Politique

Le progrès, ou l’occupation des consciences

Faut-il qu’un futur soit assez désirable pour que l’on nomme la route qui y mène « progrès » ? La méfiance grandissante de la jeunesse vis-à-vis de tout espoir de rémission de la planète a touché récemment un point nodal avec l’apparition des Ginks, acronyme de Green Inclination No Kids, désignant ces personnes qui font le choix de ne pas avoir d’enfants par conscience écologique ou par angoisse que le monde ne devienne trop instable. Symbole moderne de la défaite occidentale, ne pas faire naître un enfant fait partie des gestes écologiques les plus conséquents : au rythme actuel en France, c’est 11 tonnes d’équivalent CO2 économisées chaque année. Rapidement la question se pose : pourquoi vivons-nous dans ce monde là ?

Le progrès a été un mot structurant de la modernité pendant plusieurs siècles. Désignant d’abord les humains comme « maîtres et possesseurs de la nature », puis prenant un sens dogmatique avec Hegel et sa philosophie de l’Histoire, jusqu’à être une position idéologique au XXème siècle, son sens a évolué au gré des contingences sociétales. Cette évolution se conçoit : l’idée de progrès doit progresser elle-même, son concept n’étant pas exempt de l’opération. Seulement, aujourd’hui, elle semble avoir progressé vers… la disparition. Le mot s’est tout simplement absenté du champ de nos représentations. Des études d’opinion nous rapportent certaines tendances critiques : ici, 53% des français1 pensent que le monde connait actuellement une période de régression, et la même proportion pense que ce phénomène va durer. On note d’abord la non-attractivité de l’avenir, lorsqu’on la compare aux iconographies de l’an 2000 qui ont bercé le siècle dernier.

Sommes-nous aussi destinés à « empêcher que le monde se défasse », ou devons-nous au contraire accélérer sa chute ?

À l’opposé du chimérique « monde d’après », certains pensent aussi que la crise sanitaire n’a pas engendré plus de solidarité. Lorsqu’on interroge la population sur les évolutions globales de la situation politique et sociale, on trouve un pessimisme qui ne manque pas d’arguments : parmi les principaux pronostics, pointés par 70% des 18-30 ans2, se trouvent les tristes « plus d’ordre que de liberté », « plus d’inégalités sociales que d’équités », « la priorité à l’économie plutôt que la priorité à l’humain », « un oubli progressif des ‘invisibles’ », « une défiance accrue envers les institutions », etc. Que ce soit par inertie, intérêts, aveuglement, indifférence, la politique semble visiblement souffrir d’une impuissance à modifier le cours des choses. Où est passé notre désir d’avenir, et où diable se cache notre capacité à délibérer et prendre notre destin en main ?

Ravivant Camus pour cette époque dont les grandes tâches ont évolué depuis 1957, sommes-nous aussi destinés à « empêcher que le monde se défasse », ou devons-nous au contraire accélérer sa chute ? À la faveur d’un courant de pensée techno-critique, nombreux sont ceux qui pensent que la source du progrès ne se trouve plus seulement dans l’innovation technique (comme il y a un siècle), mais dans la responsabilité et l’éthique, quitte à passer par la sobriété ou la décroissance. Alors, les solutions aux crises énergétiques et climatiques ne seraient pas d’ordre technologique mais politique. Du point de vue des technophiles, ces pensées techno-critiques sont souvent montrées du doigt comme des résurgences néomalthusianistes réactionnaires, ou comme le fruit d’une peur irraisonnée des inévitables transformations de la société. Au milieu de ce débat, on pointe le difficile agencement de la démocratie, qui peine à offrir des espaces de délibération permettant de nous projeter dans un futur collectivement choisi. Concrètement : faut-il aimer la technique, vouloir s’en défaire, et y a-t-il une voie entre les deux ?

Le rêve et la puissance

Dans le contexte économique actuel où la capacité à innover est devenu un impératif géopolitique, Emmanuel Chadeau nous rappelle que le progrès technique est aujourd’hui un absolu, là où il était un moyen au service de la puissance3. Plus précisément, la notion de progrès aurait toujours été l’otage d’un jeu de balancier entre « rêve » et « puissance ». Le « rêve », soit l’idéal des pionniers, des découvreurs de la technique, se retrouverait presque toujours détourné par des appétits commerciaux ou guerriers. Il n’y a qu’à voir le gigantesque écart entre les pionniers d’Internet, qui promouvaient l’égalité et un partage décentralisé de l’information, et les appétits cupides des gafa d’aujourd’hui, dont l’univers menace nos plus intimes libertés. Autrement dit, les détournements constants du progrès technique au service de la puissance ont contribué à l’ériger en un absolu potentiellement destructeur.

