L’étude des expériences gouvernementales de transformation sociale au cours des XXème et XXIème siècles montre une même relation problématique à la question de la monnaie. Mélange d’incompréhension et d’absence de gestion, elle n’est pas étrangère à leurs échecs finaux. Cet impensé monétaire recouvre un enjeu à la fois stratégique et idéologique qu’il convient de lever.

 

La comptine est bien connue. L’insouciance arrogante dont font preuve les fameux trois petits cochons face à la menace du prédateur se résume à ces deux phrases chantonnées joyeusement : « Qui craint le grand méchant loup ? C’est pas nous, c’est pas nous ! ». Mais lorsqu’ils s’y retrouvent confrontés, ce n’est plus la désinvolture qui les habite, mais la peur. Heureusement, l’histoire se termine bien pour eux, mais sans que l’on sache s’ils en ont tiré la moindre leçon de prudence.

En revanche, s’il y a une chose de sûre concernant les différentes expériences de gouvernement « de gauche » ou « de transformation sociale » au sein des sociétés occidentales de ces 150 dernières années, c’est qu’elles n’ont jamais pris le temps de tirer la moindre leçon des échecs passés du point de vue de la question monétaire.

A l’image du grand méchant loup, cette question constitue pourtant une menace vitale pour tout pouvoir qui a l’ambition de défendre l’intérêt et les conditions d’existences des gens ordinaires, du peuple. Toutes les expériences de gouvernement, qu’elles aient été portées par un parti socialiste, (mais, entendons-nous, d’un socialisme qui avait d’autres ambitions que d’accompagner docilement la société libérale), ou par une autre force de gauche, se sont ainsi montrées incapables de comprendre, d’utiliser et de contrôler le système monétaire de leur pays.

 

Des expériences diverses…

            Pour nous en faire une idée, prenons trois exemples : le Front populaire en 1936, le premier septennat de François Mitterrand à partir de 1981 et le gouvernement Syriza en Grèce en 2015. Trois situations historiques, culturelles, économiques et institutionnelles différentes, trois mêmes échecs finaux tous liés à une capitulation sous pression financière et monétaire.

D’abord, le Front populaire. Vainqueur des élections du printemps 1936, cette alliance électorale entre communistes, socialistes et radicaux porte au pouvoir un gouvernement dirigé par Léon Blum et fait rapidement passer tout un ensemble de mesures sociales : semaine de 40 heures, création des congés payés, hausse des salaires… Ces mesures ont pour but de relancer l’économie durement frappée par la crise des années 30 en stimulant le pouvoir d’achat. Elles sont à l’opposé de ce qu’avaient tenté les précédents gouvernements, qui avaient multiplié les mesures destinées à faire décroître les prix en baissant les salaires (notamment ceux des fonctionnaires), les pensions des anciens combattants… Le but de cette politique déflationniste était de conserver un franc fort et maintenir le pays dans le système du Bloc-or.

Pour comprendre ce qu’est le Bloc-or, il faut revenir quelques années en arrière. Jusqu’au krach boursier de 1929 et la crise des années 30. Le système monétaire international fonctionne autour de l’étalon-or : l’unité de compte internationale correspond à un poids fixé en or et les parités de deux monnaies différentes sont fixées à partir de ce minerai. Un tel système garantit une stabilité des parités mais, avec la crise, il devient intenable et deux pays piliers, la Grande Bretagne et les Etats-Unis, l’abandonnent en 1931 et 1933. Soucieuse de recréer l’étalon-or à une échelle plus petite, la France met en place le Bloc-or, une entente entre plusieurs pays européens autour du franc convertible en or pour défendre leurs monnaies contre la spéculation et la course à la dévaluation. Grâce à cela, le franc se retrouve fortement surévalué face aux dévaluations de la livre sterling et du dollar, ce qui pénalise l’économie du pays et la balance des paiements avec l’étranger. La seule solution dans ce cadre consiste à réaliser une dévaluation, soit externe en dépréciant la monnaie (mais cela est impossible dans le cadre du Bloc-or), soit interne en baissant les salaires et revenus de la population. C’est cette seconde solution qui est tentée par les gouvernements de droite précédant le Front populaire, sans succès et au prix d’une explosion des inégalités et des injustices sociales.

