« Devant les journalistes, le représentant Yoho m’a traitée de, je cite, « sale pute ». […] Ce problème ne se résume pas à un seul incident. Il est culturel. C’est une culture d’absence d’impunité, d’acceptation de la violence et du langage violent à l’égard des femmes, toute une structure de pouvoir qui soutient cela. […] Le langage déshumanisant n’est pas nouveau. Et ce que nous constatons, c’est que des incidents comme ceux-ci se produisent suivant un schéma. Il s’agit du schéma d’une certaine attitude envers les femmes et de déshumanisation des autres. ». C’est par ce discours aux allures de lance-flamme que la députée Alexandria Ocasio-Cortez dénonçait en juillet dernier le comportement sexiste que subissent quotidiennement des milliards de femmes. Si certains peuvent penser que cela est absolument anodin, Marguerite Stern répondra à juste titre que « La domination masculine commence par là, par ce que certains aiment appeler des « détails », et que noues, féministes, appelons le « sexisme ordinaire » [1]».

Fervent serviteur de l’assise patriarcale au sein d’une société où le seul fait de disposer d’un utérus et d’une poitrine légitimerait l’hypersexualisation des femmes, c’est notamment par le langage que l’imaginaire collectif d’une société s’impose et reflète parfaitement ses tabous, dont celui de la liberté sexuelle des femmes. Les propos tenus par une société entière posent des normes  qui permettraient de contrôler la sexualité de la moitié de sa population. Le contrôle genré de cette dernière y est effectué notamment au travers de son vocabulaire injurieux. Dans son ouvrage Dire et Interdire, Nancy Huston illustre très bien cette idée selon laquelle l’insulte n’est que le reflet du tabou d’un imaginaire collectif. L’usage d’un terme particulier comme insulte y est révélateur du fantasme d’une société où le tabou de la chair est institutionnalisé. En somme, une société tourmentée par la liberté sexuelle du sexe féminin plus que par les violences qui lui sont infligées.

Genre, sexe et sexualité

Chaleureuse bâtisse de toutes les violences sexistes et sexuelles, les normes de genre ont toujours été le carcan de notre structure sociale. Il est clair que nous détenons les clés de notre propre cellule : l’abolition des normes de genre – ces dernières supposant une certaine conduite à respecter du fait du sexe d’un individu. Cette destruction passe, entre autres, par le changement de nos discours et donc de notre langage où cette violence perpétuelle trouve les fondations de la légitimation de son édifice. Il ne s’agit absolument pas de stigmatiser au cas par cas chaque personne, mais plutôt de blâmer une société patriarcale permettant cette sombre coutume du genre. Société tiraillée par l’idée que les femmes puissent disposer pleinement de son corps ; société choquée par des décolletés, des poitrines féminines, scandalisée par un haut ou un bas jugé trop court ; société qui préférera nommer « putes » les femmes qui perturberont son petit confort plutôt que de reconnaître sa véritable gangrène à savoir, la domination patriarcale et son obsession irréfutable du contrôle de la sexualité féminine. S’il est sûr que ce terme est utilisé de manière péjorative à l’encontre d’un sexe en particulier, il n’est pas moins évident qu’il est donc à bannir.

Les notions de genre, de sexe et de sexualité sont aujourd’hui méconnues. Pourtant, ces notions sont indispensables pour comprendre les différentes violences sexistes présentes dans notre société. « Aujourd’hui on établit une différence entre sexe, genre et sexualité. Le sexe renvoie au corps et au physique des hommes et des femmes. Le genre réfère à la masculinité et à la féminité, à des modèles identitaires et de comportement. La sexualité se rapporte à des pratiques, à l’orientation sexuelle et au désir.[2] » Le genre, véritable symptôme de la domination patriarcale, alimente les violences sexistes et sexuelles, qui répondent à une certaine attente de la société envers un sexe particulier ; pour cela, le langage est au service du patriarcat afin de perpétuer ce violent schéma.

