Emmanuel Macron a triomphé de Marine Le Pen lors des élections présidentielles de 2017 avec 66% des voix, réalisant le score de second tour le plus écrasant depuis 15 ans.

En analyse brute, l’hégémonie d’En Marche pouvait apparaître comme la garantie absolue pour le système en place de pérenniser sa domination. Le gouvernement rassemble « socialistes » et « républicains » dans un grand bloc libéral, qualifié parfois de « bloc bourgeois. » Ainsi réunis, ils se renforceraient dans une structure commune leur permettant d’avancer et de frapper synchroniquement.

L’offre politique d’Emmanuel Macron n’avait pourtant rien d’original comparée à l’incarnation publique du candidat centriste François Bayrou en 2002, 2007 et 2012. Mais c’est à la faveur des multiples péripéties de l’élection présidentielle, et d’un soutien sans faille de l’appareil médiatique qu’a été permise son élection. En supplément, un énorme effort communicationnel pour ne rien dire pendant un an de campagne a achevé de faire la différence : En Marche pouvait passer entre les gouttes politiques. Emmanuel Macron, ancien ministre de l’économie de François Hollande, n’était pas tenu de son bilan quinquennal, pourtant massivement rejeté.

Malgré cette apparente maîtrise du champ politique, Macron pourrait n’être qu’un colosse aux pieds d’argile.

La vérité au grand jour.

L’unité derrière en Marche ne permet plus de dissimuler l’identité du système néolibéral, anciennement divisé entre Parti Socialiste et Les Républicains.

Cette organisation de la division entre le PS et LR était largement artificielle, car les deux partis menaient, sur les questions principales, la même politique : approfondissement de l’Union Européenne, néolibéralisme, productivisme, atlantisme, présidentialisme. Cette fausse opposition apparaît désormais aux yeux de tous dans son effarante complémentarité. Elle était déjà apparue en 2007, lorsque Bernard Kouchner, Eric Besson et Martin Hirsh avaient quitté le PS pour rejoindre le gouvernement Sarkozy. Un cap décisif a été franchi en 2017 : la facilité avec laquelle En Marche fait cohabiter anciens ministres socialistes tel que Macron lui-même ou Le Drian, Ministre des affaires étrangères, et anciens élus Les Républicains comme Edouard Philippe et Darmanin, Ministre des comptes publics agit comme révélateur puissant pour les spectateurs, comme la vérité d’un système qui ne cache plus son unité réelle.

                    Macron monopolise le pouvoir, mais il unifie aussi la cible de la contestation

Une telle configuration permet de clarifier la situation du champ politique : désormais, le vote En Marche représente les catégories sociales satisfaites qui aspirent au maintien de l’ordre. Les classes bénéficiaires ou qui s’auto-représentent comme socialement dominantes identifient leur soutien. Pour les classes fragilisées par la mondialisation et porteuses de revendications sociales, l’effet est aussi valable : elles savent à qui s’en prendre. Macron monopolise le pouvoir, mais il unifie aussi la cible de la contestation. Les gilets jaunes l’ont d’ailleurs ciblé en particulier, et le président ni droite ni gauche a ainsi engendré le premier mouvement à son image. Or, depuis le référendum sur le Traité Constitutionnel Européen en 2005, et son rejet à 55%, les classes dominantes savent que les insatisfaits de l’orientation politique fondamentale sont les plus nombreux.

Une exigence accrue de moralisation. 

Un parti centriste, tel que l’est fondamentalement En Marche, doit compenser sa banalité idéologique par des thématiques moralisantes.

Que propose En Marche sinon une absolue continuité avec les mandats précédents ? La loi travail bis, entamée sous Hollande et complétée sous Macron, symbolise parfaitement cette alternance similaire.

Quand l’action politique ne se démarque pas, comment donner l’illusion de la différence ? Il reste la possibilité de se focaliser sur des thématiques formelles tels que l’exemplarité, la transparence, une pratique institutionnelle irréprochable, ou encore le renouvellement symbolique. D’où la surproduction des analyses sur la « pratique jupitérienne » lors des premiers mois du pouvoir au lieu du « président normal » Hollande ou de « l’omni-président » Sarkozy.

Les dirigeants centristes-libéraux sont alors confrontés à une exigence accrue de moralisation et une personnalisation des problèmes politiques

A dépolitiser les véritables enjeux, en présentant notamment la mondialisation comme un processus spontané et naturel, on surpolitise, par effet de balancier, les comportements et la morale, tout en affaiblissant progressivement le niveau du débat public. Une telle diversion du débat n’est en effet pas sans conséquences. Si les structures politiques, l’Union Européenne, les grandes entreprises, l’Etat, les partis politiques, les classes dominantes, ne sont pas responsables de la situation sociale, ce sont les individus qu’il faut surveiller. Les dirigeants centristes-libéraux sont alors confrontés à une exigence accrue de moralisation et une personnalisation des problèmes politiques. Si ce ne sont pas les choix politiques qui sont responsables du déficit (les niches fiscales, l’optimisation, le remboursement de la dette) mais les agents individuels qui dépensent mal l’argent public, alors il devient difficilement acceptable que Brigitte Macron dépense 300 000 euros pour refaire la moquette de l’Elysée, en pleine crise des gilets jaunes.