Arrivant au pouvoir dans ce contexte, Léon Blum refuse pourtant d’envisager la dévaluation du franc. Il en fait même son slogan pendant la campagne : « Ni déflation, ni dévaluation ». La France en aurait pourtant bien besoin, plusieurs pays membres du Bloc-or l’ayant déjà abandonné pour dévaluer à leur tour (Italie en mai 1934, Belgique en mars 1935, Pologne en 1936). Pire encore, avec les réformes sociales qu’il entreprend, Blum dégrade encore plus la compétitivité des entreprises et aggrave la fuite des capitaux. La relance espérée ne vient pas et Léon Blum se résout à la dévaluation  fin septembre 1936. Cependant, elle arrive trop tard et la baisse est trop faible pour espérer restaurer des marges de manœuvre. Cette opération, négociée avec la Grande Bretagne et les Etats-Unis, s’accompagne d’une « pause » dans les réformes. Elle permet de relancer un temps l’économie mais le gouvernement Blum ne survit pas à ses renoncements et tombe en juin 1937. Deux autres dévaluations, en 1937 et 1938, sont encore nécessaires.

Par ailleurs, face à la fuite des capitaux et à l’hostilité des milieux financiers, Léon Blum refuse d’instituer un contrôle des changes qui lui aurait pourtant permis de stabiliser la situation. Ce refus tient à des considérations géopolitiques : en 1936, seuls les pays autoritaires (Allemagne nazie, Italie fasciste…) ont recours à cet outil de politique économique. Blum ne veut pas instaurer une mesure qui risquerait de le séparer de ses alliés anglo-saxons. Ce refus a pour conséquence de dégrader la situation financière du pays et joue un rôle décisif dans le semi-échec du Front populaire.

            Avec l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République en 1981, un vent d’espoir souffle sur le pays. Là encore, les premiers mois au pouvoir sont synonymes de réformes sociales et de progrès des droits des citoyens. Mais, là encore, au moment même où les socialistes entrent au gouvernement, le franc est surévalué, résultat de l’effondrement du système monétaire international qui stabilisait jusqu’alors les échanges. La crise des années 70 fait voler en éclat les accords de Bretton-Woods, qui instituaient du dollar comme la devise internationale, à la fois seule devise définie en or et seule devise servant d’intermédiaire dans les échanges internationaux. Les USA décident de sortir des accords de Bretton Woods en 1971. Pour ne pas subir une spéculation trop forte et maintenir des taux de changes stables, plusieurs pays européens, dont la France, s’associent dans le cadre du Serpent monétaire européen puis du Système monétaire européen (SME), encadrant les fluctuations des monnaies les unes par rapport aux autres, et donc la capacité à dévaluer.

« Confronté à l’incompatibilité entre, d’un côté, le maintien d’une politique de réformes sociales ambitieuses et, de l’autre côté, le maintien dans le SME, Mitterrand choisit de ne pas rompre avec le système financier international »

Dans un premier temps, les socialistes refusent encore de dévaluer. François Mitterrand déclare en juin 1981 : « On ne salue pas la victoire de la gauche par une dévaluation ». Les réformes sociales provoquent les mêmes effets qu’en 1936 : aggravation de la balance commerciale, absence de regain de croissance. Finalement le gouvernement se résout à dévaluer le franc en octobre 1981, mais cette dévaluation obtenue dans le cadre du SME n’est pas suffisante. Deux autres sont nécessaires en 1982 et 1983.

Arrive alors un épisode bien connu, et lourd de conséquences : le choix opéré par Mitterrand au printemps 1983 d’effectuer le « tournant de la rigueur ». Confronté à l’incompatibilité entre, d’un côté, le maintien d’une politique de réformes sociales ambitieuses et, de l’autre côté, le maintien dans le SME, Mitterrand choisit de ne pas rompre avec le système financier international pour les mêmes raisons qu’en 1936 : ne pas se séparer de ses alliés européens et anglo-saxons.

L’expérience du gouvernement grec de Syriza (parti de gauche anti-austérité arrivé au pouvoir en janvier 2015) permet d’établir un parallèle avec les deux expériences précédentes et une mise en perspective de la situation particulière dans laquelle sont plongés les pays membres de la zone euro.

Syriza et son leader, Alexis Tsipras, gagnent les élections dans un contexte économique très difficile pour le pays qui a subi la crise économique mondiale de 2008, la crise des dettes souveraines de 2010 puis de multiples politiques d’austérité visant à effectuer des dévaluations internes (comme les gouvernements de droite précédant le Front populaire en France en 1935) par la baisse des salaires, pensions et autres revenus de la population.

La Grèce est membre de la zone euro et, par conséquent, partage une monnaie unique avec plusieurs pays aux standards économiques et productifs bien différents. Il n’y a pas de dévaluation possible pour la seule Grèce. Pourtant, loin de protéger les économies membres et d’assurer leur convergence, l’euro accentue les divergences entre pays tout en leur ôtant un outil de politique économique central.

