René Revol est maire de Grabels, une commune de 8000 habitants proche de Montpellier, dans l’Hérault. Membre de la France insoumise, il s’est fait connaitre du grand public le 18 janvier dernier suite à la publication d’une vidéo live sur les réseaux sociaux dénonçant le « Grand débat national » qu’il a qualifié de « mascarade ». Cette vidéo a cumulé plus d’un 1 million de vues en 24h, sans compter ses multiples reprises.

Dans votre vidéo publiée le 18 janvier dernier au soir, vous avez déclaré qu’Emmanuel Macron faisait campagne avec les moyens de l’État, pourquoi selon vous ?

C’est relativement simple : il fait campagne.  Il l’a d’ailleurs quasiment reconnu lorsqu’il a affirmé que    « de ce débat sortirait également des propositions européennes » : il fait donc campagne pour les élections européennes et il utilise le « Grand débat » à cette fin.

 

Ces moyens, vous les estimez disproportionnés ?

Il mobilise des sommes et des forces de police considérables. Il a recommencé depuis en participant à une réunion publique à brûle-pourpoint à Bourg-de-Péage. Le Premier ministre l’a imité, sans parler des émissions de télévisions de trois heures où ils débitent leurs éléments de langage et font leur propagande. Donc, pour moi, c’est une campagne. C’est pourquoi, en tant que maire, je vais m’adresser officiellement à la Commission des comptes de campagne pour réclamer que la totalité de ces dépenses soient intégrées aux comptes de campagne de La République en Marche. Je vais également faire une demande au CSA afin qu’il intègre le « Grand débat national » dans le temps de parole de la République en marche. Voilà, il ne faut pas nous prendre pour des zozos. Moi, s’il m’arrivait d’organiser une réunion publique avec un représentant de la France insoumise, ou de n’importe quel autre parti d’ailleurs, je serais obligé d’enregistrer la dépense. Pourquoi devrions-nous nous soumettre à ce type d’obligations quand la République en marche semble pouvoir s’en passer ? Voilà ce que j’ai voulu dénoncer. Se pose également la question de la légalité de tout cela. Quel est le cadre juridique qui encadre le « Grand débat national » ? C’est particulièrement flou.

Pensez vous qu’une politique différente, plus sociale, moins inégalitaire puisse émerger au terme de ce débat ?

Prenons les choses dans l’ordre. Premièrement, le « Grand débat », qui l’organise ? C’est la question que je pose. Est-ce que c’est organisé dans le cadre de débat public ? En France, il y a une législation pour cela et une Commission chargée de veiller au respect du principe d’impartialité.

« Ce « Grand débat » est faussé par le fait qu’il est présidé par l’exécutif et que les garants ne sont que de faux semblants d’indépendance »

Or, manifestement, celui-ci n’est pas respecté. Je n’ai rien contre les cinq garants qui ont été nommés, mais, comme l’a elle-même rappelé la Présidente de la Ligue de l’enseignement, qui en fait partie, ils n’ont aucune compétence en terme d’organisation d’un débat public. C’est le gouvernement qui l’organise. Les réunions sont présidées par un ministre ! Lorsque j’ai participé à la conférence des maires, à Souillac, c’est le préfet qui modérait le débat. Je n’en reviens toujours pas. Les associations de maires ont refusé d’être le relai du pouvoir exécutif, alors ils ont mis des préfets!  Le Second Empire a été aboli en 1870. Effectivement, sous ce régime, les préfets indiquaient aux maires ce qu’ils devaient faire, mais cette époque est révolue, à moins qu’on se réfère au gouvernement de Vichy. En République, il y a le principe de la libre administration des communes, ce qui veut dire que les maires n’ont absolument pas vocation à exécuter les consignes du Président de la République. Le premier gros problème est donc un problème de forme.

Après, cela n’empêche pas les gens de se saisir de l’opportunité qui leur est offerte. Dans notre commune,  si la majorité de l’assemblée citoyenne valide nos conclusions, nous devrions les mettre en ligne, sur le site du « Grand débat ». Mais je sais également que certains préfèreront  les mettre sur le site du vrai débat, c’est à dire celui qui a été mis en place par les gilets jaunes eux-mêmes.

« Si on veut qu’au terme de ce processus il y ait une inflexion sociale, un changement de cap, je ne vois qu’une issue : que ce soit les citoyens qui décident, par leur vote »

Pour revenir à votre question, tout dépend qui décide. Je reviens sur un problème de principe, encore une fois, mais c’est important. Qui décidera des conclusions retenues ? Le Président Macron a déclaré qu’il étudierait les conclusions du débat et qu’il prendrait ses décisions en conséquence. En gros, il nous dit,    « bon peuple, exprimez-vous et puis nous, grands seigneurs, on décidera de ce qui est bien ou moins bien dans ce que vous avez proposé. ». Il a déjà exclu le fait de modifier la fiscalité des plus riches, et pas simplement l’impôt sur la fortune, au nom du fameux ruissellement qu’il a de nouveau évoqué, de façon  indirecte. Donc on voit bien qu’il ne change pas de cap, c’est lui qui décide. Si nous souhaitons qu’au terme de cette crise sociale, il y ait une véritable inflexion sociale, un changement de cap, je ne vois qu’une issue : que ce soit les citoyens qui décident, par leur vote.

 

Vous avez qualifié ce grand débat national d’opération d’enfumage. Pensez-vous que la France des gilets jaunes se laissera  enfumer ?