C’est aussi ce qu’attaquait le créateur du néologisme « techno-critique », Jean-Pierre Dupuy, lorsqu’il expliquait à propos de la technique que ses « bavures » ne sont pas le fruit d’une « planification défectueuse de la société industrielle, mais découlent inévitablement de caractéristiques intrinsèques du projet technique, qui amènent à prendre pour fin ce qui n’est que moyen. » Avant d’ajouter : « Il est grand temps de reconnaître que l’outil est parvenu à imposer sa loi propre, même à ceux qui s’imaginent en être les maîtres. » S’émancipant des confrontations binaires opposant des « technophobes » réactionnaires à des « technophiles » progressistes, les techno-critiques des années 1970 participent d’une réflexion plus vaste, contre l’idée que les techniques seraient neutres et que seuls les usages en définiraient le sens. À leurs yeux, il ne suffit pas d’intervenir par la fiscalité, le droit ou les prix pour réguler les changements — c’est le type même des technologies et des infrastructures matérielles utilisées qui doit être interrogé.

Au niveau technique comme au niveau politique, on observe une inversion des causes et des effets, nous positionnant de plus en plus par rapport aux conséquences immédiates d’un problème, étant devenus collectivement incapables d’en analyser les raisons profondes.

Aujourd’hui, avec le développement exponentiel des systèmes d’informations et de communication, le problème s’est radicalisé. Le chercheur Evgeny Morozov parle à ce sujet de « solutionnisme technologique » pour qualifier la tendance (quasiment omniprésente) à proposer une solution technique à des problèmes qui sont en fait politiques ou sociaux. Selon lui, chaque problème humain (politique, social, sociétal) est systématiquement transformé en question technique, puis adressé par les acteurs du numérique privés ou les États avec des solutions numériques traitant les effets des problèmes sans jamais analyser leurs causes. Selon lui, « ce qui pose problème n’est pas les solutions proposées, mais plutôt la définition même de la question : le solutionniste possède un marteau (le Web, Internet, de puissants ordinateurs…) et tout ressemble à un clou. »4 Par exemple, les algorithmes prédictifs et la lutte contre la délinquance ; le quantified self (l’enregistrement de données personnelles) et la santé ou le sommeil ; la « ludification » (rendre amusantes certaines activités sociales) et l’engagement politique des citoyens ; ou encore la surveillance des communications de tous sous prétexte de l’identification de quelques-uns… Au niveau technique comme au niveau politique, on observe une inversion des causes et des effets, nous positionnant de plus en plus par rapport aux conséquences immédiates d’un problème, étant devenus collectivement incapables d’en analyser les raisons profondes. La tech appliquée à la politique a-t-elle jamais eu l’ambition de soigner les pires maladies avec autre chose que du doliprane, c’est-à-dire avec de la croissance… ?

Malgré ces critiques, le consensus moderniste croit toujours au « mythe salvateur » du progrès, comme le nomme Chloé Ridel, capable de répondre aux soi-disantes exigences d’efficacité que la société capitaliste s’invente pour survivre, dont il n’a d’ailleurs pas été démontré qu’elles étaient pertinentes au regard de leur coût social et écologique. Chloé Ridel précise : « La pensée techno-critique émergente au XXè siècle n’a pas empêché le progrès technique d’être désormais érigé en programme politique. Il est devenu ce mythe salvateur, qui doit nous protéger de tout. »5 Perpétuer la croissance, mais aussi nous sauver du désastre écologique. Les cornucopiens, terme établi à partir de la « corne d’abondance », signifiant ceux qui prévoient que la technologie permettra éternellement de subvenir aux besoins de l’humanité, tels que Laurent Alexandre, Elon Musk ou Jeff Bezos, produisent des discours laissant entendre que la problématique environnementale se réduit toujours à une fonction technologique, sans jamais questionner les modes de vie et de consommation. Ce paradigme puissant infuse la société mondialisée comme un anesthésiant, cernant les individus dans des structures économiques et politiques éloignées de toute réflexivité technique. À quel étape du développement des technologies les évaluations d’impact sur l’équilibre social, sur l’équilibre écologique, sur l’autonomie de l’être humain, sont-elles préemptives ? A-t-on réfléchi aux conséquences des « progrès techniques » que sont la 5G, les Smart Cities, les frigidaires connectés, le Metaverse ? Un certain fatalisme prend nécessairement corps face à l’inéluctable.

