François Boulo est avocat. En 2018, il a été désigné porte-parole des Gilets jaunes de Rouen. Après La ligne jaune, un court manifeste paru aux éditions Indigènes, il revient avec un second ouvrage, plus conséquent, Reprendre le pouvoir. Dans ce livre paru aux Liens qui libèrent, il dresse une analyse complète du néolibéralisme et appelle les gens ordinaires à s’armer intellectuellement pour lutter contre le pouvoir en place. Il vient également de lancer une chaîne YouTube, Praxis. Reconstruire l’a longuement rencontré pour évoquer ses analyses et ses pistes stratégiques. Propos recueillis par Sacha Mokritzky.

Vous sortez un nouvel ouvrage, aux éditions Les liens qui libèrent. Celui-ci s’appelle « Reprendre le pouvoir. ». Y croyez-vous ? 

Oui, vraiment. Peut-être pas sous la forme que la majorité des gens envisagent spontanément. Le mal est si profond, aujourd’hui, que nous n’avons d’autre choix que de repartir de la base : approfondir nos connaissances pour essayer de comprendre le monde et les raisons pour lesquelles nous nous retrouvons dans cette situation aujourd’hui. J’essaie, dans ce livre, d’établir un diagnostic, une vision d’ensemble du système politique. Au-delà, je me risque à prévoir ce qui arrivera si nous continuons sur la même trajectoire. Enfin, je propose des méthodes pour sortir de l’impasse. L’une des conditions sine qua non  pour reprendre le pouvoir aujourd’hui, c’est que chaque citoyen ait une connaissance minimale en économie. Comme, enfant, nous acquérons la faculté de parler, comme nous apprenons à l’école à écrire et compter, je crois que l’économie est une matière absolument incontournable pour quiconque veut essayer de voter de manière éclairée. Cela permet d’acquérir une grille de lecture qui, aujourd’hui, permet de trier correctement les candidats et comprendre les oppositions idéologiques en jeu. Nous vivons dans un système gouverné par l’économie ; la plupart des décisions politiques s’expliquent par les rapports de force qui animent la société et sont motivées par des intérêts économiques.

Il y a deux ans, vous analysiez dans nos colonnes les Gilets jaunes comme la réunion de deux blocs populaires divisés politiquement. Croyez-vous qu’il s’agissait alors d’une réunion spontanée et ponctuelle, ou qu’elle va être amenée à se renforcer encore politiquement ?

Il est toujours compliqué de prophétiser. J’aurais tendance à penser que les Gilets jaunes étaient un symptôme annonciateur de ce qui va se produire dans les années à venir. À la manière dont mai 68 a imposé les thèmes sociétaux pendant 50 ans, je pense que les Gilets jaunes sont le signe annonciateur du retour de la lutte des classes en France. Je suis tout à fait en phase avec l’hypothèse faite par Emmanuel dans son dernier livre, Les luttes de classe en France au XXI° siècle. C’est le mur du réel que la société française est en train de se prendre en pleine figure.

Pendant les trente ou quarante ans d’après-guerre, le niveau de vie a progressé. À partir, je dirais, du début des années 1990, il a commencé à stagner. Enfin, à partir de la crise de 2008, le niveau de vie commence à baisser. Dans le livre, je cite deux études ; la première a établi que de 2008 à 2018, les 10% les moins aisés ont connu une baisse de leur niveau de vie. La seconde montre qu’en 2018, c’est 30% des français dont le niveau de vie a décru. Et encore ; ces évaluations sont certainement très largement sous-estimées, car les approches sont discutables. Par exemple, l’INSEE ne prend pas en compte dans le coût du logement l’ensemble des frais qui sont des remboursements d’emprunt – elle les considère comme des dépenses d’investissement ayant vocation à constituer un patrimoine. Pourtant, pour tous les gens qui, pendant 20, 25 ou 30 ans, ont payé leur remboursement, ces prêts ont été une charge de logement qui influe sur leur niveau de vie. Les chiffres sont donc faussés. De la même manière, ils sont faussés par « l’effet qualité » ; dans le calcul du niveau de vie, la valeur de certains biens est corrigée en fonction de la qualité de ses composants et de ses fonctionnalités. Avec ces calculs, le prix d’un ordinateur peut être divisé par dix dans le calcul du niveau de vie ; un produit à 800€ peut être considéré comme un produit qui en coûte 50 ! C’est totalement artificiel.