Le langage : une violente assise patriarcale

Discret car rarement puni, le langage est le fauteuil parfait où siègent ces violences. Si « en sociologie, la sexualité est souvent appréhendée comme un effet du genre, c’est-à-dire un ensemble de pratiques et de représentations qui reflètent les manifestations de la domination masculine et des normes auxquelles les individus doivent se conformer pour se voir reconnaître une place dans un groupe de sexe [3]», notre rituel socio-linguistique ne s’inscrit-il pas dans cette mécanique de violences sexistes et sexuelles ?  Afin d’arracher le terme de pute du vocabulaire injurieux, il convient d’extraire le  problème de sa source, à savoir une coutume socio-linguistique qui se perpétue au fil de notre temps, largement consentie par notre société. « Le terme « pute » évoque pour moi le sens premier du terme, une prostituée du coup, employé de manière péjorative. Quant à la définition, ça m’évoque ça, une « pute, putain ». C’est un abus de langage, quelque chose qui sort sous le coup d’une colère somme toute passagère. [4] »

Véritable métronome du langage de nos sociétés modernes, défini dans le Larousse comme étant « vulgaire, injurieux, synonyme de putain », ou encore comme étant « très familier » et synonyme de « putain », d’une « prostituée » par le Larousse de Poche, le terme de « pute » est le parfait exemple de la domination patriarcale dans notre société : simple et passe-partout, ce terme n’est qu’un rituel socio-linguistique révélateur de l’assise patriarcale permise par notre langage quotidien. Lorsque le terme de « pute » est évoqué, on pense bien évidemment au métier de prostituée, qui serait « la profession d’une femme ou d’un homme (pour moi ça marche pour les 2 sexes) qui en échange d’une prestation tarifée offre des services sexuels [5] » ; ou encore, si l’on devait chercher une définition juridique, une « activité habituelle qui consiste, pour toute personne, à s’offrir en vue d’une activité sexuelle à n’importe quelle autre personne prête à la rétribuer d’une façon quelconque et qui ne constitue pas en elle-même une infraction pénale. L’acte prostitutionnel a pour mobile central la recherche d’un profit, qui souvent bénéficie surtout au proxénète [6]».

Si la maîtresse de conférence Maria Candea définit l’insulte comme étant « un art de langage », définie par «  son résultat, son effet, qui doit être la vexation », en quoi le terme de « pute » serait-il une insulte ? L’usage socio-linguistique de ce terme n’est pas neutre mais relève bien de l’imaginaire collectif d’une société qui considère le corps du sexe féminin comme de la chair et qui réprimande sa libre sexualité. Comme l’explique Nancy Huston, « dans l’idéologie patriarcale,  si la femme n’est pas maintenue à distance – sous la forme d’une vierge, d’une déesse ou d’une muse –, elle est associée au monde animal [7]». Cela illustre parfaitement ce fameux « tabou de la chair » qui est  ancestral : si une femme ne garde pas une certaine distance avec le sexe et donc n’est pas libre d’exercer sa liberté sexuelle comme elle l’entend, elle sera immédiatement associée « au monde animal » et serait par là moins « respectée ». De l’usage social du terme de « pute » ressort très souvent l’idée selon laquelle « ce terme est censé être une insulte à l’encontre des femmes de soi disant « mauvaise vie », c’est-à-dire qui ont des relations sexuelles avec plein d’hommes différents. Il est utilisé à tort et à travers pour insulter une femme qui ne « se respecterait pas » avec les hommes ; ou bien il est souvent utilisé en tant qu’insulte lorsqu’une personne nous énerve, sans vraiment de lien avec son sens premier et sans se rapporter avec des actes sexuels. Enfin, pour beaucoup, le terme doit se rapporter aux prostituées (mais la personne, en utilisant délibérément ce terme, a un regard péjoratif sur le métier je pense). Dans tous les cas, le mot a un sens négatif [8]». Tout le monde a déjà utilisé ce terme et grand nombre de personne continue de le faire, du fait d’une certaine « culture populaire [9] » linguistique et de son inconscient collectif.

