégage ! en arabe.). S’il prend des formes différentes en fonction des pays, ce large mouvement dégagiste, qui a bouleversé radicalement les rapports de force au Moyen-Orient, a toujours répondu à la préoccupation des peuples à s’occuper d’eux-mêmes et à recouvrer une souveraineté qui leur a été confisquée par les pouvoirs corrompus. 

En Syrie, le règne violent de la famille Assad, qui dure depuis l’accession au pouvoir d’Hafez El-Assad en 1970, n’est pas épargné. En mars 2011, le printemps arabe émerge dans les rues de Damas, porté par des groupes d’étudiants qui lancent un appel général à manifester sur Facebook, en passant par des serveurs étrangers pour contourner la censure opérée par le régime. Très vite, l’ensemble des grandes villes syriennes deviennent le théâtre de mobilisations sans précédent dans ce pays où manifester est interdit depuis une loi d’urgence en 1963 (En avril 2011, le gouvernement syrien avait promis la levée de cette loi d’urgence afin « d’apaiser » les tensions. Cependant, cette levée était conditionnée à l’arrêt des manifestations, ce que n’ont évidemment pas accepté les rebelles.). 

Armée Syrienne Libre.

Alors que le gouvernement se fait de plus en plus meurtrier en intensifiant la répression, l’Armée Syrienne Libre est créée pour défendre les civils face aux crimes sanglants perpétrés par le pouvoir. D’abord soutenue par Al-Nosra, mouvance syrienne d’Al-Qaïda, l’ASL prend le contrôle de certaines zones, dont Alep-est où, pour la première fois depuis 1963, des élections libres sont organisées. Les relations se tendent avec Al-Nosra qui se radicalise et, au début de l’année 2014, la scission entre Al-Nosra et les groupes rebelles est définitivement actée. Plusieurs forces sont alors en conflit : les forces rebelles syriennes, à l’intérieur de la ville, tentent d’organiser le renversement du régime, mais perdent peu à peu du terrain, après avoir eu l’espoir de gagner lorsque les prises de pouvoir s’enchaînaient. Dehors, les kurdes, qui campent au Nord, s’allient tantôt avec le régime, tantôt avec les rebelles, leur objectif étant en premier lieu de vaincre l’Etat islamique, qui sévit toujours dans la région. Le régime de Bachar El-Assad tente quant à lui de déloger les rebelles et d’assiéger Alep. Pour mener à bien son objectif, il n’a pas hésité à avoir recours à des bombardements quasi-quotidiens, ciblés sur les centres névralgiques de la vie des citoyens, à savoir les écoles, les hôpitaux, les magasins. Il fait appel à son allié russe, qui, sous couvert de lutter contre l’Etat islamique, s’est mis à bombarder aveuglément la ville d’Alep-Est, ce qui permet au régime de l’encercler définitivement en 2016. Commence alors la mise en état de siège et la défaite pour l’armée rebelle semble actée ; en décembre 2016, après la négociation d’un accord, les forces syriennes libres sont autorisées à quitter la ville, contre la promesse d’un exil.

« Ce film joue avec les affects primaires du spectateur. »

C’est dans ce contexte sanglant que se déroule Pour Sama. Alors que nos sociétés s’habituent et s’accommodent d’une gestion froide de l’information, ce film joue avec les affects primaires du spectateur et rend à ces récits de combat, que l’on écoute d’ordinaire d’une oreille distraite, une dimension humaine à laquelle notre esprit n’est plus habitué. Ce n’est pas un reportage comme il existe tant d’autres, où les images chocs ne sont utilisées que pour maintenir l’attention voyeuriste du spectateur occidental pressé. C’est un récit de vie, un journal intime qui offre aux chiffres et statistiques des visages, des histoires, des rires et des pleurs ; un récit d’une vie qui, finalement, pourrait ressembler à n’importe quelle vie. Les enfants pleurent, les adultes travaillent, font le ménage, les courses. Pourtant, dehors, le chaos règne et tout leur monde menace de s’effondrer à chaque fois qu’un avion passe.