Non. Je reviens de la mobilisation des gilets jaunes. Certes, elle est moins concentrée que la dernière fois, mais je les sens toujours aussi déterminés. Et les sondages d’opinion le disent, ils n’ont pas confiance. Le matraquage médiatique de vendredi dernier, initié avec une dépêche AFP relayant un sondage Odoxa, était absolument magnifique. La dépêche est partie dans la nuit. Elle a ensuite été reprise par absolument tous les grands médias, à commencer par les médias publics. Le message ? « Macron remonte dans les sondages alors que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon s’effondrent ! ». Et puis, à partir de huit heures, quelques chiffres ont commencé à tomber. Et tout le monde s’est rendu compte qu’en réalité, il était passé de 27 à 30 % d’opinion favorable. Le rejet exprimé est toujours stable, autour de 70 %. Donc il n’y a aucune remontée.

Certes, il y a une petite partie de la société qui est attachée au calme, qui n’aime pas le désordre, qui se dit « après tout il engage la discussion, voyons voir ». Mais la grande majorité du peuple est mécontente de sa politique et continue à le dire. On va le voir peut-être dans la grève générale du 5 février. J’espère que tout le monde va se saisir de cette opportunité et qu’on va sortir de l’attentisme de certaines associations et organisations. Il faut que tout le monde se mette en mouvement avec les gilets jaunes. C’est un rapport de force qui doit déboucher sur un tournant majeur. En utilisant des méthodes pacifiques et démocratiques, nous devons réussir à faire pencher la balance de notre côté.

 

Vous parlez d’une assemblée citoyenne qui va se tenir dans votre commune, comment pensez vous que la démocratie puisse s’accomplir à l’échelon municipal ?

Nous, on convoque une assemblée citoyenne le 13 février prochain. C’est quelque chose qu’on organise au niveau municipal, avec les villes et villages avoisinants qui veulent bien venir avec nous. Cette assemblée citoyenne, je vais l’introduire en disant « voilà ce que j’ai fait en tant que maire pour vous relayer ». Un des conseillers municipaux va présenter la synthèse des cahiers de doléances. Ensuite, nous, les élus, on va se retirer de la tribune et puis on va venir dans la salle comme des citoyens lambda et l’assemblée va élire un bureau au sein de cette assemblée pour qu’ils organisent le débat. Cette assemblée citoyenne va essayer de retenir quelles sont les exigences à exprimer dans cette situation. En gros, tout ce qu’il y a actuellement dans les listes des gilets jaunes : la hausse du SMIC et non pas l’arnaque de la prime d’activité (qui est en fait payée par les autres contribuables et non pas par les patrons), la hausse des pensions, la hausse du minimum vieillesse, l’imposition sur les riches, l’impôt sur la fortune, en finir avec la Flat tax, etc. Il y a aussi des propositions qui circulent sur l’éducation, sur la démocratie avec le référendum d’initiative citoyenne etc. Les gens discuteront de tout et vont retenir un certain nombre de revendications, peut-être dix ou quinze. Et puis après, ils vont dire « on voudrait le soumettre au vote des citoyens ». Et s’ils s’adressent à notre municipalité pour organiser un référendum pour voter sur ces propositions, eh bien on organisera un référendum sur ces propositions.

« Il y a une ébullition démocratique dans notre société qui n’est pas près de retomber »

Tout cela, c’est ce qu’on peut faire au plan municipal, mais ce sera un tout petit coin de France. L’idée qui est derrière, c’est de donner à voir à travers cette initiative qu’il y a un processus de constituante nationale qui peut se mettre en place ! C’est à dire d’assemblées citoyennes nationales partout, dans toutes les communes, avec le vote de tous les citoyens. Ce qui se dégagera de ces votes deviendra l’orientation à défendre, les institutions à construire, etc. On est dans un processus de reconstitution, alors pour ceux qui font des plans tout prêts dans leur tête, effectivement, ça ne ressemble pas à l’assemblée constituante qu’on avait prévue, convoquée dans les formes, etc.

La vie sociale se charge toujours de donner aux grands moments de politisation des formes nouvelles et ce sera le cas. Je suis convaincu qu’il y a une ébullition démocratique dans notre société qui n’est pas prête de retomber. Alors, certes, il y aura des hésitations, des va-et-vient, mais il y a bien une ébullition générale. Toute une partie de la population laborieuse qui n’était pas habituée à manifester, à faire grève, à être présente dans le mouvement social s’est mise en mouvement et a cherché à découvrir par elle-même les meilleures formes d’expressions. Désormais, ils sont en mouvement, ils sont sortis de l’ombre, ils ont pris le goût de la parole, ils ont pris le goût de la présence, ils ont pris conscience de leur force ! Et ça c’est pas prêt de disparaître, c’est un point d’appui pour la suite. Tous ceux qui ont une quelconque responsabilité politique, comme élu ou autre, doivent bien en avoir conscience. Tout ça ne va pas s’éteindre. Il nous faut absolument être présents dans ce mouvement, l’aider à se structurer, l’aider à s’organiser, ne pas être des donneurs de leçon et être des accompagnateurs. C’est une chance formidable pour la démocratie.

 

Vous dites que cette assemblée citoyenne sera ouverte au delà de votre commune, est-ce que vous appelez les autres maires du département et de la Métropole de Montpellier à faire de même ?

Bien sûr! Je vais leur faire un message en leur disant ce que je fais, et en leur disant que s’ils ont une démarche identique, je suis prêt à échanger avec eux. Je n’aime pas l’attitude qui consiste à dire aux autres ce qu’ils doivent faire. Je me fixe une orientation politique et ensuite je commence à la mettre en place là où je suis, et c’est la meilleure manière de faire plutôt que de donner des ordres. C’est comme ça que je vois les choses.

 

Entretien réalisé par Valentin Valès.

Laisser un commentaire