L’impossible adaptation

La croyance en l’infini du progrès technique est un délicieux alibi qui nous permet d’espérer, parfois jusqu’à l’aveuglement. L’écrivain Sylvain Tesson, techno-critique notoire, formulait le phénomène en ces termes : « L’homme aime espérer, cela l’affranchit d’agir. La promesse technologique est devenue une religion. Elle a son Vatican (la Silicon Valley), ses prêtres, ses objets de culte, sa petite pomme. Elle a son eschatologie. Ne vous inquiétez pas, le monde peut flamber, les innovations arrangeront tout. »6 Il faut répéter la question : mais vers quel monde allons-nous ? A-t-on encore les moyens de se la poser ?

Assis face à la fatalité des transformations techniques, et ainsi confronté au risque d’un décalage, l’individu doit s’adapter, sans que ne soit questionnée aucune construction d’ordre collectif et social. Barbara Stiegler, qui ne cache pas sa critique du néolibéralisme contemporain, expliquait dans son ouvrage Il faut d’adapter les fondements théoriques du « sentiment diffus, de plus en plus oppressant et de mieux en mieux partagé, d’un retard généralisé » de l’espèce humaine et de « l’injonction à s’adapter ». Elle trace un historique de la désadaptation cognitive des individus vis-à-vis de leur environnement, entraînant les modèles théoriques de gouvernance démocratique à s’orienter au début du XXè siècle vers un « gouvernement d’experts », selon les mots de Walter Lippmann (célèbre inventeur de « la fabrique du consentement »), qui soutenait que ces mêmes experts devaient se « soustraire par principe au contrôle des citoyens ». La tradition libérale d’alors avait pour objectif d’empêcher la planification de la société, et a rendu du même coup impossible la délibération collective.

La rhétorique technologiste assigne l’humain à un rôle qu’il n’a pas choisi dans une société qu’il ne peut choisir.

L’impossibilité calculée de la délibération démocratique couplée à la mondialisation et la course à la croissance fait aujourd’hui le lit de la fameuse loi de Gabor, du nom du prix Nobel de physique Dennis Gabor, qui énonça que tout ce qui est techniquement possible sera mis en œuvre, un jour : « What can be made, will be made ». Cette loi prédit que toutes les nouveautés technologiques et techniques seront mises en application, peu importent leurs dangers sur la société ou l’environnement. Autrement dit, que face à toute volonté d’autodétermination et tout idéal d’autonomie, la science aura le dernier mot. Ô résignation.

Dès lors, l’injonction à l’adaptation est la conséquence logique de l’impossibilité du débat démocratique sur les avancées techniques, pour une large part d’ailleurs déshumanisantes dès qu’elles s’appliquent à l’organisation du travail. La rhétorique technologiste assigne l’humain à un rôle qu’il n’a pas choisi dans une société qu’il ne peut choisir. L’être humain s’adapte au nouvel environnement créé par la société technologique, et non pas le contraire, sans considération pour le sentiment de saturation face à l’injonction d’efficacité que demandent les machines au quotidien.

De plus en plus d’entreprises françaises adoptent d’ailleurs ces nouvelles méthodes de management controversées, leur permettant d’optimiser leur activité. Les employés de La Poste ont récemment dénoncé l’impitoyable pression du résultat qu’ils subissaient, causée par un management algorithmique autoritaire. Leurs objectifs sont minutés, et contrôlés en temps réel. Les employés d’Amazon sont privés de leurs besoins physiologiques et psychologiques les plus primaires, jusqu’à n’avoir pas le droit de parler dans les entrepôts pour ne pas gêner l’efficacité du résultat, tandis qu’un écran sur leur scanner indique, sous la forme d’un compte à rebours, le temps qui leur reste pour aller collecter l’objet. Aujourd’hui, l’humain est soumis comme un objet aux machines, réduit à en être l’auxiliaire. Le siècle dernier, c’était encore l’inverse… A-t-on décidé un jour de cette transformation ? L’absence de révolte collective face aux supposés bénéfices de ces “progrès” fait douloureusement penser à une occupation des consciences. D’ailleurs, à cette déshumanisation effrayante s’ajoute une perte du pouvoir de revendication des travailleurs auprès de leur employeurs : on se souvient en 2017 des manifestations protestant contre les nouvelles grilles tarifaires de Deliveroo mises en place au détriment des livreurs, dont les ressources de doléance sont atomisées en autant de statuts auto-entrepreneurs. Ces revendications sont bien sûr toujours restées sans suite.

Le citoyen à la périphérie de la décision

Dans le contexte de faible croissance économique qui est le nôtre, le progrès technique est ce sur quoi repose la rentabilité résiduelle du capitalisme contemporain. Mais ce qui est une bonne nouvelle pour le commerce ne l’est pas forcément pour l’humain.

