Pour le premier mai, un collectif composé de citoyens et d’élus publie dans Reconstruire une tribune visant à réhabiliter les travailleurs  dans leur utilité sociale. Signataires en bas de texte.


Ce premier mai, le muguet restera confiné. Loin des défilés, la journée internationale des travailleurs n’en trouvera pas moins un écho retentissant à l’heure où s’effondrent les constructions économiques et les représentations sociales qui structuraient l’ordre ancien. L’activité de celles et ceux qui font au quotidien tourner le pays est enfin réhabilitée. Alors que la France et le monde affrontent un virus qui joue le rôle d’un grand révélateur, les “premiers de corvée” sont aussi indispensables que les “premiers de cordée” sont inutiles.

Les soignants, les commerçants de proximité et ceux qui les approvisionnent, les enseignants, les caissières, les éboueurs, les ouvriers, les paysans, et toutes celles et tous ceux qui structurent et permettent à l’immense rouage de la société de tourner font chaque jour la démonstration de leur absolue nécessité. Dans chaque usine, chaque service public, chaque bureau, la pyramide de l’utilité sociale s’est vue renversée. L’architecture même de la structure sociale se redéfinit au regard du réel : la mainmise du capital sur le travail s’est fracassée sur l’illusion de l’un et la réalité de l’autre, tandis qu’au sein même des entreprises, la crise a laissé apparaître que les dépositaires de la gestion managériale acquise à la seule productivité sont des  parasites superflus lorsque les travailleurs reprennent en main leur propre action.

« Lorsque l’aube du jour d’après se lèvera sur le pays, deux visions du monde et de sa mécanique se feront face. »

Lorsque l’aube du jour d’après se lèvera sur le pays, ce sont deux visions du monde et de sa mécanique qui se feront face. La crise aura révélé les fractures entre un monde d’individus et un univers de collectifs. Les limites d’une idéologie dictée par le profit et le rendement, régies par les indices boursiers, du PIB ou de la dette, auront été ébranlées par une période qui a témoigné de son incapacité à protéger et finalement de sa vacuité. Le monde ancien cherchera par tous les moyens à se perpétuer : il faut le remplacer par une nouvelle hiérarchie des priorités sociales et environnementales.

En redéfinissant ses priorités et in fine son principe d’organisation, la société elle-même se restructure. Après l’émiettement libéral et individualiste, les travailleurs et travailleuses se refondent en classe sur la base de leur utilité sociale. Nous devons maintenant nous porter à la hauteur de la responsabilité qui nous incombe et jeter les assises, avec toutes celles et tous ceux, chômeurs, retraités, étudiants, qui voudront bien refaire peuple, d’une société nouvelle. La reprise en mains des rênes de notre souveraineté est une tâche collective et partagée.

A l’heure de redéfinir ensemble ce qui est bon pour soi et bon pour tous, les libertés publiques devront être protégées contre un système qui voudra profiter de la crise pour resserrer l’étau sécuritaire en brimant l’expression de chacun. Un système vertueux ne peut être construit à coups de matraques et de drones. L’humain et son cadre de vie, sa planète, doivent être au cœur du projet à construire librement et collégialement.

La réhabilitation des travailleurs à travers leur utilité sociale ouvre la voie à une refondation émancipatrice de la société tout entière. Un processus constituant est à l’œuvre, et chacun doit l’investir. C’est l’univers démocratique qu’il reste à définir. La tâche est grande mais elle est à la hauteur des attentes et des nécessités. Que cette journée internationale des travailleurs nous en donne l’élan citoyen.

Signataires :

Flavien Chailleux, fonctionnaire du ministère du travail ; François Cocq, essayiste ; Romain Dureau, agroéconomiste ; Hélène Franco, magistrate syndicaliste ; Manon Le Bretton, enseignante ; Jeannick Le Lagadec, conseillère départementale ; Manon Milcent, étudiante Gilet jaune ; Sacha Mokritzky, rédacteur en chef de la revue Reconstruire ; Alphée Roche-Noël, essayiste ; Marius Roux, juriste ; Frédéric Viale, juriste.