Du coup, il est assez aisé de prophétiser que la situation économique de la France va continuer à se dégrader. La baisse du niveau de vie va toucher de plus en plus de gens ; cette trajectoire était déjà en cours avant la crise de la Covid, mais celle-ci accélère la chute. Alors, la crise économique emporte avec elle l’ensemble des dynamiques en cours, et se superposent crises politiques, institutionnelles, économiques et sociales, environnementales et sanitaires.

Avant le début de cette crise épidémique, beaucoup de personnes s’en sortaient encore de justesse, et parvenaient à garder la tête hors de l’eau. Il est certain que nous allons désormais assister à une explosion de la pauvreté. Nous avons déjà dans le pays un million de pauvres en plus (soit 10 millions en tout), et il est à peu près sûr qu’il y aura bientôt deux millions de chômeurs supplémentaires. Ces gens vont se retrouver dans la même situation que les Gilets jaunes : après avoir respecté les règles du jeu, après avoir fait comme on leur avait dit, s’être levés tôt, travailler, payer leurs impôts, ils vont se rendre compte que cela ne suffit plus pour s’en sortir. Et prendre conscience qu’il faut interroger les règles du système politique actuel.

Inévitablement, la question sociale va s’imposer comme la question la plus préoccupante.

Dans les années à venir, les classes dominantes devront accepter de changer de logiciel politique, de mieux répartir la richesse. Lorsqu’une large part de la société française fait face à une baisse drastique de son niveau de vie, les revenus des 1%, voire des 0,1%, explosent. Cette dynamique est également très documentée, y compris par des rapports de France Stratégie, institution qui travaille sous l’égide du gouvernement. Cette situation ne peut évidemment que faire progresser le mécontentement déjà en pleine ascension au sein de la société française. Au-delà des crises politiques qui ont surgi ces dernières années, avec les Gilets jaunes, la grève contre la réforme des retraites, il est possible de faire la même analyse des votes en 2007, 2012 et 2017. Le vote contestataire, c’est-à-dire le vote qui se détourne des « partis de gouvernement », a progressé de 25% en seulement 10 ans. Voilà encore un signe du mécontentement qui monte dans la société française, lié aux conditions matérielles d’existence, et donc, à la politique économique conduite. 

Inévitablement, la question sociale va s’imposer comme la question la plus préoccupante. Lorsque nous vivions confortablement et que le niveau de vie global progressait, nous avions le loisir de nous quereller sur les questions sociétales, qu’apportaient mai 68. Mais dans un contexte de baisse du niveau de vie, de précarisation, de paupérisation d’une large partie de la société française, c’est la question économique qui va redevenir l’enjeu central.

Il y a, dans l’engagement militant, une dimension sacrificielle. Ceux qui ont tout à y perdre, comme les classes populaires, ont plus de mal à s’engager tant qu’ils ont toujours quelque chose à y perdre. Nous y sommes ?

C’est délicat. Les Gilets jaunes, dans le paysage politique, ont une vraie particulité. Ils sont, par eux-mêmes, une force révolutionnaire. Ils ont attaqué le système en son cœur. En réclamant plus de démocratie, une plus juste répartition des richesses, en s’attaquant à la question de la justice fiscale et sociale. Ils portaient un message simple : « nous voulons changer la politique pour les 99%. » Ce message était universel : toute la communauté nationale était concernée. Il y avait à la fois, dans leur combat, une transcendance géographique – ils s’adressaient à tout le territoire, tout le pays,- et une transcendance temporelle – ils se battaient pour leurs enfants, leurs petits-enfants, les générations à venir. Dans une époque post-moderne où tout est centré sur l’individu, sur son rapport à l’immédiat et à son narcissisme, c’était vraiment révolutionnaire.