Les citoyens deviennent de plus en plus exigeants sur ces sujets et demandent des comptes.

Une affaire comme l’affaire Benalla, qui disposait de 80m2 quai Branly à l’âge de 26 ans, devint alors plus explosive pour le gouvernement qu’un an de casse sociale généralisée. Que le porte-parole du gouvernement étale son mépris de classe sur les “mecs qui fument des clopes et roulent en diesel“ et il se retrouve avec un chariot élévateur dans la porte de son ministère.  

Un positionnement politique central mais bloqué.

Le positionnement euro-libéral d’En Marche est bloquant, car il ne lui octroie pas la possibilité de jouer « un coup à gauche » ou « un coup à droite » comme les anciens partis de gouvernement, Parti Socialiste et Les Républicains. Ceux-ci pouvaient construire une rhétorique populaire sur leurs thématiques respectivement majoritaires.

Le parti Les Républicains disposait de la faculté de radicaliser son discours sur les thématiques nationales-protectionnistes, rendues très sensibles dans un pays bouleversé par 30 ans d’ouverture néolibérale aux libertés de circulations. En Marche dispose d’une marge limitée dans ce domaine, car son logiciel est essentiellement européiste, supranational et post-démocratique. Le Parti Socialiste, grâce à son aile gauche, prônait régulièrement la répartition des richesses et attaquait verbalement le monde de la finance lors des échéances électorales. En échange de la plus grande vague de privatisations de l’histoire, le gouvernement Jospin (1997-2002) était autorisé à mettre en place la semaine de 35 heures.

Macron ne pouvant ni opter pour une politique sociale, ni nationale-protectionniste, il ne peut être populaire ni dans les classes populaires de gauche ni celles de droite

Macron s’est aliéné cette option par son offre politique de représentation du capital financier décomplexé. Il a des comptes à rendre et ne peut faire varier qu’à la marge la narration qu’il a construit autour de son incarnation politique. L’ancien banquier d’affaire adoubé par Alain Minc peut difficilement se faire passer pour le général de Gaulle ou Léon Blum, ni même pour le souverainiste Jean-Pierre Chevènement.

Macron ne pouvant ni opter pour une politique sociale, ni nationale-protectionniste, il ne peut être populaire ni dans les classes populaires de gauche ni celles de droite. Il ne lui reste que la possibilité d’assumer la verticalité symbolique du pouvoir, pour situer sa singularité, et, à défaut d’être populaire, au moins respecté.

Montage par Ludovic Delaherche.

Mission impossible, car sa carrière para-politique n’a pas eu besoin de l’aval ni de la considération des catégories populaires. Il n’y a donc rien qui puisse essentiellement retenir l’enfant chéri des technocrates à déployer sa morgue sociale à l’égard des “gaulois réfractaires.” Il s’est « fait » sans eux.

Mission doublement impossible, car son présidentialisme agressif génère une cour autour de lui, pour qui l’imitation du chef est un idéal. Cet entre-soi est amené à sécréter des « dérapages bennaliens. » Il pousse Marlène Schiappa à critiquer « la France, pays où on aime se plaindre » sur le plateau de Balance ton post. Logique, car quand le président lui-même daigne s’intéresser aux pauvres, il ne peut s’empêcher de rappeler que « certains déconnent. » 

Le risque du changement. 

Dans le monde déjà ancien, lorsqu’un gouvernement avait atteint son seuil critique d’impopularité un candidat de l’autre parti de gouvernement émergeait, et François Hollande remplaçait Nicolas Sarkozy, comme Lionel Jospin remplaçait Jacques Chirac en 1997, et Edouard Balladur remplaçait Pierre Bérégevoy en 1993. C’était l’assurance du remplacement par le même.

Le PS, LR et Modem ont été largement absorbés et mis hors-jeu gouvernemental. Qui pourra remplacer En Marche en cas de défaite ? Une valse de remplacements internes, Macron par Philippe, Philippe par Blanquer, ne pourra durer éternellement.  Rien n’assure plus le libéralisme du nouveau monde d’être remplacé par une organisation conforme au « cercle de la raison » technocratique. Ce cercle, qui contenait les mouvements dont les racines idéologiques s’accordaient au néolibéralisme pro-européen, a permis un englobement et une maîtrise efficace du champ politique.

Pour les néolibéraux français, le risque est désormais que l’alternance permette un véritable changement. Le nombre de blessés, mutilés, éborgnés par flash-ball et lanceurs de balle de défense ne risque pas de diminuer tout de suite. Car ils protégeront Macron en se sachant en danger sur leurs intérêts fondamentaux, donc avec tous les moyens nécessaires.

Article réalisé par Paul Raja.

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