Dans ce contexte, Syriza entend mener une politique sociale et de restauration du niveau de vie de la population, notamment en négociant une réduction de sa dette et la fin de l’austérité. Tsipras et son gouvernement entament alors des discussions avec les partenaires européens pendant près de six mois. Mais, face à l’intransigeance des créanciers et à l’aggravation de la situation financière du pays, le gouvernement finit par capituler en juillet 2015 et accepte de poursuivre les politiques d’austérité sans voir la dette se réduire. Entre choisir de sortir du carcan européen et continuer à subir les mêmes politiques inefficaces, Syriza a préféré la seconde option.

 

… pour des mêmes caractéristiques !

A voir ces trois expériences, il n’est pas difficile de constater que les mêmes mécanismes entrent à chaque fois en jeu et produisent à chaque fois les mêmes effets, poussant le gouvernement à choisir entre deux options radicales : capituler ou rompre définitivement avec l’ordre établi. Trois éléments sont à prendre  en considération :

         La surévaluation de la monnaie dans le cadre d’un système monétaire intenable

         La question du contrôle des changes et des mouvements de capitaux

         Le rôle de la Banque centrale

« Le même dilemme se pose alors : l’incompatibilité entre la mise en place de la politique promise pendant les élections et le maintien dans le système monétaire »

Tout d’abord, à chaque fois que l’un de ces gouvernements prend le pouvoir, la situation est la même : la monnaie nationale est surévaluée du fait du système monétaire dans lequel elle s’insère. Pire encore, ce même système monétaire l’empêche de dévaluer et de retrouver un niveau normal qui correspond aux besoins et caractéristiques de l’économie nationale. La situation de la Grèce est particulièrement perverse puisque la nature même de l’euro empêche à la fois toute dévaluation vis-à-vis des pays extérieures à la zone, mais aussi par rapport aux économies des autres pays membres. L’aggravation des divergences économiques et des déséquilibres en matière de balance des paiements est inéluctable, comme l’ont montré David Cayla et Coralie Delaume[1]. Mais à chaque fois les gouvernements ont fait preuve d’un aveuglement effarant sur cette question. C’est le cas pour les expériences de 1936 et 1981 : face à des pays voisins qui n’avaient aucun souci à dévaluer, le gouvernement socialiste attend trop longtemps avant de se résigner à dévaluer à son tour.

Le même dilemme se pose alors : l’incompatibilité entre la mise en place de la politique promise pendant les élections et le maintien dans le système monétaire. A chaque fois, du fait de la non-prise en compte de cette question et de considérations géopolitiques, les gouvernements ont choisi de délaisser leurs promesses et, à cause de cela, de rompre tout lien de confiance avec la population.

            Ensuite, la pression exercée par la spéculation financière et la fuite des capitaux est également déterminante dans la décision finale. Elle conduit à détériorer la situation financière de telle sorte qu’il devient impossible d’en supporter le coût. Autant cette spéculation et cette fuite des capitaux ont pu être relativement contenues en 1981 grâce aux mesures d’urgence prises dès l’arrivée au pouvoir, autant en 1936 et 2015, elles ont été fatales. Léon Blum en tirera des leçons et proposera en 1938, lorsqu’il tentera de former un nouveau gouvernement, de mettre en place un contrôle des changes. La question du déplacement des masses financières et monétaires montre toute sa dimension politique, puisqu’elle est capable d’influencer et de contraindre les décisions des dirigeants.

            Enfin, une institution structurelle joue un rôle décisif dans chacune de ces trois expériences : la Banque centrale. Ayant pour fonction d’assurer la stabilité et la viabilité du système monétaire national, cette institution n’en est pas restée à un rôle purement économique. Elle a affirmé des choix partiaux, politisé son action et entretenu une attitude d’hostilité ou de nuisance à l’égard des gouvernements de gauche. Tirant les leçons du Cartel des gauches des années 1920, Léon Blum cherche à réduire l’indépendance de la Banque de France en la réformant. Jusqu’alors, elle était une banque privée et seuls ses 200 plus importants actionnaires avaient le droit de vote. Ces « 200 familles » avaient de tels liens avec les milieux financiers qu’il était régulièrement question du « Mur d’argent » opposé à la volonté des gouvernements de gauche de mener une politique contraire à leurs intérêts. Malgré cette réforme et un contrôle accru des pouvoirs publics, Léon Blum peine tout au long de son gouvernement à obtenir le soutien financier dont il a besoin.