Le problème, c’est qu’ils se sont retrouvés isolés dans la société. Pendant assez longtemps, 75% de la société les soutenaient ; nous ne pouvons pas dire que ce soutien était totalement superficiel, mais il ne s’agissait pas d’un soutien tout-à-fait conscient de la part des français et des françaises. Le processus d’émancipation qui a eu lieu chez les Gilets jaunes eux-mêmes n’a pas eu forcément d’écho chez ses soutiens. Ils se sont retrouvés isolés, et, forcément, la propagande médiatique a fait son œuvre. Elle à mis à distance les classes moyennes des Gilets jaunes en axant évidemment sur les dérives, les violences qui ont pu être commises en manifestation, ou en mettant en lumière, de façon complètement disproportionnée, quelques actes isolés ici ou là. Pour les disqualifier, le système médiatique a essayé de les faire passer pour des racistes, homophobes, antisémites. 

François Boulo, à Paris. ©Carla Costantini pour Reconstruire

Face à eux, sont présentées des « élites ». Or, si nous ne pouvons pas nous passer d’une représentation pour faire fonctionner la démocratie, les « élites », aujourd’hui, trahissent l’intérêt général, et globalement, sont incompétentes. Mais en plus de nous envoyer dans le mur, en faisant dépérir la société française et en créant les conditions de la destruction du tissu industriel français, elles refusent de participer à l’effort. Nous pourrions nous dire : « que chacun prenne ses pertes ! ». Or, c’est le contraire qui se produit. Au moment de l’effondrement, les classes dominantes non seulement s’accaparent les richesses, se gavent, mais en plus elles font payer l’addition au reste de la société ! Si encore elles étaient égoïstes, mais compétentes ! Au moins, la situation française serait performante. Mais elles conjuguent les deux tares : il est donc urgent, nécessaire, que ces élites, soit se remettent en question, soit qu’elles soient remplacées.

Les Gilets jaunes ont démontré qu’en réalité, il était possible d’être en bas, de voir ses intérêts économiques menacés, et, malgré tout, s’intéresser à la question politique en réclamant notamment le référendum d’initiative citoyenne. Il y a, de toute façon, un besoin de compréhension, un besoin de participer à la prise de décision. La stratégie que je propose aujourd’hui est basée sur un constat : pour prendre une décision, pour se positionner, pour se forger un avis, il y a deux façons de procéder. Soit on fait confiance à un tiers, à une autorité, à autrui, parce que l’on s’estime insuffisamment compétent. Soit, on acquiert suffisamment de connaissances nous-mêmes pour se forger un avis et prendre une décision.

Aujourd’hui, le lien de confiance avec la représentation politique est brisé. Par conséquent, si nous continuons à accorder notre confiance à certaines personnes qui surgiraient ici ou là, de façon aveugle, nous risquons de retomber dans les mêmes travers de manipulations et de trahisons. Ce serait un grand danger, à mon avis. Nous voyons en ce moment des notoriétés se faire et se défaire très rapidement, car les gens ont tendance à suivre une personnalité nouvelle dès lors qu’ils l’assimilent à leur camp idéologique,  sans même qu’il y ait de fond derrière. C’est un piège qu’il faut éviter, je pense que la période implique que nous nous dirigions plutôt vers le fait d’acquérir par nous-mêmes des compétences et connaissances. Il n’y a rien qui soit totalement inaccessible aux gens, et je pense surtout qu’il est urgent de remettre les citoyens dans une dynamique de progression. Tout le monde peut progresser, tout le monde doit chercher à progresser. C’est de cette façon que nous rapprocherons la représentation, les élites, du reste de la société. Plus nous relèverons le niveau de conscience dans la société, plus les gens seront en mesure de contrôler effectivement et efficacement leurs représentants. Nous avons un outil formidable, qui s’appelle Internet, qui permet de démocratiser l’accès aux savoirs et à la connaissance. Je pense que nous devons nous appuyer là-dessus pour réinstaurer une vraie démocratie.

Guy Debord disait que le capitalisme produit en permanence le spectacle de lui-même. Par exemple, au moment des Gilets jaunes, les dirigeants nous ont imposé un spectacle qui considérait que le nombre de manifestants ne dépassait pas le million. Pourtant, une enquête de Jean-Yves Dormagen et Geoffrey Pion a prouvé récemment qu’ils étaient au moins 3 millions. Dans votre livre, vous abordez la question centrale de l’hégémonie culturelle. Pour Christophe Guilluy, par exemple, l’hégémonie culturelle des gens ordinaires est déjà conquise. Comment peut-on aujourd’hui en imposer le spectacle ?