« La force du film tient à cette fonction toute particulière de la caméra »

La force du film tient à cette fonction toute particulière de la caméra : elle n’est pas là pour rendre fait d’événements, ou pour illustrer un propos. Elle vit l’action, est au cœur du stress permanent de ces familles endeuillées et joyeuses qui peuplent Alep-Est. Ce procédé offre au spectateur une relation charnelle avec ces visages et ces regards que l’on voudrait toucher. Plus qu’un simple film politique, plus qu’un simple film historique, c’est la réappropriation par les citoyens de leur propre mémoire. Le spectateur n’en est plus un, il est un témoin, un complice parfois.

Les « journalistes-citoyens »

Waad Al-Kateab fait partie des rares femmes à avoir consacré son engagement dans la révolution, en prenant sa caméra pour diffuser au reste du monde des informations sur la situation syrienne, au péril de sa vie. Dès le début de la Révolution, elle capture avec son téléphone portable les premiers élans de mobilisation à l’université d’Alep. Ainsi commence pour elle un long processus d’information qui l’amène à se doter d’une caméra plus performante et d’un drone vidéo, avant de correspondre avec la chaîne britannique Channel 4 pour une série de reportages intitulée Inside Aleppo, qui a eu un fort retentissement au Royaume-Uni, totalisant des millions de vues. 

Waad filme tout, et surtout le pire. Cette femme, enceinte de neuf mois, qui doit subir une césarienne d’urgence après un bombardement, et dont le nouveau-né sera réanimé dans une scène déchirante. Cette mère, qui refuse qu’on porte pour elle le lourd corps de son enfant tué. Ce jeune homme, qui rit, après avoir manqué de peu un obus, comme si éviter la mort était devenu une sorte de jeu. Tous ces moments d’humanité profonde, captés par l’œil de sa caméra, et qui rendent un hommage vibrant à tous ces journalistes citoyens qui risquent leur vie pour informer, et conserver ces traces à charge contre le régime syrien et sa propagande officielle. Selon Reporters Sans Frontières, qui s’engage depuis le début du conflit pour protéger les journalistes et journalistes-citoyens qui couvrent le conflit, ils sont au moins dix à avoir perdu la vie sur l’année 2018, si ce n’est plus, l’accès aux données étant extrêmement complexe, et au moins cinq ont péri après une période de détention.

Le rapport à l’enfant

Une question reste centrale tout au long de cette œuvre de cinéma, c’est le rapport à l’enfant qu’entretiennent les familles rebelles d’Alep-Est. Une séquence incroyablement puissante montre Waad, Hamza et Sama traverser la ligne de front par un chemin étroit, au péril de leur vie, pour revenir à Alep après un séjour en Turquie, où ils visitaient leur grand-père malade. Plutôt que de confier leur fille de quelques mois à ses grands-parents, ou de fuir avec elle, ils décident de la ramener au cœur du conflit. Dans la salle, les réactions sont mitigées : à quoi bon risquer de tout perdre au mépris de la sécurité et d’une vie plus stable ? Waad s’interroge. Sa fille lui en voudra-t-elle d’être restée, de les avoir mises en danger pour l’amour de la révolution ? 

Malgré les conseils de ses amis, qui lui disent de partir, Waad ne veut pas céder à la lâcheté de l’abandon et ne veut pas subir le regard de sa fille alors que ses compagnons de combat luttent et meurent pour la cause qu’ils défendent. Cette interrogation constitue l’un des points cardinaux du film et lui offre une dimension que ne peuvent avoir d’autres documentaires, tant elle brutalise nos affects les plus primaires et les plus instinctifs.

Image du film.

Conclusion

Ce film nécessaire, qui a déjà été primé au festival de Cannes, poursuit sa route à l’international et devrait d’ailleurs être nominé dans la catégorie « Meilleur documentaire » aux Oscars. Il est l’accomplissement pour Waad et sa famille d’un travail d’information égrené sur plus de cinq ans, le testament d’une époque et d’une révolution, un témoignage fabuleux et poignant dont on ne peut sortir tout à fait sauf. Pour autant, il faut aller le voir avec humilité et il faut accepter, pour l’apprécier, de se laisser aller au parti pris manichéen qui est celui de la réalisatrice ; celui de ne pas en faire un film de récit politique mais un film centré sur l’affect.

Sacha Mokritzky.

Carte des projections spéciales