L’imaginaire collectif est une notion de psychologie sociale, qui s’intéresse aux modes de pensées d’une société particulière. De ces modes de pensée ancrés au sein d’un rituel social découlent certaines interactions particulières entre certains groupes sociaux ; comme l’explique la professeure Florence Giust-Desprairies, « en tant que processus, l’imaginaire collectif signe l’existence d’une vie psychique dans l’organisation, en prenant sa source dans la capacité humaine à faire surgir des représentations. L’analyse de l’émergence des contenus imaginaires permet d’avancer des hypothèses sur les modes selon lesquels les productions constituées en produits sociaux donnent sens aux conduites sociales. L’imaginaire collectif s’origine au lieu de rencontre des signifiants individuels et des significations institutionnelles. C’est pourquoi cette rencontre peut être considérée comme l’événement inconscient et dynamique du lien groupal comme lien social [10] ». Le langage sexiste de notre société et donc ses insultes relèveraient d’une certaine « conduite sociale », un phénomène dû à l’imaginaire collectif, selon lequel des personnes devraient avoir un certain comportement du fait de leur sexe – ce sont les normes de genre. Le tabou de la chair est institutionnalisé au sein de l’imaginaire collectif : le tabou de la sexualité et plus particulièrement le tabou de la sexualité féminine, jugé et réprimandé par la société patriarcale.

La lutte contre les violences sexistes et sexuelles se mène partout et donc par le langage. L’enquête VIRAGE précise que ces violences, permises par notre rituel socio-linguistique, sont un phénomène complexe présent partout dans la société : « la violence est un phénomène hétérogène dont il convient de décrire la complexité, notamment en prenant en considération les contextes où elle se produit : famille, travail, espaces publics… Elle est également hétérogène dans ses formes (verbales, physiques, sexuelles…) et ses conséquences.» Le terme de « pute » est le second terme le plus fréquemment utilisé dans les insultes sexistes – derrière le terme de « salope » qui apparaît dans 27% des cas, « pute » se manifeste dans 21% des cas des injures sexistes. Ce terme est une violence sexiste socio-linguistique utilisée dans absolument tous les milieux présente très tôt, au sein même du cocon familial : « dans la sphère familiale, les faits de violences sont relativement fréquents pendant l’enfance et l’adolescence. (…) Tous les milieux sociaux sont confrontés à ces violences qui débutent très tôt». Camille Froidevaux-Metterie, professeure en science politique, illustre parfaitement ce fait systémique au sein de l’excellente enquête du Monde relative aux féminicides : « Les violences familiales sont des violences héritées, elles s’inscrivent dans la longue histoire de la hiérarchie sexuée du monde. La logique patriarcale la plus pure se loge au cœur de l’intime

Si la domination patriarcale fleurit dans les entrailles familiales, il reste donc certain que comme disait Nelson Mandela en 1994, « l’éducation est l’arme la plus importante pour changer le monde ». C’est en effet par l’éducation des futurs citoyens et notamment à coup de sérieuses campagnes au sein des établissements scolaires que la lutte contre toutes les formes de discriminations doit prendre racine. Certains collectifs féministes comme Nous Toutes préconisent des mesures concrètes de formation et d’éducation, notamment au travers d’un « brevet de la non violence » afin de permettre aux jeunes d’avoir conscience de cette violence patriarcale systémique : « Tout harcèlement ou agression sexuelle doit être dénoncé.e – que les victimes soient femmes, hommes ou enfants. Il y a urgence à établir une véritable prévention. Un brevet de la non-violence, obligatoire dès la rentrée prochaine, en est une étape essentielle.». Or, il paraît tout de même assez utopique d’attendre de la part d’un ministère de l’Éducation préconisant une certaine « tenue républicaine » à respecter qu’il mette en place ce genre de campagnes de luttes contre les violences sexistes et sexuelles au sein des institutions républicaines.

L’illustration du tabou de la chair : l’exemple de la tenue républicaine

Le tabou de la chair ou encore l’hypersexualisation du corps féminin s’invite royalement au sein des discours de nos dirigeants, lorsque notamment notre ministre de l’Éducation Nationale en septembre dernier évoquait une certaine tenue « républicaine » à respecter en citant : « lorsqu’on est à l’école, au collège ou au lycée, il y a évidemment des codes vestimentaires qui sont respectés ». Certaines collégiennes et lycéennes étaient alors et sont toujours renvoyées de leurs établissements scolaires car elles ne respecteraient pas certains codes vestimentaires requis : ceux de ne pas montrer leurs nombrils, ne pas porter de soutien-gorge ou encore, de ne pas porter des jupes trop courtes (…) : de ne pas dévoiler trop de leur chair. C’est le 14 septembre qu’une mobilisation admirable est apparue au sein de ces établissements, où des jeunes femmes en majorité, parfois accompagnées de leurs camarades masculins dénonçaient le sexisme dans leur établissement. C’est sur Twitter que naît le #balancetonbahut, où des témoignages affligeants ont déferlés. Il est affligeant de voir  qu’aujourd’hui en 2020, une jeune femme n’ait pas la possibilité de porter les vêtements qu’elle souhaite sans être « provocatrice » et de constater que les individus sont soumis à des codes vestimentaires enfermés dans des stéréotypes de genres qui ne font qu’appuyer cet affreux tabou de la chair. Des myriades de témoignages tous plus déconcertants les uns que les autres ont déferlés :