Les Gilets jaunes, je pense, n’ont pas conquis l’hégémonie culturelle. Il aurait fallu pour cela qu’au moins une partie des classes dominantes, ou du moins, de la classe moyenne supérieure, se désolidarise du bloc dominant. La classe moyenne supérieure est très largement acquise aux préceptes du néolibéralisme, et il faut nécessairement, pour constituer une contre-hégémonie, qu’une partie s’en détache. Nous n’y sommes pas. Il y a une scission très claire dans la société française. 25% de la société acquis à la cause d’Emmanuel Macron, voteront à nouveau pour lui ou pour l’un de ses ersatz, même républicain (je pense à Xavier Bertrand, par exemple, dont la ligne économique diffère peu.) 

Je distingue trois catégories au sein de la société française. Une classe dominante, soutenue par ces 25%. Une masse endormie, tout à fait aliénée à la société de consommation et à la culture de masse, inconsciente des enjeux de la cité, totalement dépolitisée. Et une catégorie de résistants – et je mets beaucoup de choses dans cette catégorie, composée d’individus plus ou moins émancipés. Il y a les Gilets jaunes, des militants syndicaux, associatifs, politiques. Et enfin, des professions en colère, que l’on voit beaucoup en ce moment : soignants, enseignants, pompiers, avocats, etc. La difficulté, c’est que cette catégorie des « résistants » est très hétérogène. Il faut donc réussir à créer une vision commune, notamment pour ces catégories professionnelles qui ont tendance, et c’est assez légitime, à former des revendications catégorielles ou corporatistes. Ce qu’il faut absolument, c’est dépasser cette vision là, et réussir à leur faire prendre conscience que le mal qui les afflige nous afflige tous et s’appelle le néolibéralisme. Ce que nous devons créer, c’est la conscience d’une vision commune. Prenez les avocats, ils sont en colère mais sont totalement autocentrés sur leur corporation de sorte qu’ils luttent dans leur coin, isolés du reste de la société. Ils ont fait de hautes études, ont une position sociale plutôt reconnue, en termes de conditions de travail, de rémunération, etc. Or, dans les faits, le statut d’avocat n’est plus du tout un gage de réussite et beaucoup d’avocats sont d’ailleurs dans la galère. Mais comme beaucoup d’autres secteurs, ils ont encore envie de se penser au-dessus du lot. 

Le défi est donc d’unir les résistants, de créer une vision commune du monde. Et cela commence par identifier le mal qui nous affiche, qui nous est commun. La dynamique actuelle va, de toute façon, nous aider à réveiller les endormis : la réalité va les rattraper. Ils vont se retrouver en difficulté à la faveur de la baisse du niveau de vie qui va s’étendre au sein de la société française. Plus nous aurons unifié les résistants, plus nous aurons réveillé les endormis, plus nous aurons les moyens de faire pression sur la classe dominante et les classes supérieures. Je pense que, petit à petit, une partie des classes supérieures se désolidariseront des classes dominantes, et, ce jour-là, nous pourrons dire que la bataille de l’hégémonie culturelle a été gagnée.

Le libre-échange, pour un dirigeant politique, c’est génial, très confortable. Je suis pour que la politique redevienne difficile.