En 1981, la situation est différente. La Banque de France a été nationalisée depuis 1945 et son gouverneur est nommé par l’exécutif. Lorsqu’il arrive au pouvoir, Mitterrand maintient à ce poste Renaud de La Genière, nommé par Valéry Giscard d’Estaing. Malgré l’autorité supérieure de l’Etat sur l’institution, Renaud de La Genière se montre de plus en plus en désaccord avec la politique du gouvernement et refuse, à partir de 1982, d’allouer au Trésor public des concours de trésorerie supplémentaires face à la dégradation de la situation financière. Les conséquences de ce refus ont bien pesé dans la décision finale de Mitterrand de ne pas sortir du SME.

Concernant la Grèce, nous avons là un cas d’école, la concrétisation d’un quasi idéal-type de Banque centrale hostile usant de son pouvoir pour faire capituler le gouvernement. Du fait de l’euro, ce n’est pas la Banque centrale grecque mais la Banque centrale européenne (BCE) qui entre en jeu. A la fois prêteuse en dernier ressort de l’économie grecque et créancière du pays, elle a sur lui une capacité d’étouffement qu’elle ne se prive pas d’exploiter dès février 2015 en réduisant l’accès des banques grecques à son financement à un seul dispositif : l’aide à la liquidité d’urgence (pour lequel les taux d’intérêt sont plus chers et les montants plafonnés). Puis, jusqu’à la capitulation finale de Tsipras en juillet, la BCE continue de saper la fragile situation financière du pays. A l’annonce du référendum, elle décide de geler le plafond de l’aide à la liquidité d’urgence, dans une volonté affirmée d’influencer le vote des Grecs. Le peuple votera pourtant contre le plan d’austérité, mais la BCE obtiendra ce qu’elle cherchait : la capitulation de Tsipras et Syriza.

Anecdote supplémentaire et révélatrice des échecs des expériences étatiques alternatives :  à aucun moment la Commune de Paris n’a envisagé de réquisitionner la Banque de France en 1871, alors qu’elle aurait eu là non seulement une source de revenus conséquente, mais aussi un élément décisif pour négocier avec ses ennemis en la détention des portefeuilles de toute la bourgeoisie industrielle et d’affaires du pays.

 

Quelques leçons à tirer : « monnaie marchandise » et mesures de protection

            Comment expliquer que, malgré les échecs du passé, aucun gouvernement de transformation sociale n’ait tiré les leçons pour ne pas retomber dans la même impasse ?

Un début d’explication peut être trouvé avec Karl Polanyi. Dans La Grande Transformation[2], Polanyi explique en quoi l’avènement d’une société dominée par le libéralisme économique et le marché autorégulateur a constitué une rupture dans l’Histoire, avec un désencastrement de l’économie du reste des relations sociales. Cela a conduit à une séparation de l’économique et du politique, faisant considérer par beaucoup de gens la monnaie comme une catégorie purement économique, une simple marchandise en vue d’assurer les échanges marchands et commerciaux.

Partant de là, il est tout à fait possible d’envisager que ce sens commun ait aussi bien affecté les dirigeants et économistes libéraux que les communards de 1871 ou les intellectuels et dirigeants socialistes et communistes des années 1930 comme le Front populaire. Un même aveuglement idéologique a très bien pu affecter les dirigeants du PS en 1981 (avec la remontée en grâce des théories libérales dans le sillage de la crise des années 1970 et l’affirmation de nouveaux dirigeants socialistes comme Jacques Delors plus sensibles à ces théories) et les dirigeants de Syriza en 2015, dans le cadre de la construction européenne et l’hégémonie des thèses néolibérales.

L’impensé monétaire doit donc être corrigé si un gouvernement souhaite, une fois au pouvoir, se donner les moyens crédibles et sûrs de mener une politique de transformation sociale. Il est nécessaire de penser la monnaie pour en évaluer son poids et son influence. Là encore, Karl Polanyi est d’une grande utilité. Rompant avec l’idée que la monnaie est une marchandise par essence (tout comme la nature et le travail), il développe une vision universelle de la monnaie et montre que là où il y a monnaie, il n’y a pas forcément marché. Historiquement, la monnaie est apparue avant le marché, et ses fonctions sont diverses : moyen de paiement, intermédiaire entre les échanges, unité de compte et instrument de réserve. La monnaie est donc avant tout un moyen de communication et un élément social et politique structurant le fonctionnement et la cohésion des sociétés humaines, bien au-delà de sa simple fonction économique.

