Le film Roubaix, une lumière est un film d’Arnaud Desplechin, actuellement au cinéma, qui met en lumière la désespérance et la torpeur des relations sociales dans les villes abandonnées par la mondialisation. Augustin Herbet l’a vu et le recommande. Recension.

Roubaix, une lumière, c’est tout d’abord une ambiance et une étude. Celle de la ville la plus pauvre de France et de son commissariat de police.On sent dans ce film à quel point il est influencé par le documentaire dont il est inspiré. Les histoires dont il s’inspirent sont vraies; le film s’ouvre sur diverses affaires policières. Ce sont tout à la fois un véhicule en feu dont le propriétaire assure qu’on l’a brûlé au chalumeau, mais avec des incohérences laissant entendre qu’il veut toucher l’assurance, un braquage d’une boulangerie par des hommes armés (le cinquième de l’année pour 20 euros), le viol d’une collégienne dans le métro et une maison brûlée.

La dernière affaire, celle de la maison brûlée, est la seule qui sera développée en profondeur, d’autant que s’y ajoute un meurtre. Au début deux jeunes femmes disent vouloir témoigner mais en cachette car elles ont peur de se faire repérer par les auteurs. Petit à petit, le commissaire se demande si ce n’est pas elles qui ont brûlé la maison et opéré le meurtre.

« Le film échappe à l’écueil du misérabilisme social. »

Les différents personnages sont magnifiquement bien joués : Roschdy Zem interprète le commissaire Daoud dont on devine une fêlure dans son passé (il est coupé de sa famille et le seul membre de ladite famille encore en France est emprisonné et refuse de lui parler). Il s’agit d’un commissaire aimant sa ville et dont la compétence impressionne. Il s’agit également d’un personnage très humain que ce soit dans sa passion des courses, dans les chats qu’il nourrit ou dans son talent pour être proche des personnes qu’il interroge.  Antoine Rinartz, jeune officier de police découvrant en pleine face la réalité de Roubaix, personnage attachant et intéressant notamment dans son rapport rapidement esquissé à sa foi catholique. Enfin les deux jeunes femmes : Sara Forestier joue un rôle sincèrement bouleversant en tant que Claude, jeune femme brisée par la vie mais ayant un amour d’une pureté rayonnante pour Marie qui la transcende. Léa Seydoux, quant à elle, qui joue le rôle de Marie dont on soupçonne qu’elle vient d’un milieu social assez aisé et a subi une dégringolade sociale son personnage est à la fois fascinant dans son énergie et glaçant dans son aspect manipulateur de Claude sur la responsabilité du meurtre.

Le film échappe à l’écueil du misérabilisme social (« les pauvres, ils ne peuvent faire autrement ») et du jugement (« ah, les salauds criminels »). En effet, il nous montre des gens ayant fait un meurtre d’une personne âgée après l’avoir cambriolé et ayant prémédité le meurtre. Mais il nous montre aussi des personnes qui n’acceptent pas d’avoir commis ce meurtre, en partie par calcul surtout au début, mais aussi car refusant d’admettre qu’elles aient pu faire cela. Dans un sens, le travail du commissaire Daoud est un travail quasi maïeutique de recherche de la vérité. Enfin et c’est le plus intéressant, cette recherche est ambiguë. En effet, Daoud n’a aucune preuve sauf son intuition qui ne « le trompe jamais ». Or avec cette intuition, il va les mettre en garde à vue, et prendre Marie et Claude séparément, les épuiser sous un feu roulant de questions et la privation du sommeil tout en insistant sur le fait qu’il sait déjà tout et que parler jouera en leur faveur. Alors, certes la reconstitution du crime et les aveux croisés font qu’on n’a pas de doute sur le fait qu’elles aient commis le crime. Cependant, si elles avaient été innocentes, cette méthode, les aurait potentiellement poussé à parler (et avec un avocat présent dès le début, elles auraient fait valoir leur droit au silence et auraient été insoupçonnables).

« La police joue un rôle d’assistance sociale. »

Enfin, une ligne narrative montre l’aspect esquissé du reste du travail policier. Le commissaire Daoud est confronté à la disparition d’une jeune fille, Soufia, depuis quelques semaines. Il examine différentes hypothèses sombres (départ en Syrie, tombée dans un réseau de prostitution) et celle –ci qui a 17 ans a juste fugué avec son petit ami. Cependant, on devine qu’elle a un rapport pour le moins très complexe avec ses parents et qu’elle et son ami semblent vivoter. La police joue ici un rôle d’assistance sociale montrant l’abandon de cet espace par la puissance publique. A la fin, elle revoit ses parents pour un dîner. On espère que Soufia va s’en tirer car elle est pleine de désir de vivre et que son personnage est très attachant. Mais on pressent que les pesanteurs sociales pourraient la condamner à avoir la même vie que Claude et Marie (sans forcément que cela aboutisse à la même fin).

En bref, un film à voir d’urgence.

Augustin Herbet.