Lorsque la prison mentale aura été détruite, mise à la poubelle, les gens seront libres à nouveau, voudront autre chose. Car pour l’instant, malgré les analyses des intellectuels qui les ont parfaitement identifiés, les dogmes du néolibéralisme sont encore très puissants dans la conscience des gens. Dans le livre, j’ai justement essayé d’analyser le néolibéralisme, non pas d’un point de vue historique ou conceptuel mais à partir de sa manifestation dans la société française, dans l’esprit des citoyens. J’ai isolé les cinq idées reçues que je retrouvais systématiquement dans les débats. La croissance, seule façon de renforcer le pouvoir d’achat des citoyens. La concurrence : l’État est vu en mauvais gestionnaire quand le secteur privé apparaît performant et efficace. L’austérité : la dette de l’État le place en situation de faillite, c’est un fardeau pour les générations futures. L’attractivité : l’idée qu’on ne peut pas imposer les plus riches comme les autres, au risque qu’ils quittent le pays et que l’économie s’effondre. Enfin, la flexibilité avec l’idée qu’il faut libérer le marché du travail, car le coût du travail est trop élevé et que les chômeurs sont trop fainéants pour vouloir travailler. Tout cela est encore très présent. En tout cas, de manière empirique, en regardant dans mon entourage, dans ma classe sociale, la classe moyenne supérieure, la plupart des gens sont convaincus de cela. Dans les dîners, je suis, et j’ai toujours été, un empêcheur de tourner en rond. J’ai toujours cherché à politiser la discussion, volontairement, pour tester certains arguments. Et j’ai vu la puissance de ces dogmes ; même en présentant une argumentation implacable, en déconstruisant tous les arguments adverses, on sent qu’ils hésitent encore à les lâcher. Ce n’est pas simplement une question d’égo : même dans des discussions tout à fait honnêtes, de bonne foi, ces dogmes se maintiennent. Or, il suffit de croire à deux ou trois de ces principes, qui sont interconnectés, pour être bloqués. Voilà pourquoi je crois que le néolibéralisme n’est pas du tout dépassé pour l’instant. Au contraire, il commence seulement à s’effriter. Nous avons les outils intellectuels pour déconstruire.

Notre tâche, c’est de répondre sans relâche à leurs arguments, répandre notre pensée dans la société française. Il faut que, demain, les gens, lorsqu’on leur parle de croissance, aient le réflexe de se dire : « la croissance est là pour justifier une politique de l’offre et le fait de ne pas changer la clé de répartition des richesses. Maintenant, il va falloir imposer les riches comme les autres, car on peut le faire ! »

François Boulo, à Paris. ©Carla Costantini pour Reconstruire

Ce qu’il faut comprendre également, c’est que le levier fondamental pour rompre avec le néolibéralisme, c’est la question du libre-échange versus le protectionnisme. C’est parce que nous sommes dans une situation de libre-échange, en particulier dans le cadre du marché unique résultant de notre appartenance à l’Union Européenne , que nous sommes contraints par tous ces dogmes. À partir du moment où nous sommes en concurrence avec des pays au niveau de développement très hétérogène, nous livrons de fait nos entreprises, nos salariés, à une concurrence déloyale dans laquelle ils sont en position de faiblesse. Le libre-échange, pour un dirigeant politique, c’est génial, très confortable : comme vous croyez que le marché se régule lui-même, vous n’avez plus rien à faire, c’est très facile. Moi, je suis pour que la politique redevienne compliquée. Faire du protectionnisme, c’est très compliqué. Il faut déterminer, dans tous les rapports de force qui s’expriment dans l’économie mondiale, quels secteurs stratégiques il faut pousser, protéger, et déterminer une orientation économique du pays, une stratégie industrielle, technologique. Cela demande d’avoir une vision, de travailler, d’être malin. Voilà le travail d’un dirigeant politique, conséquent, raisonnable. C’est difficile, mais c’est ce que nous attendons de nos dirigeants politiques. C’est pour cela qu’ils sont censés être nos représentants, les meilleurs de la société, les plus compétents. Pas pour faire le libre-marché, nous dire que tout cela va s’auto-réguler, et nous faire passer des réformes qui, à chaque fois, baissent les salaires, cassent le système de protection sociale. Ce n’est pas être un dirigeant politique que de faire ça : c’est être un escroc. Sur le fond, il n’y a pas besoin de raisonner. On fait de la communication pour essayer de faire passer la pilule. Voilà quarante ans que nos dirigeants sont dans ce logiciel, et forcément ça commence à coincer.

La théorie des clivages (Lipset, 1967) considère que pour qu’un programme politique majoritaire puisse émerger, il faut cliver sur des sujets précis. Vous faites l’effort inverse en essayant de construire des ponts de consensus. Ne croyez-vous pas qu’il y ait un risque, justement, que ce programme politique consensuel finisse ensuite par se dissiper sur les sujets clivants ?