La capacité à retrouver un pouvoir d’autodétermination collective en la matière représente un défi considérable pour les démocraties au XXIème siècle. C’est aussi elle qui nous permettra de faire la part des choses et de refuser le piège de l’opposition binaire entre fascination technologiste et « modèle amish ». Comment maîtriser le progrès technologique et l’orienter selon les souhaits de la communauté politique ? Comment organiser le débat démocratique autour du progrès technique ? Souvent, la politique se trouve seulement réactive, prise de court par des innovations dont elle ne maîtrise ni le développement ni l’ingénierie, c’est-à-dire l’implémentation. Or la recherche du « mieux-être » de « l’optimisation », de « l’amélioration » de nos existences prévue par le monde technologique n’est pas un projet apolitique. Les États ont un devoir de regard qu’ils ont sans doute trop peu pris au sérieux.

Hubert Guillaud, journaliste et analyste d’internet, nous prévient que « les libéraux veulent que les entreprises remplacent l’État au prétexte qu’elles seraient dans de nombreux domaines plus efficace et force est de constater que cela arrange plutôt les États qui sont partout contraints aux économies. Le problème est que cette délégation de service publique se fait le plus souvent au profit de l’efficience mais sans grande contrepartie pour l’égalité ou pour le bien public. Ce sont pourtant ces valeurs que L’État doit défendre. » Pour orienter et maîtriser le progrès technique, peut-être que l’État doit aussi apprendre à construire des systèmes techniques codés avec ses valeurs ou à institutionnaliser et apporter son soutien aux formes qui lui semblent le plus conforme avec le bien public. L’innovation ne peut être uniquement privée. Rappelons que la recherche publique a souvent été à l’origine de l’innovation privée : internet lui-même ne serait pas né sans financements publics.

La politique, ou l’absence de politique

La Silicon Valley se propose de fournir tous les services de base de l’État providence, de l’éducation à la santé. D’après Evgeny Morozov, nous sommes désormais confrontés non pas tant à un choix entre le marché et l’État qu’à un choix entre la politique et l’absence de politique. Le problème, bien sûr, c’est que les citoyens n’ont aucun contrôle démocratique sur ces entreprises qui s’ingèrent dans tous les domaines de nos vies… Ils ne peuvent peser sur aucun aspect, sauf à ne pas utiliser leurs services, ce qui, face à la commodité qu’ils permettent est le plus souvent impossible. Être inclus ou exclu n’est pas une modalité de choix démocratique.

Le citoyen est depuis trop longtemps tenu à la périphérie des grandes décisions qui engagent notre destin collectif. Il devient urgent de « réencastrer » le progrès technique dans la démocratie. La gauche a un rôle à jouer dans la saisie de ce problème, en refusant le déterminisme technologique qui par définition n’est pas favorable à la poursuite de la liberté humaine, c’est-à-dire en pensant d’abord les finalités, et en réfléchissant aux causes des problématiques sociales pour y apporter des réponses politiques. Chloé Ridel propose de son côté plusieurs pistes de réflexions législatives, comme autant de questions qui devraient intervenir en amont de la recherche, dans une logique de prospection et de planification : « les démocraties devraient pouvoir soumettre toute nouvelle technique à au moins trois tests : quel est son impact sur l’être humain (son autonomie, sa santé) ? Quel est son impact sur l’environnement (consommation d’énergie et de ressources naturelles) ? Quel est son impact sur l’équilibre social (répartition des revenus) ? » Enfin, au-delà de ces évaluations nécessaires, qui permettraient de faire jouer le principe de précaution, le dernier mot devrait appartenir au politique. Rappelons qu’en Suisse, l’introduction de la 5G a été suspendue au nom du principe de précaution et après une série de manifestations dans le pays… À quand la démocratie de la technique ? Avons-nous le pouvoir de faire cesser cette occupation des consciences ?

 

Sources et références

  1. Sondage IFOP, « Le regard des français sur l’avenir », 22 novembre 2019
  2. Sondage Heyme – 20 minutes – OpinionWay, « #MoiJeune, confiné et demain ? », 5 mai 2020
  3. Emmanuel Chadeau, Le Rêve et la puissance, Fayard, 1996
  4. Evgeny Morozov, Pour tout résoudre, cliquez ici. L’aberration du solutionnisme technologique, FYP éditions, 2014
  5. Chloé Ridel, Pour une démocratie de la technique, « Le Débat » Gallimard, 2020/2 n° 209, pages 133 à 142
  6. Nicolas Truong, « Sylvain Tesson : “Vivre mieux consiste aujourd’hui à échapper aux développements du progrès” », Le Monde, 27 juillet 2019
Douglas Benchetrit
Douglas Benchetrit est rédacteur en chef de Reconstruire. Diplômé en sciences politiques et en philosophie, c'est un militant de gauche républicaine engagé dans divers associations et mouvements politiques mettant en avant les enjeux de maillage du territoire, de démocratie, de technique et d'écologie. Il est également auteur de poésie.

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