 

@bertillegnt1 17 septembre 2020

 

Il est consternant de voir que des professeurs qui devraient pourtant servir d’exemple aux futurs citoyens (tout comme nos dirigeants), pouvant être les parents ou grands-parents de ces derniers, se permettent de tenir de tels propos ; un certain philosophe de 71 ans s’est d’ailleurs permis de se prononcer sur la prétendue immoralité de ce mouvement en disant que selon lui, lorsqu’il sort dans la rue et qu’il aperçoit, « des jeunes filles avec un crop-top », ça le « déconcentre ». À bon entendeur…

Il est urgent de mettre en place de véritables mesures de luttes contre les discriminations sexistes au sein des établissements scolaires. Toute personne a aujourd’hui conscience de ce problème systémique : celui d’une société rongée par la domination patriarcale. Lorsqu’on évoque ce discours évoqué par le ministre de l’Éducation Nationale, un fort rapprochement peut être évidemment fait avec l’enquête de l’Ifop et de Marianne du 25 septembre dernier, relative au type de tenue soi disant décente que devrait porter une élève et qui démontre une fois de plus, l’engouement envers la tenue d’une jeune femme ; c’est parce qu’elles sont des femmes et qu’elles disposent d’une poitrine et d’un utérus qu’elles doivent cacher leur poitrine, leur nombril… en définitive, leur corps.

 

Salomé Saqué, enquête Marianne/IFOP

Salomé Saqué, enquête Marianne/IFOP

Salomé Saqué, enquête Marianne/IFOP

La société patriarcale, par son imaginaire collectif et son rituel socio-linguistique sexiste permet l’impunité de violences. Elle permet qu’un sexe en discrimine un autre sans la moindre indignation de l’opinion publique. Les violences sexistes et sexuelles existent et sont le résultat d’un schéma patriarcal héréditaire à abolir. Il ne faut pas rester neutre face aux violences, quelles qu’elles soient, mais les combattre. Les réitérer et rester neutre signifierait accepter et légitimer un système violent et déshumanisant. Le féminisme et donc le combat contre les violences sexistes et sexuelles est universel. Il se mène partout, à chaque instant et afin de casser cette domination patriarcale, l’abolition du genre serait plus que louable…

Notes :

[1] Marguerite STERN, Héroïnes de rue, Michel Lafon, 2020.

[2]Christine BARD, Sandra BOEHRINGER, Gabrielle HOUBRE, Didier LETTE, Sylvie STEINBERG (dir.) Une histoire des sexualités , Presses Universitaires de France, 2018, p.97.

[3] Isabelle CLAIR, « Le pédé, la pute et l’ordre hétérosexuel », Agora débats/jeunesses, 2012/1 (N° 60), p. 67-78.

[4]Extrait de réponse aux questions « Que t’évoques le terme de « pute » ? » et « Pourquoi l’utilises-tu ? »

[5]Extrait de réponse aux questions « Que t’évoques le terme de « pute » ? » et « Pourquoi l’utilises-tu ? »

[6] Vocabulaire juridique de Gérard Cornu, 13ème édition mise à jour.

[7] Nancy HUSTON, Dire et Interdire, Payot, Paris, 1980, p. 60.

[8]Extrait de réponse aux questions « Que t’évoques le terme de « pute » ? » et « Pourquoi l’utilises-tu ? »

[9]Extrait de réponse aux questions « Que t’évoques le terme de « pute » ?» et « Pourquoi l’utilises-tu ? »

[10] Florence GIUST-DESPRAIRIES, « 1. Approche clinique de l’imaginaire », dans : , L’imaginaire collectif. sous la direction de Giust-Desprairies Florence. Toulouse, ERES, « Société – Poche », 2009, p. 22-42.

Sarah Vaccaro
Étudiante en droit à l'Université de Paris. Luttes féministes, sociales, défenses du service public.

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