Avec l’avènement de la société libérale au XIXème siècle, la monnaie voit sa fonction évoluer et devenir une « monnaie marchandise », c’est-à-dire une marchandise qui se trouve fonctionner comme monnaie, avec l’étalon-or. Mais cette monnaie-marchandise est incompatible avec la production industrielle et, laissée à elle seule, elle ne peut conduire qu’à la dislocation de l’appareil de production en générant régulièrement des phénomènes de déflation désastreuse. C’est justement pour se protéger du fonctionnement du marché monétaire autorégulateur que les Etats, soutenus par les classes dirigeantes bien conscientes du problème, se dotent de Banques centrales pour atténuer les effets de possibles déflations. Du fait même de sa nature, l’étalon-or est voué à la fois à assurer l’avènement, le fonctionnement, la stabilité et la chute du marché monétaire autorégulé. L’incapacité des partis de droite ou de gauche à considérer la monnaie autrement que comme une marchandise, à voir les effets non-économiques qu’elle produit, les balaie et condamne leurs politiques.

Fort du constat que la monnaie est avant tout une institution sociale et politique, il convient de tirer quelques leçons des expériences passées. La 1ère est que la double question de la dévaluation et de la sortie du système monétaire actuel doit être réfléchie et envisagée dès l’arrivée au pouvoir, ne serait-ce que pour éviter l’enfermement dans une contradiction et une situation intenable. Dans le cadre de l’euro, cela passe, pour un pays qui en a les moyens comme la France, par envisager dès le début toutes les mesures lui permettant de restaurer la pleine souveraineté sur sa monnaie : réquisition de la Banque de France et de sa capacité à fabriquer de la monnaie, établissement d’une monnaie parallèle à l’euro, sortie de l’euro, établissement d’un contrôle des mouvements de capitaux… Il ne faut pas s’interdire de réfléchir à ces différentes options pour ne pas être surpris ni piégé. La mesure à prendre dépend évidemment de la situation historique concrète le moment venu et du rapport de force en cours. Il est impossible, pour tout mouvement voulant être crédible dans ses intentions, de ne pas réfléchir à la rupture radicale avec le système monétaire, ne serait-ce que pour éviter que ses adversaires n’utilisent cette sortie comme une menace.

« Si un gouvernement souhaite non pas simplement corriger les excès de la société actuelle, mais mettre en place les bases d’une autre société, il doit réfléchir à la fonction qu’il faudra donner à la monnaie »

La 2ème leçon est que la question institutionnelle n’est pas à prendre à la légère. La Banque centrale n’est pas un simple acteur économique, elle a un rôle politique. L’idée qu’elle serait « indépendante » est une vue de l’esprit. Il est indispensable de s’assurer que cette institution utilise pleinement les outils à sa disposition pour soutenir les politiques sociales menées. Cela passe par une confrontation directe avec la BCE, la reprise en main de la Banque de France et l’assurance que son personnel est favorable à la politique du gouvernement en place.

La 3ème leçon est que la fonction de la monnaie est vouée à évoluer selon les sociétés dans lesquelles elle s’insère. Si un gouvernement souhaite non pas simplement corriger les excès de la société actuelle, mais mettre en place les bases d’une autre société, il doit réfléchir à la fonction qu’il faudra donner à la monnaie par la suite, et ce en lien avec une refonte de la conception du commerce et des échanges. Par exemple, la dévaluation de la monnaie permet de relancer les exportations et rétablir un équilibre pour l’économie nationale. Mais cela est tout à fait compatible avec le maintien du libre-échange, du productivisme et du règne de la compétition mondiale. La dévaluation n’est pas une fin en soi et doit s’accompagner d’une relocalisation de la production pour limiter les échanges commerciaux et du développement d’autres formes d’échanges, à commencer par les échanges non-marchands. La monnaie y tiendra une place centrale, de par sa fonction de moyen de paiement.

Enfin, la 4ème leçon est que toute réflexion sur la monnaie n’est pas indépendante d’une réflexion géopolitique et géostratégique plus globale. Aussi bien en 1936 qu’en 1981 et 2015, la capitulation finale n’est pas indépendante de la volonté de rester alignés sur des « alliés » fort douteux, puisqu’ils n’hésitent pas à se montrer hostiles à toute politique alternative. Il n’est pas possible de se contenter de sortir du système monétaire ou de réfléchir à l’avenir de la fonction monétaire sans considérer sur quelles puissances s’appuyer, dans quelles conditions et jusqu’à quel point.

 

Article réalisé par Paul Deboutin.

 

[1] CAYLA David et DELAUME Coralie, La fin de l’Union européenne, 2017, éditions Michalon

[2] POLANYI Karl, La Grande Transformation, 1944

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