Seize ans ont passé depuis ce 29 mai 2005, quand les Français rejetaient à près de 55% le traité constitutionnel européen (TCE) qui leur était soumis. Mais nous aurions tort de nous contenter de célébrer en ce jour ce retour de flamme populaire au passé. Le référendum de 2005 a en effet restructuré de manière durable l’espace politique en redéfinissant des lignes de faille qui sont depuis une décennie et demie l’objet d’âpres confrontations. Ce n’est dès lors pas un hasard si « le monde d’après » actuellement promu depuis l’Élysée consiste en un approfondissement paroxystique de la visée idéologique que le TCE se faisait fort d’imposer aux peuples. 

Mais revenons aux faits : rejeté par les Français et les Néerlandais, le TCE revient dès 2008 sous la forme du Traité de Lisbonne, copier-coller imposé par les parlements nationaux assujettis à Bruxelles. En France, droite et gauche s’entendaient derrière Nicolas Sarkozy pour soustraire la décision au peuple en lui refusant le référendum. Réunis en Congrès à Versailles, ils adoptaient conjointement le Traité de Lisbonne dans un maquignonnage complice. Seulement voilà, le 29 mai 2005 était bien plus qu’un vote, et le coup de force institutionnel n’aura pas suffi à effacer les stigmates qui sont alors apparus. 

Le séparatisme de la caste tout d’abord, qui à l’unisson avait cherché à imposer le « Oui » propre à ses intérêts particuliers par la fabrique médiatico-politique du consentement. La rupture dans la représentation ensuite, pas seulement en termes de choix entre le peuple et ses représentants mais une rupture avec la fonction même de représentation que les parlementaires ont foulée au pied à Versailles. La rétrogradation du peuple également, à qui l’on a retiré l’attribut de souverain qui le définissait comme objet politique. La projection enfin, après le basculement du marché commun au marché unique en 1986 avec l’Acte unique, vers un marché autonome, autrement dit dégagé de tout contrôle au nom du dogme de « la concurrence libre et non faussée » et de son intégration à la mondialisation. 

Si l’on reprend un à un chacun de ces éléments, on constate à quel point ils rongent la société et la vie de la Cité depuis quinze ans. Échaudée par les résultats du référendum de 2005, la caste a ainsi fait le choix de la confrontation : la « sécession des élites » fût érigée en gouvernance à partir de la crise financière de 2008 et assumée comme telle depuis la pandémie ; la crise profonde de la représentation et le hiatus démocratique entre d’un côté la légitimité institutionnelle mais ponctuelle que confère l’élection, et la souveraineté populaire, permanente et inaliénable, ont sauté aux yeux de tous à l’occasion du mouvement des Gilets Jaunes ; la négation de l’identité politique du peuple Français a lancé certains en quête de redéfinitions identitaires partielles et secondes ; la dépossession de souveraineté fût approfondie jusqu’à se formaliser par l’adoption par François Hollande à l’automne 2012 et malgré ses promesses de campagne, du Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance (TSCG), le pacte budgétaire européen, avant que la crise sanitaire ne mette en exergue à quel point la délégation de souveraineté à Bruxelles s’avérait matériellement inopérante et inefficiente ; quant à la mondialisation, si elle ne résista pas au passage au détecteur de mensonges imposé par la pandémie, elle n’en est pas moins confortée comme horizon indépassable par ceux qui prétendent dessiner « le monde d’après ».

Ainsi donc, faute d’avoir été prises en compte, les requêtes populaires issues de 2005 ont continué à infuser jusqu’au plus profond du corps social et politique. Certains ne s’y trompent pas qui pensent nécessaires de reprendre le bâton de pèlerin du « Oui » de 2005 et d’aller au bout du chemin du transfert de souveraineté pour éviter d’avoir à rendre des comptes. Tel était le projet structurant que  revendiquait dès 2017 Emmanuel Macron avec sa « souveraineté européenne  ». Évoquée durant sa campagne, il a sitôt élu chercher à l’imposer. On se souvient ainsi de son discours aux ambassadeurs dès le 29 août 2017 avant qu’un mois plus tard, le 26 septembre, il enfonce le clou dans son « discours pour une Europe souveraine, unie et démocratique » prononcé à la Sorbonne. L’expression « souveraineté européenne » y était alors prononcée dix-huit fois (!) et devait se décliner sur les questions de sécurité, de défense, de politique migratoire, de politique étrangère, de transition écologique, de numérique, d’économie, d’industrie et de monnaie, autant de sujets où elle était présentée comme échelon le plus adapté. La visée du chef de l’État était alors double : d’un côté faire émerger une « Europe puissance » qui puisse s’inscrive de plain-pied dans la mondialisation à coups de géants continentaux et au prix de délocalisations internes, et de l’autre s’affranchir de la souveraineté populaire. Cette dernière devait faire place à une souveraineté européenne revendiquée comme une « identité profonde » et matérialisée dans un pseudo-peuple européen que la proposition de listes transnationales pour les élections européennes devait contribuer à faire émerger.