Je ne crois pas que ce que je préconise soit, à l’instant T, consensuel. Je défends l’idée qu’il doit y avoir une limite à l’accumulation des richesses, ce qui n’est pas du tout évident dans la société actuelle, où l’idéal, c’est de devenir millionnaire ou milliardaire. Même les gens qui ont de faibles revenus ont envie d’y croire, d’en rêver. Ce principe de limiter l’accumulation des richesses n’est pas du tout gagné ; il n’est pas du tout évident de l’imposer à toutes les strates de la société. 

Cela dit, j’essaie effectivement de construire un consensus, parce qu’il me semble qu’en matière économique, nous sommes 99% à avoir les mêmes intérêts. Je crois donc que nous pourrons obtenir ce consensus rationnel de 99% des gens. Mais ce consensus implique une rupture majeure en rompant avec la logique de l’Union européenne, quitte à prendre le risque, effectivement, d’en sortir. C’est une question clivante majeure, et c’est bien ce clivage là qui, d’ailleurs, met une chape de plomb sur la représentation politique depuis des dizaines d’années. Chaque candidat à la Présidentielle, s’il veut avoir une chance, est obligé de se ranger derrière l’idéologie de l’Union européenne et de la Commission. Nous le voyons bien avec Marine le Pen, qui, pour espérer gagner, se « normalise »  en abandonnant toute logique de rupture avec l’Union européenne.

J’essaie de créer du consensus sur la question fondamentale, qui est la question économique, celle qui va se poser de manière de plus en plus aiguë dans la société, parce qu’elle va atteindre les conditions matérielles d’existence des gens. Je crois de plus en plus que, dans l’état actuel de la société, il n’y a plus que là-dessus que nous pourrons nous mettre d’accord. Sur tous les autres sujets, nous n’arrivons même plus à discuter, les gens ne s’écoutent plus, chacun est dans son couloir. Nous ne pouvons plus parler de manière nuancée, la politique se résume à des indignations stériles de part et d’autre.

Les sondages d’opinion montrent que, globalement, hors périodes d’attentats ou d’événements particuliers, ces questions d’emploi, de chômage, de salaire, de pouvoir d’achat, sont prégnantes pour les gens. Voilà qui tombe bien : c’est la seule matière qui reste encore à peu près rationnelle.

Les classes dominantes ne veulent surtout pas que soient remis en cause les dogmes du néolibéralisme et la question de l’Union européenne. Ce sont ces règles du jeu qui leur permettent d’augmenter leurs capacités prédatrices sur la production de richesse. Et l’appareil de propagande de la classe dominante, les médias, s’applique particulièrement à mettre cette question économique, de lutte des classes, des rapports de force au sein de la société, à distance. 

L’opportunité que nous avons, nous, « résistants », c’est précisément l’espace d’expression qui nous est offert par Internet. C’est pour cela que je suis dans une optique de multiplier ma présence en ligne. Au-delà de la page Facebook, de mon compte Twitter, j’ai créé un blog, qui s’appelle Un monde meilleur, et une chaîne YouTube, Praxis. Nous essaierons d’y développer des théories, des arguments théoriques ayant vocation à s’appliquer dans le réel et changer de paradigme. Nous allons essayer de rendre très accessible un maximum de connaissances essentielles, notamment en matière économique ou sur les aspects institutionnels de démocratie, de médias, pour donner des clés de compréhension aux gens, les armer intellectuellement. Dans la période, c’est une arme formidable que nous avons, et qu’il faut à mon avis utiliser au maximum pour contourner les médias dominants. Nous sommes dans un moment où les classes dominantes sont beaucoup plus disposées à faire tirer sur la foule à balles réelles qu’à renoncer à leurs privilèges. Mais avant d’en arriver là, leur principale arme est de resserrer l’appareil médiatique au maximum pour faire taire les contestations et les idées un peu trop velléitaires, pour éviter de faire jaillir dans le débat des idées un peu trop subversives. Le problème, c’est que le monstre internet est déjà sorti de sa caverne, et que beaucoup de gens s’en sont déjà emparés. Et cela ne va faire que s’amplifier à mesure que le renouvellement des générations va aller en faveur d’Internet plutôt que la télévision. Nous avons un espace d’opportunités à saisir si nous voulons accélérer le mouvement et la transformation qu’on attend pour changer de politique. 

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire. Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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