La crise sanitaire aurait dû rebattre les cartes. C’était sans compter sur le degré d’idéologie que suppose cette fuite en avant. En novembre 2020, en pleine deuxième vague, le président français évoquait ainsi dans un entretien au Grand continent le chemin qu’il entend emprunter pour 2022 et au-delà. Il y présentait le « consensus de Paris » (en référence au « consensus de Washington » promu par les néolibéraux et matérialisé par l’économiste John Williamson en 1989), « un nouveau multilatéralisme, c’est-à-dire un dialogue entre les différentes puissances pour décider ensemble », appuyé sur « une Europe politique renforcée et structurée », autrement dit une Europe puissance qui devrait s’inscrire dans ce nouvel ensemble tripolaire Europe, Etats-Unis d’Amérique, Chine. Et pour ce faire, le président veut bien en rabattre sur le terme mais pas sur l’objet : « Peut-on aller jusqu’à parler de souveraineté européenne, comme je l’ai fait moi-même ? C’est un terme qui est un peu excessif, je le concède, parce que s’il y avait une souveraineté européenne, il y aurait un pouvoir politique européen pleinement installé. Nous n’y sommes pas encore. Il y a un Parlement européen qui défend quand même une représentation citoyenne européenne, mais je considère que ces formes de représentation ne sont pas totalement satisfaisantes. C’est d’ailleurs pour cela que j’avais beaucoup défendu l’idée de listes transnationales, c’est-à-dire l’émergence d’un véritable demos européen qui puisse se structurer, non dans chaque pays et dans chaque famille politique en son sein, mais de manière plus transversale. […] Mais entre ce que font la Commission, le Conseil où siègent des dirigeants élus par leur peuple et le Parlement européen, émerge une forme de souveraineté nouvelle, qui n’est pas nationale, mais européenne. ». Une Europe puissance donc, mais toujours sans les peuples, Emmanuel Macron cédant une fois encore à son penchant pour jeter le discrédit sur autrui par assimilation : « Vous voyez un néo-conservatisme monter, partout en Europe d’ailleurs, qui est une remise en cause de 1968, c’est-à-dire au fond d’un état de maturité de notre démocratie – la reconnaissance des minorités, ce mouvement de libération des peuples et des sociétés – et il y a le retour du fait majoritaire et en quelque sorte d’une forme de vérité des peuples.  ».

Fait majoritaire, souveraineté populaire, décidément Emmanuel Macron n’entend pas manger de ce pain là.

Le 9 mai 2021, c’était cette fois devant le Parlement européen à Strasbourg à l’occasion du lancement de la « Conférence pour l’avenir de l’Europe » qu’Emmanuel Macron déléguait à l’UE les vertus protectrices que de toute évidence elle n’avait pas eues : « Dans cette crise, c’est un modèle européen qui s’est affirmé, mais également des pistes de progression, des défis qui nous ont été justement opposés. Ce modèle, c’est notre identité profonde […]. Nous avons d’abord résisté par notre modèle de protection sociale, par une Europe de la solidarité, et elle est le fruit d’un modèle à la fois productif et social, d’une Europe de la compétitivité, de la production, de la force économique, mais qui a toujours pensé ces solidarités dès le début : solidarité régionale, territoriale, solidarité dans nos sociétés par des politiques ambitieuses ». Ce que le cadre national volontairement impuissanté ne pourrait plus assumer, c’est donc l’UE qui serait la plus à même de le prendre en charge, ce qu’elle fait déjà d’ailleurs sans que nous, citoyens non-reconnaissants, n’en mesurions réellement tous les bienfaits. L’État-providence ou l’État social n’est plus, et le meilleur moyen pour faire disparaître le second terme est encore d’éliminer le premier.  

Sourd aux revendications populaires, c’est donc la même ambition que celle qui en 2005 se proposait de rendre irréversible le transfert délégatif de souveraineté vers Bruxelles que poursuit aujourd’hui jusque dans l’élection présidentielle de 2022 le président Macron. Le cadre démocratique jusque-là abîmé risquerait alors de se voir dépasser pour réaliser l’étape ultime de la pensée néolibérale : la post-démocratie. Face à cela, ceux qui s’égosillent encore dans des rassemblements électoralistes de façade, partiels et impuissants car définitivement minoritaires, feraient mieux de ne pas à leur tour occulter que si le 29 mai 2005 a été pour la caste le moment de la Grande peur, ce fût par l’affirmation d’une perspective enfin majoritaire sur un objectif partagé, la reprise de contrôle populaire sur notre devenir collectif.  

François Cocq
François Cocq est analyste politique et essayiste. Il est l'auteur de plusieurs essais, dont l'Impératif démocratique et Alerte à la souveraineté européenne.

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